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1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 19:33


Johann Heinrich SCHÖNFELD
(Biberach an der Riss, 1609-Augsburg, 1684),
Un concert, c.1670.
Huile sur toile, Dresde, Gemälderie alte Meister.


Je n'aurais, a priori, pas misé un centime sur ce disque. Non que je ne considère Marc Minkowski comme un chef plein d'idées, malgré certaines réalisations antérieures décevantes comme ce salmigondis juxtaposant des petits morceaux de Rameau pompeusement intitulé Une symphonie imaginaire, mais je ne saisissais pas ce qu'il pouvait avoir à dire dans Bach, qui me semblait si éloigné de son univers mental. Erreur sur toute la ligne, car voici, du moins à mes yeux, un des premiers événements discographiques de l'année 2009.

La Messe en si mineur peut rapidement se transformer en piège pour les interprètes s'ils n'ont pas une idée claire de ce qu'ils peuvent faire de cette partition à la fois unitaire et kaléidoscopique. A priori composée au moins en deux temps, le Kyrie et le Gloria étant parvenus à Dresde en 1733, ce qui vaudra à Bach le titre de compositeur de la Cour en 1736, cette « grande messe catholique », pour reprendre la définition qui en était donnée dans la famille du Cantor, sera probablement reprise au cours de l'été 1748 pour être achevée à l'automne 1749. Sa destination précise demeure obscure. S'agit-il d'une commande du comte morave von Questenberg, membre de la Société de Sainte Cécile qui faisait interpréter chaque année, le jour de la fête de sa sainte patronne, des œuvres en la cathédrale Saint Étienne de Vienne ? Ou bien d'une sorte de testament musical écrit par un Bach dont la cécité et les fatigues d'une vie de combat commençaient à avoir raison ? Mystère. Ce qui est certain, c'est que l'œuvre, largement basée sur des réemplois de partitions antérieures, se présente comme une sorte de condensé de l'art du Cantor de Leipzig, puisque s'y côtoient fugue à l'allemande (premier Kyrie), duo à l'italienne (Christe), réminiscences de la polyphonie renaissante (second Kyrie), de la polychoralité vénitienne (Osanna) ou de la musique française (Gloria in excelsis), opérant une sorte de fascinant brassage des styles musicaux tant anciens que modernes ayant prévalu en Europe.

Marc Minkowski n'est pas le premier à proposer une interprétation de la Messe en si mineur avec des chanteurs solistes ; son enregistrement s'inscrit dans la lignée de celui, fondateur et inabouti, de Rifkin en 1981, et celui, techniquement meilleur mais malheureusement privé d'épanouissement vocal, du Cantus Cölln (Harmonia Mundi, 2003), pour ne citer que deux versions majeures. Il est néanmoins le premier chef à tirer toutes les conséquences de cette approche et à réunir une équipe de chanteurs et d'instrumentistes de haute volée pour la servir. Là où toute une tradition « romantique » a érigé cette messe en monument plus ou moins marmoréen à la seule gloire de Dieu, Minkowski prend le contrepied de cette attitude en offrant une vision à hauteur d'homme, puissamment incarnée (un Agnus Dei inoubliable), très colorée (magnifiques Musiciens du Louvre), sur laquelle souffle, au cœur d'une structure aussi fermement établie que tenue, un vent de liberté dont bien peu de versions peuvent se prévaloir (voir, par exemple, le violon dans le Laudamus te). Cette optique aurait pu aboutir à un résultat bouillonnant mais superficiel. Il n'en est rien ici, et il faut saluer la maturité d'un chef qui, s'il fonde une partie de sa lecture sur les contrastes de la partition, n'en fait jamais une fin en soi et intègre cette donnée dans une vision superbement orante, mais sans les relents sulpiciens ou calvinistes qui sont légion dans ce type de répertoire. Ici, le Verbe se fait chair sans jamais oublier qu'il est Verbe, et c'est chaque Homme en tant qu'individu qui est invité à chanter les louanges du Créateur ou à s'identifier aux souffrances du fils de Dieu (les clous du Crucifixus, impressionnants). Sous l'apparat catholique, la Devotio moderna à laquelle s'est abreuvé Luther n'est jamais bien loin. Minkowski avait besoin de chanteurs à la hauteur de son projet pour qu'il puisse s'accomplir. Les dix réunis ici n'appellent globalement que des éloges, les seules minimes réserves apparaissant face aux prestations de Terry Wey, un rien placide, et de Luca Tittoto, à la voix un peu trop vibrée, s'évanouissant face aux remarquables individualités ainsi qu'au formidable travail d'équipe que mettent en œuvre cet enregistrement.

Bien sûr, de tels partis-pris ne seront pas du goût de tout le monde, et il y a fort à parier qu'ils risquent de provoquer des réactions épidermiques de rejet chez ceux qui sont accoutumés à plus de « grandeur » dans la Messe en si mineur. Ce disque constitue néanmoins, à mes yeux, une preuve indubitable que la musique de Bach n'a pas besoin de chœurs « romantiques » pour se déployer dans toute sa force, pour peu que toute position dogmatique s'efface au profit d'une vision pragmatique et cohérente. Ceux qui prisent une approche plus traditionnelle se tourneront cependant vers la réalisation récente de Suzuki (BIS, 2007), très équilibrée mais, à mon avis, assez surévaluée, car handicapée par une neutralité patente ainsi qu'un alto fade et manquant de naturel (Robin Blaze), ou celles, plus anciennes, de Jacobs (Berlin Classics, 1992), fourmillante d'idées mais manquant d'une véritable cohérence de vue, voire d'Herreweghe (Harmonia Mundi, 1996), dont le souci du beau son et l'esthétique très (trop ?) classique peut lasser. Mais je conseille vivement à ceux qui n'ont pas peur de voir leur certitudes bousculées et ne craignent ni la fièvre ni le vertige de se plonger sans attendre dans la lecture magistrale de Minkowski, en les avertissant qu'on ne saurait sortir indemne d'un voyage d'une aussi brûlante intimité.

 

Johann Sebastian BACH (1685-1750), Messe en si mineur, BWV 232.


Lucy Crowe, Joanne Lunn, sopranos I. Julia Lezhneva, Blandine Staskiewicz, sopranos II. Nathalie Stutzmann, Terry Wey, altos. Colin Balzer, Markus Brutscher, ténors. Christian Immler, Luca Tittoto, basses.
Les Musiciens du Louvre - Grenoble.
Marc Minkowski, direction.

 

2 CD Naïve V5145.

 

Extraits proposés :

1. Kyrie I (chœur).
2. Crucifixus (chœur).
3. Agnus Dei (Nathalie Stutzmann, alto).
4. Dona nobis pacem (chœur).

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Contrepoints
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commentaires

Jean-Christophe 21/08/2009 16:07

Minkowski fait preuve, dans cet enregistrement, d'une maturité à laquelle je ne m'attendais pas et qui m'a bouleversé. Je ne sais si les événements douloureux qui ont touché sa vie d'homme y sont pour quelque chose, mais je suis intuitivement certain que oui.

Henri-Pierre 20/08/2009 17:31

C'est effectivement une interprétation d'une grande pureté.Comme quoi les bonnes surprises existent aussi...

Jean-Christophe 03/07/2009 20:47

Et merci à toi, chère Marie, de venir visiter ces pages et de les illuminer avec autant d'humour que de tendresse. Tu vois, je donne aussi dans la répétition

Marie 03/07/2009 20:42

Tout comme le tableau du concert, mon commentaire est une répétition. Merci pour le plaisir que tu donnes.

Jean-Christophe 03/07/2009 15:40

En réécoutant cette version de la Messe en si, Carissima, je me suis pris à rêver de ce que pourraient donner les Passions selon Saint Jean et selon Saint Matthieu par les mêmes interprètes : j'en salive d'avance J'espère que Minkowski envisage de s'y intéresser, car je suis certain que les pistes qu'il y ouvrira seront passionnantes. Il faudrait peut-être le lui demander, qu'en penses-tu ?J'aime beaucoup ce tableau de Schönfeld, par la double sensation d'intimité et d'espace qui s'en dégage. Tu as raison, on entend presque le morceau que jouent les interprètes.Je t'embrasse fort moi aussi.

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