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7 août 2014 4 07 /08 /août /2014 08:47

 

Giovanni Benedetto Platti Concerti cembalo Luca Guglielmi C

D'un bon pas mais avec une relative discrétion, Luca Guglielmi poursuit, en parallèle d'enregistrements remarqués consacrés notamment à Johann Sebastian Bach, son exploration de l'univers de la musique pour clavier préclassique. Après Galuppi et Hasse (respectivement en 2010 et 2013 pour Accent), il revient à Giovanni Benedetto Platti, dont il avait déjà enregistré une très convaincante anthologie de sonates tardives parue en 2011 (Accent), en s'attardant cette fois-ci sur la partie concertante de sa production.

De ce compositeur très probablement né en 1697 à Padoue mais ayant fait l'essentiel de sa carrière, comme un certain nombre de ses contemporains, en terres germaniques (songez, par exemple, à Brescianello, natif de Bologne mais actif à Stuttgart), puisqu'il servit à la cour de Würzburg de 1722 à sa mort, le 11 janvier 1763, on conserve neuf concertos pour clavier et cordes, dont trois sont interprétés ici de façon judicieuse sur une copie d'un gravicembalo col piano e forte construit à Florence par Bartolomeo Cristofori en 1726 et un quatuor à cordes, un effectif qui permet de respecter les équilibres sonores et notamment à ce pianoforte des origines d'exploiter au maximum, sans jamais avoir à forcer le trait, la riche palette de dynamiques dont la recherche a justement présidé à son invention.

Le programme du disque a été intelligemment pensé de façon à démontrer que Platti occupe une place éminente parmi ces musiciens que l'on désigne, faute de mieux, comme « de transition. » Sa manière évolue des arabesques du baroque finissant aux premières lueurs du classicisme, éventuellement traversées par quelques éclairs préromantiques ; les œuvres les plus tardives proposées dans cette anthologie datent probablement de la décennie 1740, période durant laquelle commence à s'élaborer, plus au nord, la grammaire du style sensible (Empfindsamkeit) dont passe parfois le frisson dans le Largo des Concertos en sol majeur et en la majeur et surtout dans la superbe Sonate en ut mineur (1746), Platti Sonate pour hautbois et BCavec son premier mouvement qui annonce d'emblée la couleur par son titre de Fantasia avant d'enchaîner humeurs changeantes et éclats virtuoses. Tous deux en ut mineur, le Concerto I 49 (I pour Alberto Iesué, auteur d'un catalogue des œuvres de Platti) et la Sonate pour hautbois et basse continue, cette dernière de forme vaguement corellienne, relèvent plutôt de l'esthétique galante, ce qui n'est pas obligatoirement synonyme de superficialité, le compositeur s'y entendant pour valoriser les ressources expressives des instruments solistes dans les mouvements lents — c'est particulièrement frappant avec le hautbois dont la mélancolie chantante est particulièrement bien mise en valeur. La volonté de rationaliser les émotions, de tendre vers un équilibre lumineux tout classique trouve peut-être sa plus parfaite illustration dans le Concerto en la majeur qui joue sans barguigner la carte d'une simplicité pleine de fraîcheur diablement séduisante, là où celui en sol majeur tourne parfois un peu en rond, en particulier dans son Allegro assai final. La netteté de ses idées et la naturalité de leur enchaînement, le trouble qui affleure dans un Largo central, son finale radieux comme une belle journée d'été, tout concourt à rendre attachante cette œuvre dont l'art se cache habilement sous un caractère sans façons de musique composée pour être jouée entre soi.

Dirigeant le bien nommé Concerto Madrigalesco du clavier, Luca Guglielmi s'y entend pour donner leur juste densité à ces compositions. La légèreté de l'effectif autorise vivacité et transparence, ainsi qu'une grande interaction entre les pupitres, autant de cartes jouées ici avec enthousiasme et déterminationLuca Guglielmi, mais toujours avec un grand sens de la ligne et de la nuance. En effet, si la complicité est ici audiblement de mise, elle ne s'accompagne, pour autant, d'aucun laisser-aller ; tout est, dans cette lecture, parfaitement tenu et sait où il va. On y retrouve également ce qui est une des marques de fabrique de Luca Guglielmi, à savoir son sens inné du chant qui fait évidemment merveille dans la Sonate en ut mineur comme dans les mouvements lents des concertos, mais aide aussi à apporter de la substance quand l'inspiration de Platti se fait plus ténue — on n'ose parfois imaginer quel serait le résultat avec des serviteurs moins aiguisés que ceux réunis sur cet enregistrement. Le seul bémol viendra paradoxalement de la prestation du pourtant aguerri Paolo Grazzi, il est vraie desservie par une prise de son trop réverbérée, dont l'engagement dans la Sonate pour hautbois, très appréciable, m'a hélas quelquefois semblé avoir pour contrepartie quelques traits mal assurés voire un peu épais.

Cependant, ce disque, s'il ne constitue pas une révélation fracassante, n'en demeure pas moins recommandable à qui souhaiterait compléter ses connaissances sur le concerto pour clavier du XVIIIe siècle au moment où celui-ci amorce sa bascule vers une expression plus personnelle, tout comme au mélomane qui entendrait passer un moment d'agrément en exquise compagnie.

 

Giovanni Benedetto Platti Concerti cembalo Luca Guglielmi CGiovanni Benedetto Platti (1697-1763), Concertos pour clavier et cordes en ut mineur I 49, en sol majeur I 55 et en la majeur I 57, Sonate pour hautbois et basse continue en ut mineur I 100*, Sonate pour clavier en ut mineur op.IV n°2, I 109

 

Concerto Madrigalesco
*Paolo Grazzi, hautbois
Luca Guglielmi, pianoforte & direction

 

1 CD [durée totale : 71'47"] Arcana A 375. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien ou au format numérique sur Qobuz.com.

 

Extraits proposés :

 

1. Sonate en ut mineur op.IV n°2 : [I] Fantasia. Allegro

 

2. Concerto en ut mineur : [I] Andantino

 

3. Concerto en la majeur : [III] Allegro

 

Un extrait de chaque plage de ce disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

 

Giovanni Benedetto Platti (1697-1763), Concerto pour hautbois et basse continue en ut mineur, manuscrit Mus.2787-S-2, fol 1r, Dresde, Sächsische Landesbibliothek – Staats- und Universitätsbibliothek

 

La photographie de Luca Guglielmi est de Marco Borggreve.

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31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 08:38

 

Eustache Le Sueur Réunion d'amis

Eustache Le Sueur (Paris, 1616-1655),
Réunion d'amis, c. 1640
Huile sur toile, 136 x 195 cm, Paris, Musée du Louvre

 

Alors que certains ensembles, hélas trop peu nombreux, au premier rang desquels il faut citer Correspondances, prennent courageusement le parti de lui dédier l'essentiel de leur activité quand d'autres, qui nous y régalèrent autrefois, préfèrent aujourd'hui se tourner vers des cieux versaillais tellement plus lucratifs, force est de reconnaître que l'exploration du répertoire français du XVIIe siècle a tendance à faire l'impasse sur la musique de luth. Pourtant, aucun instrument ne résume avec plus de perfection l'esprit de cette époque, à tel point qu'il n'est pas d'expression artistique qui en fasse l'économie ; en poésie comme en peinture, des Pays-Bas à l'Italie, l'instrument à cordes pincées est partout, tant pour lui-même que pour ce qu'il représente. Un des exemples les plus frappants est fourni par la Réunion d'amis, aujourd'hui au Louvre, qu'Eustache Le Sueur peignit vers 1640, alors qu'il se trouvait encore dans l'atelier de Simon Vouet : au centre d'une composition savamment théâtralisée se trouve un luth touché par un musicien dans lequel il faut peut-être reconnaître Denis Gaultier, dont Le Sueur illustrera aux côtés, excusez du peu, d'Abraham Bosse et de Robert Nanteuil, le recueil La Rhétorique des Dieux. Ce n'est certainement pas par hasard que le peintre a placé le luthiste à côté du géomètre (ou du mathématicien) qui, outre qu'il rappelle que la musique est, depuis Pythagore, regardée comme une science mathématique – songez à sa place dans le quadrivium médiéval –, est aussi un typus melancholicus (un personnage qui rêvasse, la tête inclinée appuyée sur une main et un compas dans l'autre ne vous rappelle rien ? Si vous avez un doute, la réponse est ici), une personnification de cette sombre humeur que l'anglais Robert Burton, mort, par une savoureuse coïncidence, l'année même où l'on suppose que Le Sueur réalisait sa Réunion, avait entrepris d'anatomiser quelque vingt ans plus tôt. Le luth est, par excellence, un « chasse-soucy » qui, en la faisant sourdre comme un soupir et en l'accompagnant, dissipe la mélancolie – et je ne peux résister à vous convier à aller contempler, au Musée de l'Œuvre Notre-Dame de Strasbourg, le tableau que Sebastian Stoskopff peignit en 1633 et que l'on nomme aujourd'hui Les Cinq sens ou l'été : vous y verrez, à droite de la scène principale, une échappée qui semble sortie de la palette irréelle d'un rêve et montre une femme de dos, debout sur une terrasse où l'a accompagné son petit chien, jouant du luth face à un paysage indistinct, presque vaporeux, une image qui, selon moi, illustre l'essence même de la magie de l'instrument et de son répertoire à cette époque –, mais aussi le symbole de l'harmonie et de la vie dans ce qu'elle a à la fois de plus délicieux et de plus fragile — combien de cordes brisées dans les Vanités pour symboliser le fil tranché par la Parque ?

Sebastian Stoskopff Les Cinq sens détail

En bandes, le luth fait danser, seul, il fait soupirer de nostalgie ou d'amour, mais malgré les efforts autrefois d'un Hopkinson Smith dans de légendaires disques gravés pour Astrée qu'il serait salutaire de rééditer tant il est insensé que nombre de plus jeunes mélomanes en soient privés, ou, plus près de nous, d'une Claire Antonini, dans un magnifique récital glané au sein du Manuscrit Vaudry de Saizenay qui devrait figurer dans toute discothèque « baroque » digne de ce nom, ou de la Société française qui a pris fait et cause pour cet instrument, force est de constater que le répertoire français pour luth du Grand Siècle, moment où l'instrument connaît probablement son apogée en termes de raffinement et d'expressivité, demeure sinon oublié, du moins négligé. C'est la raison pour laquelle j'ai souhaité mettre à l'honneur cette vidéo dans laquelle Jean-Marie Poirier propose, dans une interprétation à la fois très ciselée et pleine de naturel, trois pièces de René Mezangeau publiées en 1638, alors que notre Eustache faisait toujours ses classes chez le peu commode Simon, deux ans environ avant que sa Réunion surgisse de ses pinceaux. Le nom de l'interprète n'évoquera peut-être rien pour la majorité d'entre vous, mais il est pourtant, en soliste, en duo avec Thierry Meunier au sein d'A due Liutiou avec son ensemble Le Trésor d'Orphée, dont je vous entretiendrai bientôt des très beaux Meslanges du temps de la Fronde, un des excellents ambassadeurs du répertoire d'une époque pour laquelle il confesse une authentique passion. On peut gager que c'est cette longue fréquentation, aussi amoureuse qu'éclairée, de la culture de ce siècle, particulièrement de sa première moitié, qui confère à sa lecture de Mezangeau un tel sentiment d'évidence — en des temps voués à l'autopromotion échevelée et futile, on mesure mieux les vertus de l'approfondissement. Au bout de ces quatre minutes qui passent comme un rêve, on se prend à espérer qu'il se trouvera un producteur, vous savez, un de la trempe du regretté Michel Bernstein, pour oser cueillir les fruits savoureux d'un art du luth arrivé à sa pleine et savoureuse maturité et, faisant fi des oukases de la rentabilité (d'ailleurs heureusement plus souvent démenties qu'on l'imagine), nous les faire goûter comme, autour d'une même table, on convierait une réunion d'amis.

 

Illustration complémentaire :

 

Sebastian Stoskopff (Strasbourg, 1597-Idstein, 1657), Les Cinq sens ou l'été, 1633 (détail). Huile sur toile, 114 x 186 cm, Strasbourg, Musée de l'Œuvre Notre-Dame (cliché personnel)

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24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 07:39

 

Eglise Arques - Robin.H.Davies

L'église d'Arques-la-Bataille © Robin .H. Davies

 

S'il ne bénéfice pas de la même exposition médiatique que les très courus festivals de la Chaise-Dieu ou d'Ambronay, celui de l'Académie Bach d'Arques-la-Bataille a su, au fil du temps, fédérer un public fidèle d'amateurs de musique ancienne autour d'une programmation exigeante qui oublie heureusement de se laisser envahir par les tics et les paillettes de la mode — celle de cette année n'annonce d'ailleurs toujours pas de récital de contre-ténor estampillé Vivhändel pour attirer le chaland.

Pour sa dix-septième édition, qui se déroulera du 20 au 23 août 2014, le festival confirme une inflexion amorcée en 2012 avec Haydn, Boccherini et Schubert et poursuivie en 2013 avec Brahms et Schumann, qui consiste, de façon parfaitement pertinente, à considérer le vocable de musique ancienne sous un angle élargi et, par conséquent, à ne plus se limiter au répertoire des XVIIe et XVIIIe siècles. Les musiciens de L'Armée des Romantiques, réunis autour de l'excellent pianiste Rémy Cardinale qui, pour l'occasion, jouera sur un Érard historique, mettront donc à l'honneur la musique française, ce qui est déjà en soi une excellente nouvelle, en proposant deux soirées dédiées respectivement à César Franck (Quintette, Sonate pour violon et piano, pièces pour piano et pour harmonium, 21 août) et à Maurice Ravel, dont, aux côtés de Gaspard de la Nuit, seront données deux œuvres entrant en résonance avec les commémorations du centenaire de la Grande guerre, les Trois chansons pour chœur et le Trio en la mineur (22 août).

Que les amoureux du baroque se rassurent, ils n'ont pas été oubliés, et c'est même à l'emblématique L'Autre Monde ou Les Estats & Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac, réunissant les brillants Benjamin Perrot et La Rêveuse, que reviendra l'honneur d'ouvrir le bal le 20 août, suivi, en fin de soirée, par la première partie des virtuoses Sonates du Rosaire de Biber sous l'archet fougueux d'Hélène Schmitt, recueil dont la seconde moitié refermera le festival dans la nuit du 23 août. Entre temps, l'Ensemble Mare Nostrum aura couru les chemins de la Nouvelle Espagne (21 août) et les Lunaisiens dévoilé les visages toujours changeants de l'air, de cour ou à boire (22 août). Bach ne sera pas non plus absent de l'Académie dont il est la figure tutélaire et Vox Luminis, dont le travail a été régulièrement fêté sur ce blog, fera revivre deux de ses cantates, mais aussi celles de ses glorieux aînés, Pachelbel et Buxtehude (23 août).

Enfin, trois concerts gratuits seront proposés à 11 heures, un triptyque autour du motet qui verront les Lunaisiens puis l'Ensemble vocal Bergamasque, rejoints par Benjamin Alard et Marc Meisel à l'orgue, aborder par deux fois, les 21 et 23 août en l'église d'Arques-la-Bataille, en terres germaniques, respectivement baroques (Bach) et romantiques (Mendelssohn, Brahms, Bruckner, Wolf), Saint-Rémy de Dieppe accueillant pour sa part, le 22 août, un parcours français faisant la part belle à Charpentier.

Ce programme dense qui, malgré sa diversité, gage d'une heureuse alternance entre inspirations sérieuses et plus légères, se révèle très unitaire, s'annonce d'ores et déjà passionnant et riche de ponts jetés d'œuvre à œuvre et d'époque à époque. Si je n'en suis empêché par aucun impondérable, l'amateur tant de musique baroque que française que je suis prendra donc, à la fin des vacances, le chemin de la Normandie, et si j'espère que cette courte présentation aura donné l'envie à ceux qui le peuvent de tenter l'aventure d'un festival qui mérite notre intérêt et notre soutien, je compte fermement en rapporter quelques crayonnés à partager avec tous à mon retour.

 

Académie Bach 17e festival 20-23 08 2014Académie Bach d'Arques-la-Bataille, 17e édition du festival, du 20 au 23 août 2014. Renseignements détaillés et locations en suivant ce lien.

 

Un avant-goût en musiques :

 

1. Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655), L'Autre Monde ou Les Estats & Empires de la Lune (extrait), et François Dufaut (av.1604-av.1672), Prélude

 

Benjamin Lazar, déclamation
Benjamin Perrot, luth, théorbe & guitare baroque
Florence Bolton, dessus & basse de viole

 

Cyrano de Bergerac Benjamin Lazar La RêveuseL'Autre Monde ou Les Estats & Empires de la Lune, 1 double disque Alpha 078 qui peut être acheté en suivant ce lien.

 

2. Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704), Sonates du Rosaire :
XI. La Résurrection

 

Les Veilleurs de Nuit
Marianne Muller, viole de gambe
Pascal Monteilhet, théorbe
Élisabeth Geiger, clavorganum
Alice Piérot, violon & direction

 

HIF Biber Sonates du Rosaire Veilleurs de nuit Alice PiéroLes Sonates du Rosaire. 1 double disque Alpha 038 qui peut être acheté en suivant ce lien.

 

3. Maurice Ravel (1875-1937), Trio pour piano en la mineur :
[IV] Final : Animé

 

The Florestan Trio

 

Debussy Ravel Fauré Trio avec piano Trio FlorestanDebussy, Ravel & Fauré, Trios avec piano. 1 CD Hyperion CDA67114 qui peut être acheté en suivant ce lien.

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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 08:47

 

Frans Brüggen Annelies van der Vegt

Frans Brüggen, portrait d'Annelies van der Vegt © Glossa

 

Arrivé au terme d'un parcours dont on mesure de plus en plus l'importance qu'il revêt dans le domaine de l’interprétation des musiques de la fin du baroque à la première génération romantique avec un accent particulier mis sur la période classique, Frans Brüggen a visiblement désiré revisiter certaines œuvres chères, telles les symphonies de Beethoven (voir ici) ou l'Écossaise et l'Italienne de Mendelssohn (voir ). Il revient aujourd'hui à Mozart dont il nous livre une vision sans doute testamentaire, captée en mars 2010, des trois dernières symphonies.

 

Vienne, été 1788. Le catalogue que tient le compositeur porte le témoignage d'une étonnante fièvre créatrice dans un genre vers lequel il n'était plus revenu depuis dix-huit mois et l'impressionnante page en ré majeur connue aujourd'hui sous le titre de « Prague » (KV 504). En l'espace de six semaines, Mozart laisse à la postérité trois partitions qui constituent à la fois le point d'orgue et le point final de sa production dans le domaine symphonique, trois chefs-d'œuvre qui, tout en se suffisant chacun à soi-même, se répondent parfois avec une telle évidence que l'on pourrait se hasarder à parler, avec toutes les précautions d'usage, de cycle. Les musicologues ont longtemps estimé que ces œuvres n'avaient jamais été jouées du vivant de Mozart et qu'il les avait donc écrites pour lui-même, comme une espèce de journal intime, une attitude complètement contraire aux pratiques du XVIIIe siècle — les légendes romantiques et la kyrielle d'inepties véhiculée par ceux qui se gargarisent avec des notions fumeuses comme celle de génie ont malheureusement la vie dure. On sait aujourd'hui grâce, notamment, aux travaux de H.C. Robbins Landon, que la Symphonie en sol mineur KV 550 (25 juillet 1788) a très certainement été exécutée, ce que démontre, entre autres indices concordants, l'existence de deux versions contemporaines, dont l'une avec clarinettes visant à s'adapter aux moyens de l'orchestre dont le musicien pouvait disposer. Cette œuvre, qui fait écho à celle, dans la même tonalité, datée Salzbourg, 5 octobre 1773 (KV 183/173dB), est sans doute la plus célèbre des trois, avec sa tension qui ne connaît de relâche que dans une partie de son Andante et dans le Trio de son Menuet, et signe une partition haletante, inquiète, presque oppressante, tout à fait dans l'esprit du Sturm und Drang alors finissant. La bataille qu'elle donne à entendre est aussi un congé. Tout aussi connue et, comme sa prédécessrice, ayant eu une influence qui ne peut s'expliquer par la seule circulation de copies, la Symphonie en ut majeur KV 551 (10 août 1788), affublée du ridicule surnom, évidemment apocryphe, de « Jupiter », peut-être regardée comme la résolution des conflits qui faisaient rage dans la sol mineur. L’œuvre frappe par son sens de la synthèse car s'y opère une union rien moins qu'impressionnante entre les différents éléments du langage mozartien qui, bien que parfois opposés (style « galant » contre éléments savants), se fécondent mutuellement pour aboutir à un équilibre souverain, à une harmonie conquérante dans laquelle chacun peut trouver satisfaction. Mieux qu'héroïque, même si ce sentiment n'en est pas absent, cette symphonie est peut-être avant tout de réconciliation. Le rayonnement de la Symphonie en mi bémol majeur KV 543 (26 juin 1788) a souffert de celui de ses deux cadettes si bien choyées par la postérité. Elle n'en demeure pas moins une pièce admirable, d'une grande subtilité de facture et d'une richesse d'invention étonnante, dont l'atmosphère globalement lumineuse et pourtant sans cesse baignée de clairs-obscurs, en particulier dans son deuxième mouvement, un Andante con moto en la bémol majeur, traduit avec une justesse parfois étreignante les intermittences d'un cœur partagé entre abandon et courage.

On sait les affinités qu'entretient Frans Brüggen avec la musique de Mozart et ses disques, anciens pour Philips ou plus récents pour Glossa – je pense, en particulier, à son intégrale des Concertos pour violon avec Thomas Zehtmair – l'ont démontré avec une constance qui force l'admiration ; sur instruments anciens, malgré les estimables Hogwood, Pinnock et consorts, il y a définitivement le Mozart de Brüggen et celui des autres. Ce nouvel enregistrement ne fait pas exception et, comme ses prédécesseurs, il séduit immédiatement, malgré une prise de son un rien trop réverbérée qui en émousse légèrement les angles et les reliefs, par la cohérence de ses choix comme par l'incroyable naturel de sa respiration ; tant du point de vue du choix des tempos, à la seule minime exception de l'Allegro de la 39e dans lequel on aurait souhaité sentir parfois un peu plus de tension, que des équilibres entre les pupitres, tout semble aller de soi, trouver, comme par magie, sa juste place, sans que jamais quoi que ce soit paraisse trop calculé ou souligné. Il y a, dans cette interprétation, une absence apparente – car rien n'y est, bien entendu, laissé au hasard – de contrainte comme d'agitation qui révèlent l'humilité du chef et de ses musiciens devant une musique à laquelle ils accordent simplement la possibilité de s'exprimer sans la surcharger d'intentions ou l'encombrer avec des manifestations d'ego. Il ne s'agit pas ici, contrairement à ce qui se passe chez certains confrères, de prouver à tout prix que l'on a raison, mais bien de laisser, autant que possible, la parole au seul Mozart. Qu'il s'agisse de l'ambivalence de la 39e, de l'inquiétude sourde de la 40e ou du triomphe serein de la 41e, chaque atmosphère est caractérisée avec cette variété de couleurs et de nuances, cette finesse de touche et cette netteté de l'articulation qui sont, depuis longtemps, les marques de l'excellence de l'Orchestra of the Eighteenth Century.

 

Au-delà de l'audtion et de l'achat d'un disque, c'est bien de vous mettre à l'écoute d'un chef qui a beaucoup à nous apprendre sur la musique de Mozart que je vous recommande. La leçon de simplicité et d'humanité de Frans Brüggen est un trésor qu'on ne chérira jamais assez et envers lequel on n'éprouvera jamais assez de gratitude.

 

Mozart Les trois dernières symphonies 39 40 41 Frans BrügWolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Symphonies en mi bémol majeur KV 543, en sol mineur KV 550 et en ut majeur KV 551

 

Orchestra of the Eighteenth Century
Frans Brüggen, direction

 

2 CD [durée : 53'51" & 38'11"] Glossa GCD 921119. Ce disque peut être acheté sous forme physique sur le site de l'éditeur (sans frais de port) en suivant ce lien ou au format numérique sur Qobuz.com.

 

Extraits proposés :

 

1. Symphonie en sol mineur KV 550 : [I] Molto allegro

 

2. Symphonie en mi bémol majeur KV 543 : [II] Andante con moto

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 09:02

 

Alessandro Stradella La Susanna Ensemble Aurora Enrico Gatt

La destinée d'Alessandro Stradella, mort à Gênes d'un coup de poignard le 25 févier 1682, un peu plus d'un mois avant de fêter ses 43 ans, si elle a inspiré à Philippe Beaussant un très beau roman dont je vous conseille la lecture, a malheureusement quelque peu occulté sa production musicale qui, malgré quelques disques remarquables – on songe, par exemple, au San Giovanni Battista dirigé avec brio par Marc Minkowski en 1992 (Erato) ou à la très belle anthologie de motets signée par Gérard Lesne et Sandrine Piau en 1995 (Virgin) –, demeure toujours assez largement sous explorée. Enrico Gatti, qui avait déjà démontré ses affinités avec ce compositeur en enregistrant deux de ses cantates pour Noël (Arcana, 1998), revenait vers lui en 2004 en gravant un de ses oratorios, La Susanna, pour Glossa, qui nous le rend aujourd'hui dans sa collection Cabinet.

 

Francesco II d'Este, duc de Modène, avait un penchant affirmé pour ce genre sacré. Disposant d'un livret écrit par son secrétaire, Giovanni Battista Giardini, sur l'histoire biblique de Suzanne et les vieillards et, ayant eu connaissance des talents de Stradella, il lui demanda de le mettre en musique. La Susanna connut sa première exécution le 16 avril 1681. En deux parties, l’œuvre narre les déboires de la vertueuse et jolie épouse de Joachim, faussement accusée d'adultère par deux vieillards (ici, les juges) concupiscents, jetée en prison et sauvée d'une probable lapidation grâce à l'intervention divine qu'elle avait implorée et qui, personnifiée par le prophète Daniel, confond les menteurs, finalement condamnés à mort. Outre ces quatre personnages, deux intervenants jouent un rôle important dans le déroulement de l'histoire, le narrateur (Testo) dont le rôle est mi-chanté, mi-récité, et le chœur, qui apporte un commentaire moral à l'action.

Cet oratorio a été composé alors que Stradella était en pleine possession de ses moyens artistiques, aussi bien du point de vue du traitement de la voix que de celui des instruments. Cette maîtrise explique sans doute la grande unité de La Susanna, son équilibre et le soin apporté à l'expression des sentiments des protagonistes comme à la progression dramatique, autant de qualités que le compositeur avait eu l'occasion de forger lors de ses différentes expériences opératiques. Si l’œuvre ne se départ jamais de sa dimension religieuse, on songe cependant bien souvent à la scène en l'écoutant, qu’il s'agisse de la description du bain de Suzanne et de l'agression des deux vieillards, des imprécations jetées par Daniel à la foule (« Così va, turbe insane »), ou de la lamentation de la jeune femme emprisonnée, exprimée dans une poignante aria, « Da chi spero aita, o Cieli », dont l'ostinato dit magnifiquement la douleur et les doutes qui rongent ainsi que l'absence apparente d'issue à la situation. L'écriture instrumentale participe, elle aussi, à la dramatisation du discours tout en lui apportant beaucoup de sensualité et de dynamisme ; elle montre le degré de raffinement atteint alors par un Stradella aussi au fait des finesses du contrepoint que de celles de la rhétorique nécessaire à l'expression des passions.

Réuni autour de l'archet d'Enrico Gatti, l'ensemble Aurora offre une très belle lecture de La Susanna. La palme revient indubitablement aux instrumentistes dont la prestation se révèle non seulement d'une grande précision, mais aussi pleine de fluidité et de couleurs, et parfaitement idiomatique dans un répertoire dont les musiciens et leur chef possèdent une connaissance intime. Dès la Sinfonia d'ouverture, il est évident que l'ensemble va s'imposer comme un des personnages de l'histoire et il le fait avec autant de science que d'engagement. Le plateau vocal est malheureusement moins homogène. Emanuela Galli rend très bien justice à la dimension sensible de Suzanne qu'elle campe de façon émouvante, Luca Dordolo et Matteo Bellotto expriment de façon également convaincante aussi bien le désir que le mensonge et la dureté qui animent les Juges. J'ai été moins séduit par Barbara Zanichelli, bien chantante mais un peu pâle dans le rôle surnaturel du prophète Daniel, et surtout par Roberto Balconi, Testo certes soucieux de faire vivre sa partie, mais quelquefois handicapé par des limites qui rendent sa ligne vocale mal assurée et assez tendue.

Malgré ces réserves, cet enregistrement de La Susanna a, à la réécoute, plutôt bien vieilli et demeure actuellement celui à conseiller en priorité à qui souhaiterait connaître cet oratorio qui mérite amplement de l'être. Sa réédition à prix modique constitue une invitation supplémentaire à ne pas se priver de ses beautés.

 

Alessandro Stradella La Susanna Ensemble Aurora Enrico GattAlessandro Stradella (1639-1682), La Susanna

 

Emanuela Galli, soprano (Susanna), Barbara Zanichelli, soprano (Daniele), Roberto Balconi, contre-ténor (Testo), Luca Dordolo, ténor (Second juge), Matteo Bellotto, basse (Premier juge)
Ensemble Aurora
Enrico Gatti, maestro di concerto

 

2 CD [durée totale : 52'09" & 47'34"] Glossa Cabinet GCD C81201. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Sinfonia avanti l'oratorio

 

2. Aria con violini : « Ancor io d'Amor fui colto » (Second juge)

 

3. Aria con violini : « Da chi spero aita, o Cieli » (Susanna)

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29 avril 2014 2 29 /04 /avril /2014 17:27

 

 

Il est des disques que l'on n'attend pas et à côtés desquels on serait passé sans même s'en rendre compte si notre attention n'avait été attirée dessus. Une nouvelle compilation consacrée à Purcell a de quoi susciter autant de haussements d'épaule que de froncements de sourcils, car outre un manque flagrant d'originalité – ceux d'entre vous qui suivaient déjà l'actualité du disque il y a vingt ans n'ont pu manquer le Pocket Purcell d'Andrew Parrott (Virgin) et l'Essential Purcell de Robert King (Hyperion), deux projets du même genre parus à l'occasion du tricentenaire de la mort du compositeur en 1995 –, le premier mouvement est toujours de se demander si les musiciens n'ont pas mieux à faire que rabâcher le même répertoire que leurs aînés quand les bibliothèques regorgent sans nul doute d'inédits passionnants.

Ces réserves de principe ne tiennent pas longtemps lorsqu'on lance l'écoute du récital que signent Voces8 et Les Inventions et l'on se retrouve, au bout du parcours aux émotions contrastées qu'ils proposent, avec le sentiment que le temps a passé comme un rêve et un vrai sourire sur les lèvres. En dehors des songs qui ne se seraient pas idéalement intégrées au programme, il ne manque à ce dernier aucune des formes vocales dans lesquelles l'Orpheus Britannicus s'est illustré durant sa trop courte carrière : opéras, musiques de scène, odes, anthems, toutes sont réunies pour contribuer à donner un avant-goût à la fois roboratif et stimulant de sa riche production en ouvrant l'appétit pour aller ensuite plus loin dans les découvertes. Du côté des tubes, on trouvera deux extraits du semi-opéra King Arthur (1691), « What power art thou » (le fameux « air du Froid »), confié, comme il se doit, à une basse, en l'occurrence Dingle Yandell qui en livre une lecture glaçante aux lueurs parfois sépulcrales, et la « Fairest Isle » évoquée avec beaucoup de finesse et de sensibilité retenue par la soprano Andrea Haines, mais également le majestueux chœur d'ouverture de l'Ode à sainte Cécile (1692), « Hail ! Bright Cecilia » qui a fini par lui donner son titre, l'air virevoltant « Strike the viol » extrait de l'Ode « Come, ye sons of art » (1694), la dernière des six écrites par Purcell pour l'anniversaire de la reine Mary, ou Thou knowest, Lord, the secrets of our hearts, anthem bourrelé de douleur pudique chanté lors de ses funérailles, moins d'un an plus tard. Pour le public moins au fait du vaste catalogue du compositeur, des pièces telles « By beauteous softness mix'd with majesty », une tendre perle tirée de l'Ode d'anniversaire « Now does the glorious day appear » (1689) offerte avec beaucoup de grâce par le contre-ténor Barnaby Smith, dont l'absence d’afféterie est à saluer, ou « Behold O mightiest of gods » que l'on trouve dans le Masque of Cupid qui referme le semi-opéra The Prophetess or The history of Dioclesian (1690), constitueront probablement, en revanche, de savoureuses découvertes.

L'interprétation s'impose au plus haut niveau, et ce pour plusieurs raisons, dont la première est, bien entendu, les qualités individuelles de chacun des ensembles. Voces8 défend une esthétique vocale indéniablement britannique – cet ensemble est majoritairement constitué de chanteurs ayant été formés au sein du chœur de l'abbaye de Westminster – avec des voix claires et peu vibrées, mais qui n'oublient cependant pas d'être chaleureuses. Elles se marient parfaitement avec le caractère très français des Inventions, dirigées du clavier par Patrick Ayrton, qui trouvent ici à mieux faire valoir leurs couleurs et leur souplesse que dans leur premier disque consacré à des pièces intéressantes mais hélas pas inoubliables de Joseph Touchemoulin. Ce dialogue entre les deux styles nationaux rend parfaitement justice aux inspirations de Purcell, dont on sait à quel point elles ont puisé à l'une et à l'autre. Ce programme est, en outre, porté, du début à la fin, par un même esprit d'équipe, une volonté commune de se mettre au service de la musique avec humilité – l'attitude exactement inverse de celle qui ruinait le récital de Scherzi Musicali consacré à ce répertoire en avril 2013 (Alpha) – et enthousiasme ; les pièces y gagnent une fraîcheur et une immédiateté sensible qu'on ne rencontre pas si fréquemment et qui, parce qu'elles sont soutenues par une véritable intelligence musicale qui ne s'embarrasse pas de problèmes d'ego, sont accueillantes à l'auditeur, quel que soit son degré de familiarité avec Purcell. Saluons, enfin, la qualité de la prise de son qui donne à cette réalisation un corps et une respiration qui renforcent encore sa présence et sa séduction.

 

Quelques semaines après que L'Arpeggiata a déversé, à grands renforts de matraquage publicitaire incompréhensiblement relayé par certains médias dits spécialisés, ses tripatouillages aux chaloupements sirupeux ou aux envolées fadement éthérées sur un public que cet ensemble et ceux qui lui prêtent leur voix prennent visiblement et malheureusement de plus en plus pour un gogo, la rectitude de Voces8 et des Inventions, la confiance qu'ils font à cette musique qu'ils n'ont nul besoin de travestir pour la rendre passionnante et émouvante apparaissent comme une bénédiction, et leur Purcell collection s'impose comme indispensable à la discothèque du débutant, de l'amateur et de tout honnête homme.

 

A Purcell collection Voces8 Les InventionsHenry Purcell (1659-1695), A Purcell collection : extraits d’œuvres profanes et sacrées (King Arthur, Dido and Æneas, Dioclesian, The Tempest, Birthday odes for Queen Mary, Ode to Saint Cecilia, Coronation anthems, Music for the funeral of Queen Mary...)

 

Voces8
Barnaby Smith, direction artistique

Les Inventions
Patrick Ayrton, clavecin, orgue & direction artistique

 

incontournable passee des arts1 CD [durée : 70'18"] Signum records SIGCD375. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien ou au format numérique sur Qobuz.com.

 

Extraits proposés :

 

1. Vidéo : « Strike the viol », extrait de Come, ye sons of art, ode pour l'anniversaire de la reine Mary Z.323

 

2. Audio : « Hail ! Bright Cecilia », extrait de l'Ode à sainte Cécile Z.328

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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24 avril 2014 4 24 /04 /avril /2014 07:39

 

Beethoven Symphonies 5 & 6 Frans Brüggen Glossa

Presque tous les labels qui peuvent se prévaloir d'une histoire un peu longue ont aujourd'hui développé une collection économique qui leur permet de donner un second souffle à certains de leurs enregistrements anciens, cette notion d'ancienneté étant assez relative dans un marché du disque où tout se périme très vite et où il n'est pas rare qu'une réalisation soit indisponible chez l'éditeur deux ans à peine après sa parution. Si certains se contentent de remboîtages sommaires, à la présentation parfois aussi négligée que peu esthétique, le label Glossa a choisi, au contraire, de miser sur de beaux objets, contenant un vrai livret et dotés d'une identité visuelle forte, tout ceci pour environ dix euros. Nommée Cabinet, en référence aux cabinets de curiosité, cette collection qui, outre son fonds propre, va également puiser dans quelques autres – Accent, Symphonia – est aujourd'hui forte d'une petite cinquantaine de titres couramment disponibles, sans compter ceux qu'il est toujours possible de trouver d'occasion. Je vous propose de découvrir aujourd'hui et dans les semaines à venir les six titres qui composent la livraison d'avril 2014.

 

Frans Brüggen fêtera, le 30 octobre prochain, ses quatre-vingts ans. Il fait partie de ces musiciens pionniers qui ont contribué à ce que l'on a appelé, avec un rien d’emphase, la « révolution baroque » laquelle a habitué, non sans rencontrer de solides résistances, une partie des mélomanes à aborder la musique sous un angle plus conforme à la vraisemblance historique. Flûtiste renommé, il a bifurqué vers la direction au tout début des années 1980, en fondant, en 1981, l'Orchestre du XVIIIe siècle, à la tête duquel il a dirigé un vaste répertoire allant de Rameau à Mendelssohn, en passant par la triade classique, Haydn, Mozart et Beethoven. Brüggen a réalisé pour Philips, au tournant des décennies 1980 et 1990, une intégrale des symphonies de ce dernier qui a fait date et constitué un étalon pour toutes celles qui l'avaient précédée et l'ont suivie. En 2011, le chef et son orchestre remettaient l'ouvrage sur le métier, livrant, cette fois-ci pour Glossa, une lecture que l'on peut regarder comme testamentaire.

Du coffret paru à l'automne 2012, le label a extrait ce qui en constitue indiscutablement, à mon sens, le sommet, les Symphonies n°5 et n°6. Je ne m'attarde volontairement pas sur l'histoire de ces deux œuvres bien connues et maintes fois enregistrées. Toutes deux, bien qu'elles aient été composées concomitamment entre 1805 et 1808 et créées lors du même concert au théâtre An der Wien, le 22 décembre 1808, apparaissent assez nettement antinomiques. La Cinquième, à l'ut mineur débordant de tensions et de tempêtes, célébrissime pour ses accords initiaux où certains commentateurs ont voulu voir le Destin qui frappe à la porte, dont la course s'achève en apothéose héroïque, n'a en effet, si l'on excepte la largeur du geste, pas grand chose à voir avec la descriptive Pastorale, fresque qui malmène le schéma classique du genre, lançant une dynamique qui s'achèvera avec son implosion dans la 9eSymphonie, avec ses cinq tableaux en demi-teintes bruissants de ce sentiment de la nature, tour à tour accueillante ou menaçante, mais toujours grandiose, cher aux Romantiques.

Dans ces deux œuvres, Frans Brüggen parvient, avec un naturel assez désarmant, à trouver le ton juste pour donner à chacune des deux symphonies la densité et le caractère qui lui convient. La Cinquième possède le souffle et l'aspiration à la grandeur que l'on en attend, mais sans jamais verser dans la précipitation ou le tapage. Contrairement à certaines autres lectures historiquement informées, parfois très cotées, celle-ci ne tombe pas dans le piège d'une approche trop séquentielle ou fractionnée : tout s'y enchaîne de façon fluide et évidente, comme l'illustre avec éclat, entre autres exemples, la transition entre les mouvements III et IV, sur laquelle même John Eliot Gardiner, auquel on doit une des versions de référence du cycle (Archiv, 1994), avait trébuché. On est clairement ici dans le monde de la pensée et non dans celui de l'effet et l’œuvre y gagne une cohérence qui ne peut que laisser admiratif. La Sixième tutoie les mêmes cimes et constitue, à mon avis, la version la plus poétique et la plus frémissante de cette symphonie jamais gravée, à ce jour, sur instruments anciens. Outre, en effet, une parfaite conduite individuelle de chaque scène et une attention méticuleuse portée au moindre détail qui ne s'opèrent jamais au détriment de la vision d'ensemble, l'Orchestre du XVIIIe siècle se montre à la hauteur de sa réputation d'excellence en matière de couleurs (le premier mouvement est simplement renversant) et suscite sous nos yeux de merveilleux paysages, baignés dans cette lumière chaude et cette transparence de l'air que l'on retrouve dans certains des tableaux que peignait au même moment Caspar David Friedrich, comme le Paysage bohémien avec le mont Milleschauer (1808), aujourd'hui à Dresde — la nature non réduite à une vision topographique, mais envisagée de l'intérieur, au travers des émotions qu'elle suscite chez le promeneur qui en fait l'expérience.

 

Voici donc une réédition majeure dont je ne peux que vous conseiller de faire l'acquisition tant elle contribuera à élargir les horizons de votre perception de la musique de Beethoven.

 

Beethoven Symphonies 5 & 6 Frans Brüggen GlossaLudwig van Beethoven (1770-1827), Symphonie n°5 en ut mineur op.67, Symphonie n°6 en fa majeur « Pastorale » op.68

 

Orchestra of the Eighteenth Century
Frans Brüggen, direction

 

incontournable passee des arts1 CD [durée totale : 75'19"] Glossa Cabinet GCD C81118. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Symphonie n°5 : [I] Allegro con brio

 

2. Symphonie n°6 : [V] Allegretto : Hirtensang, frohe und dankbare Gefühle nach dem Sturm

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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 07:04

 

Biber Vespo Kerll Missa Cantus Cölln Konrad Junghänel

Après avoir été l'un des ensembles fétiches du catalogue Harmonia Mundi, éditeur qu'il a quitté après lui avoir offert un magnifique disque Weckmann, Cantus Cölln poursuit aujourd'hui, de façon plus discrète, son activité chez Accent. Après une Passion selon saint Jean de Bach, l'ensemble de voix solistes dirigé par le luthiste Konrad Junghänel revient au répertoire qui lui a procuré ses plus grands succès, la musique du XVIIe siècle.

Les lois du commerce étant ce qu'elles sont, c'est le nom du bien connu Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704) qui figure en gros sur la pochette, accompagnée de la très monteverdienne mention « Vespro della Beata Vergine. » À la décharge de l'éditeur, il est certain qu'indiquer au mélomane que l’œuvre qu'il s'apprête à écouter consiste, en réalité, en des Psalmi de B.M. Virgine extraits du recueil Vesperæ longiores ac breviores (1693) serait de suite probablement moins attirant, comme de lui avouer, du reste, que ce disque Biber est en fait – et surtout – un disque consacré à un compositeur nettement moins fréquenté que le violoniste virtuose et à l'inspiration d'aventure un peu bizarre de la cour de Léopold Ier de Habsbourg, ce Johann Caspar Kerll qui, s'il doit se contenter des petits caractères de la jaquette, fournit tout de même la musique des deux tiers du programme. Né le 9 avril 1627 en Saxe, à Adorf où son père était organiste, Kerll reçut auprès de lui sa première formation qu'il alla parfaire auprès de Giovanni Valentini à Vienne. En poste à Bruxelles de 1647 à 1656, il fit, durant ces années au service de l'archiduc Léopold Wilhelm, un séjour à Rome afin d'y étudier auprès de Carissimi et y rencontra Froberger, dont l'influence sur sa production pour clavier est manifeste. En mars 1656, il rejoignit Munich en qualité de vice-Kapellmeister, puis, six mois après, de Kapellmeister de l'électeur de Bavière, Ferdinand Maria. S'ouvrit alors devant lui une période faste qui vit son opéra (perdu) Oronte joué pour l'inauguration de l'Opéra de Munich et une de ses messes données lors du sacre de Léopold Ier, en 1658 à Francfort. L'empereur fut visiblement satisfait puisqu'il anoblit Kerll en 1664, ce dernier lui dédiant en retour, en 1669, ses premières œuvres publiées, le recueil Delectus sacrarum cantionum et un Requiem. Prenant prétexte à des querelles avec les chanteurs italiens de la cour de l'électeur, le musicien la quitta abruptement pour Vienne où il s'installa en 1674. Là, dûment pensionné par Léopold qui en fit un des organistes de sa cour, il subit l'épidémie de peste en 1679 puis le siège par les Turcs en 1683, deux événements qui lui inspirèrent respectivement la Modulatio organica et la Missa in fletu solatium obsidionis viennensis, cette dernière écrite, comme l'indique son titre, pour célébrer la libération de la capitale. La dernière décennie de la vie de Kerll est obscure. Il semble être resté à Vienne jusqu'en 1692 tout en faisant de fréquents séjours à Munich où plusieurs de ses recueils furent publiés et où il mourut le 13 février 1693.

Le programme proposé par Cantus Cölln permet de mesurer la diversité des styles qui pouvaient se rencontrer au sein des différentes cours du Saint Empire romain germanique dans le dernier quart du XVIIe siècle. Le contraste apparaît particulièrement saisissant dans la reconstitution des vêpres mariales proposée qui fait se côtoyer les « modernes » Psalmi de B.M. Virgine de Biber, aux traits virtuoses et aux couleurs volontiers rutilantes, avec les extraits du Delectus sacrarum cantionum de Kerll, antérieur de quelque 25 ans et dont l'expression nettement plus sobre se place dans l'héritage des Kleine geistliche Konzerte de Heinrich Schütz, composés une trentaine d'années plus tôt, en 1636 et 1639. Il serait cependant trop simple de ranger, sur cette base, Kerll dans le camp des conservateurs ; sa Missa in fletu solatium, à l'atmosphère ambiguë de joie et de tension mêlées, aux chromatismes appuyés et parfois vertigineux dans les Amen du Gloria et du Credo, démontre au contraire à quel point il pouvait se montrer audacieux, tout en s'appuyant sur une parfaite maîtrise du contrepoint, et écrire une œuvre intensément personnelle sous le couvert de la forme canonique de la messe. Les musiciens réunis autour de Konrad Junghänel sont évidemment très à l'aise dans ce répertoire dont ils connaissent parfaitement les exigences, en particulier dans les pages de Kerll où leurs qualités de précision et d'écoute mutuelle forgées par leur expérience de madrigalistes ainsi que leur tendance à l'introspection et à une ferveur à la fois agissante et pleine de retenue – ce qui ne les empêche nullement de rendre justice aux dissonances exigées par le compositeur dans la Missa – trouvent le plus naturellement à s'exprimer. Leur lecture, très maîtrisée, exploite avec beaucoup d'efficacité la souplesse et la transparence induites par l'utilisation d'un chœur de solistes, et ce n'est que de façon très ponctuelle que l'on se prend à rêver, dans les Psalmi de Biber, à des effectifs plus étoffés qui incarneraient de façon plus sensuelle l'opulence de l'écriture du compositeur, en particulier dans les ensembles.

Voici donc un très beau disque de musique sacrée qui permet d'entendre des pièces peu fréquentées dans une interprétation s'attachant à restituer avec beaucoup de conviction leur richesse d'inspiration et leur dimension spirituelle. On espère que Cantus Cölln va poursuivre ses explorations de ce répertoire où son approche se révèle, au fil des années, toujours aussi pertinente.

 

Biber Vespo Kerll Missa Cantus Cölln Konrad JunghänelJohann Caspar Kerll (1627-1693) : Missa in fletu solatium obsidionis viennensis, Delectus sacrarum cantionum (extraits), Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704), Psalmi de B. M. Virgine, Sonate III extraite du Fidicinium sacro-profanum

 

Cantus Cölln
Concerto Palatino
Konrad Junghänel, direction

 

1 CD [durée totale : 73'38"] Accent ACC 24286. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Johann Caspar Kerll, Salve Regina [Delectus, n°3]

 

2. Johann Caspar Kerll, Missa in fletu solatium : Gloria

 

3. Heinrich Ignaz Franz Biber, Magnificat

 

Un extrait de chaque plage de ce disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 07:37

Parmi les musiciens pour lesquels 2014 marque un anniversaire, on peut parier que l'on risque de parler assez peu, du moins en France, de Gottfried August Homilius, même s'il me semble que la belle émission de Marc Dumont, Horizons chimériques, diffusée quotidiennement sur France Musique entre 16h et 17h, lui fera un peu de place le 18 avril prochain. En Allemagne, les choses sont heureusement un peu différentes, en grande partie grâce à Carus-Verlag, un éditeur qui, depuis quelques années, a pris fait et cause pour ce compositeur dont il s'attache à faire connaître la musique, notamment au travers de publications discographiques régulières.

Mais qui est donc Gottfried August Homilius, exact contemporain de Carl Philipp Emanuel Bach qui ne lui survécut que trois ans ? Ce fils de pasteur, né à Rosenthal, en Saxe, le 2 février 1714, entra à l'école Sainte-Anne (Annenschule) de Dresde, dont son oncle était recteur, vers 1722, année de la mort de son père. Outre la musique, qu'il y étudia sous la férule de J.G. Stübner, organiste de l'église Sainte-Anne qu'il était déjà en mesure de remplacer à l'âge de 20 ans, il y reçut une formation académique suffisamment solide pour lui permettre, en 1735, de s'inscrire à la très renommée faculté de Leipzig pour y faire son droit. Vous avez, bien entendu, suivi ma pensée, et, en lisant « 1735, Leipzig », le premier nom qui vous est venu à l'esprit est celui de Johann Sebastian Bach. Effectivement, Homilius fut son élève, mais aussi celui de l'organiste de l'église Saint-Nicolas, Johann Schneider ; comme Telemann trente ans plus tôt, celui qui était arrivé étudiant en droit acheva, six ans plus tard, son cycle universitaire en musicien accompli. Ses premiers pas dans la carrière qu'il avait décidé d'embrasser furent difficiles, puisque sa candidature à la tribune de l'église Saint-Pierre de Bautzen, en 1741, se solda par un échec. L'année suivante lui fut plus favorable, puisque lui échut le poste d'organiste de la Frauenkirche de Dresde. Il se fixa alors définitivement sur les bords de l'Elbe, même s'il tenta de s'échapper à Zittau en 1753, et fut nommé, en 1755, Cantor de la Kreuzkirche, la plus importante église protestante de la ville, un emploi qu'il devait conserver jusqu'à sa mort, le 2 juin 1785, malgré les vicissitudes liées à la guerre de Sept Ans qui causèrent, en 1760, la destruction de la Kreuzkirche, obligeant au repli vers la Frauenkirche, et une attaque qui, en 1784, l'empêcha définitivement d'assurer sa tâche.

La production de Homilius est, fort logiquement compte tenu des fonctions qui furent les siennes, essentiellement constituée de musique sacrée – passions, cantates et motets – , la majorité de ces œuvres ayant été composée après sa nomination au poste de Kreuzcantor, son legs d'avant 1755 comportant surtout des pièces d'orgue. Il est l'auteur d'une soixantaine de motets, dont ce disque propose une sélection de quatorze, augmentée d'un très beau Magnificat, qui donne un excellent aperçu de la variété de son inspiration et de sa maîtrise des techniques d'écriture. Le jubilant Habe deine Lust an dem Herrn utilise ainsi, en un cantus firmus parfaitement distinguable, une mélodie de choral (« Du bist mein Vater, ich dein Kind ») qui lui apporte une dimension spirituelle supplémentaire, tandis qu'on trouve une aria intercalée, faisant office de commentaire moral, dans le motet funèbre Die richtig für sich gewandelt haben, et que Dennoch bleib ich stets an dir use de chromatismes qui rappellent que nous sommes à l'époque de l'Empfindsamkeit. Plus globalement, la recherche d'une certaine simplicité de la facture, de la clarté des textures, de la fluidité et du charme mélodiques regardent déjà assez nettement vers les canons de ce qui sera le style classique. Il est également tout à fait frappant de voir à quel point sa science des timbres et de la polyphonie permet à Homilius, en maints endroits, de suggérer des effets orchestraux, souvent extrêmement efficaces, avec le seul secours des voix. Toutes ces qualités sont parfaitement mises en valeur par l'ensemble sirventes Berlin dont le chef, Stefan Schuck, fait varier les effectifs en fonction des pièces avec beaucoup de pertinence et obtient de ses chanteurs des nuances, des dynamiques et des couleurs aussi convaincantes que séduisantes. Il me semble que cette équipe, bien que non spécialisée dans le domaine de la musique ancienne, a pleinement saisi les enjeux de la musique de Homilius qu'elle défend avec autant de ferveur que de finesse, en donnant aux textes la densité et la saveur qu'ils réclament et en rendant justice à l'invention souvent subtile du compositeur. Bien en place malgré quelques légères et ponctuelles inégalités des sopranos, la prestation chorale se révèle globalement de très bon niveau et son caractère lumineux et souple donne envie de revenir vers ces œuvres qui réussissent la prouesse de chercher sans cesse à atteindre un équilibre serein sans jamais négliger d'être sensibles.

Voici donc un bien beau disque pour faire connaissance avec l'univers de Homilius qui complète parfaitement la première anthologie de motets dirigée par Frieder Bernius parue chez le même éditeur en 2004. Si vous avez, comme moi, des affinités avec ce répertoire, je vous recommande de ne pas le manquer.

 

Gottfried August Homilius Habe dein Lust Motets Sirventes BGottfried August Homilius (1714-1785), Habe deine Lust an dem Herrn, motets et Magnificat

 

sirventes Berlin
Stefan Schuck, direction

 

1 CD [durée totale : 54'06"] Carus 83.266. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Habe dein Lust an dem Herrn HoWV V.42

 

2. Dennoch bleib ich stets an dir HoWV V.6

 

 

Je remercie sincèrement Roland Koch d'avoir attiré mon attention sur ce disque.

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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 07:48


Si Carl Philipp Emanuel Bach fut un des compositeurs les plus novateurs de son temps, son inventivité parfois débridée s'appuyait sur des bases solides, un héritage envers lequel on retrouve souvent des hommages tout au long de son parcours créateur. Ainsi, les trois sonates pour viole de gambe et clavier offrent-elles une excellente illustration d'un art où se côtoient tradition et modernité. Ces partitions virent le jour durant la période d'activité du compositeur à Berlin, la Sonate en ut majeur (Wq. 136/H. 558) en 1745, celle en ré majeur (Wq. 137/H. 559) en 1746, tandis que celle en sol mineur (Wq. 88/H. 510) est postérieure d'une bonne dizaine d'années et date de 1759. La viole avait alors entamé le lent déclin qui devait conduire à son effacement du paysage musical européen avant la fin du siècle, mais elle jouissait néanmoins d'une faveur singulière à la cour du roi de Prusse, ce qui nous vaut de disposer aujourd'hui d'une cinquantaine d'œuvres qui y fut composée pour cet instrument. On ignore pour qui Carl Philipp Emanuel Bach écrivit ses sonates, mais il est assez probable qu'elles étaient destinées à Ludwig Christian Hesse (1716-1772), gambiste virtuose dont le père avait été l'élève de Marais et de Forqueray à Paris. Les exigences techniques, en particulier, des Sonates Wq. 136 et 137, où le soliste occupe le devant de la scène, le rôle du clavier étant essentiellement de soutenir et de colorer sa ligne, impliquent indiscutablement une exécution par un musicien aguerri. D'un point de vue stylistique, ces deux partitions jumelles correspondent aux canons les plus courants alors à Berlin, avec un mouvement d'ouverture modéré très expressif à la manière de l'Empfindsamkeit, suivi d'une paire de mouvements rapides contrastants, un central assez effervescent et un final, noté Arioso dans les deux cas, exploitant l'un une veine chantante (Wq. 137), l'autre plutôt dansante (Wq. 136). La Sonate en sol mineur (Wq. 88/H. 510) adopte le schéma vif-lent-vif popularisé par le concerto vénitien, se rapprochant en ceci de la Sonate pour viole de gambe et clavecin BWV 1029 de Johann Sebastian, dans la même tonalité, œuvre avec laquelle elle partage également un climat plutôt détendu, surtout si on la compare à ses sœurs des années 1745 à l'humeur imprévisible jusqu'à l'emportement, et un traitement des deux instruments sur un pied d'égalité.

Jusqu'à présent, la discographie récente des Sonates pour viole de gambe et clavier de Carl Philipp Emanuel Bach était dominée par deux enregistrements de grande qualité, l'un paru en 2005 chez Alpha, réunissant Friederike Heumann à la viole et Dirk Börner sur une copie de pianoforte d'après Cristofori (1730), l'autre signé par les frères Ghielmi, Vittorio à la viole et Lorenzo sur une copie d'un pianoforte Silbermann de 1749 (le choix de clavier le plus pertinent de toute la discographie), publié chez Winter & Winter en 2008, le premier soignant particulièrement les climats, souvent rêveurs mais quelquefois guettés par le risque de l'évanescence, le second misant, au contraire, sur une esthétique aux contrastes soulignés parfois jusqu'à une certaine outrance, mais défendue avec une audace et un panache indéniables. Le programme du disque paru il y a quelques mois chez agOgique se rapproche de celui des frères Ghielmi, puisque les compléments ont été judicieusement choisis parmi les nombreuses œuvres pour clavier seul du second fils Bach, une Fantaisie et deux Rondos qui illustrent bien la volonté du musicien de s'adresser, avec l'une, aux connaisseurs (Kenner) en leur offrant des pièces complexes et expérimentales, et, avec les autres, aux amateurs (Liebhaber) avec des morceaux tout aussi bien pensés, mais plus abordables. Ces pages sont interprétées par Daniel Isoir avec la finesse de toucher, la fantaisie et l'intelligence déjà remarquées dans son anthologie de concertos de Mozart à la tête de La Petite Symphonie, qualités qui confirment les affinités de cet interprète avec le répertoire de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il est rejoint, dans les sonates, par la violiste Emmanuelle Guigues avec laquelle semble régner une complicité palpable à l'écoute. Leur lecture, évitant aussi bien les langueurs que la surexcitation parfois excessives des deux versions précitées, se signale par sa recherche permanente d'équilibre et son souci de la plénitude, voire d'une certaine suavité sonore, traits soulignés par une prise de son aérée et chaleureuse. Les mouvements modérés ont un galbe superbe, avec une pulsation assez idéale et des teintes élégiaques parfaitement adaptées au propos qui se révèlent particulièrement séduisantes, car justes de ton et d'intentions. J'ai été un peu moins convaincu par les passages plus extravertis qui, s'ils possèdent de l'allant et de l'allure, manquent, à mon goût, de ce petit grain de folie nécessaire pour donner tout leur sel aux extravagances imaginées par un compositeur dont on connaît le goût du fantasque. Cette interprétation, qui surclasse, à mon avis, le disque paru chez Alpha, n'en demeure pas moins de très bonne tenue et la sensation de proximité qu'elle dégage la rend de plus en plus attachante au fil des écoutes.

 

Je vous recommande donc d'aller découvrir cette réalisation que tout concourt à rendre sensible et sensuelle et qui, à n'en pas douter, ravira les amateurs d'un Carl Philipp Emanuel Bach à la vivacité bien tempérée — déjà classique, en quelque sorte.

 

CPE Bach Sonates viole gambe clavier Guigues IsoirCarl Philipp Emanuel Bach (1714-1788), Sonates pour viole de gambe et clavier en ut majeur Wq. 136 (H. 558), en ré majeur Wq. 137 (H. 559), en sol mineur Wq. 88 (H. 510), Fantaisie en ut majeur Wq. 59/6 (H. 284), Rondos en mi bémol majeur Wq. 61/1 (H. 288), en ré mineur Wq. 61/4 (H. 290)

 

Emmanuelle Guigues, viole de gambe à six cordes attribuée à Edward Lewis, c.1660-1680
Daniel Isoir, pianoforte Ryo Yoshida & Daniel Isoir, 2000, d'après Johann Andreas Stein, 1780

 

1 CD [durée totale : 67'35"] agOgique AGO012. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Vidéo : Sonate pour viole de gambe et clavier Wq. 137 : [I] Adagio ma non tanto

 

2. Audio : Sonate pour viole de gambe et clavier Wq. 88 : [I] Allegro moderato

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Instantanés
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  • : Un parcours à travers les expressions artistiques, du Moyen-Âge à la première moitié du XXe siècle.
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