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5 juillet 2009 7 05 /07 /juillet /2009 14:37


Jusepe de RIBERA (Xàtiva, 1591-Naples, 1652),
Mater dolorosa, 1638.
Huile sur toile, Kassel, Staatliche Museen.
(Cliquez sur l'image pour l'agrandir)

 

Au cours des siècles, le texte doloriste du Stabat mater, dont l'invention est attribuée au franciscain Jacopo dei Benedetti (dit Jacopone da Todi, c.1230-1306), n'a cessé d'inspirer les compositeurs. Quoi de plus exaltant, en effet, que tenter de traduire en notes les souffrances d'une mère qui assiste, impuissante, au supplice et à la mort de son fils ? De la fin du Moyen-Âge à nos jours, les plus grands ont relevé ce défi, chacun jetant, selon sa sensibilité propre, un éclairage particulier sur un texte à géométrie variable. Certains en ont même retiré une gloire éternelle ; quand on pense, par exemple, à Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736), c'est immédiatement la légende d'un Stabat mater composé par un jeune homme miné par la tuberculose et auquel il ne reste que quelques mois à vivre qui s'impose à l'esprit. Un chant du cygne. Tout au long de l'été, je vous propose de faire connaissance avec quelques Stabat mater. J'ai volontairement écarté de ma sélection les deux compositions de l'époque baroque les plus connues, celles de Pergolesi et de Vivaldi, dont je vous conseille néanmoins l'écoute dans les versions dirigées par Rinaldo Alessandrini (Naïve, disponibles également sur Deezer en cliquant ici), qui sont sans doute les plus intéressantes, à défaut d'être les plus consensuelles, parues ces dernières années.

 

Le premier Stabat mater que je vous propose de découvrir ou de redécouvrir est celui de Giovanni Felice Sances, un compositeur qui n'a pas, à mon sens, toute la place qu'il mériterait d'avoir dans le paysage musical du XVIIe siècle. Quelques mots le concernant, si vous le voulez bien. Il est né à Rome, sans doute vers 1600, et a fait ses études au Collège germanique de cette ville au moins de 1609 à 1614, voire un peu plus tard, très probablement sous la direction d'Annibale Orgas (c.1585-1629) pour la partie musicale. En 1618, il est en poste à Padoue, mais c'est à Venise qu'il publie, en 1633, ses deux premiers livres de Cantade, terme qu'il semble avoir été le premier à utiliser. En 1636, son premier opéra Ermiona (musique perdue) est représenté à Padoue ; la même année, il rejoint Vienne où il est employé en qualité de ténor à la chapelle de l'empereur Ferdinand III (portraituré ci-dessus par Frans Luycx vers 1638), dirigée alors par Giovanni Valentini (c.1582-1649). Sances est promu vice-Kapellmeister en 1649, sous l'autorité du nouveau Kapellmeister, Antonio Bertali (1605-1669), qu'il remplacera à sa mort avec pour second Johann Heinrich Schmelzer (c.1620/23-1680), premier compositeur autrichien à exercer les fonctions de Kapellmeister à la mort de Sances, en novembre 1679.

 

Sances laisse une œuvre où la musique sacrée tient une large part, qu'il s'agisse de ses motets et cantates ou de ses 54 messes. Le Stabat mater, sous-titré Pianto della Madonna, appartient au recueil Motteti a voce sola  publié à Venise en 1636. Écrit pour une voix aiguë et basse continue, harpe, archiluth, orgue, lirone et violone dans la version proposée, il est divisé en six sections, alternativement de type récitatif et de type aria. Toute l'œuvre est construite sur une figure chromatique appelée passus duriusculus (littéralement « passage assez rude »), ici descendante, personnification musicale de la lamentation durant toute l'époque baroque, et que Sances traite en basse obstinée, une forme dont la structure répétitive est particulièrement indiquée pour traduire le caractère obsédant de la douleur. C'est une formule que l'on retrouvera, par exemple, dans Dido and Æneas d'Henry Purcell (1659-1695), dans le célèbre lamento de Didon « When I am laid in earth » que vous pouvez entendre en cliquant ici. Conformément aux préceptes de la Contre-Réforme (je vous renvoie, sur ce point, au billet sur un Confitemini Domino milanais anonyme), la mise en musique du Stabat mater est assez sobre, tandis que la ligne vocale est, elle, richement ornementée et théâtralise le texte sans toutefois que son intelligibilité soit brouillée. C'est donc à la voix que revient la charge de porter l'émotion jusqu'à l'auditeur, historiquement jusqu'au fidèle. Tour à tour déclamatoire, implorante, lacrymale, avec, ça et là, quelques envolées plus véhémentes, elle l'emporte dans un lent tourbillon d'affects d'une douloureuse douceur, en usant de tous les artifices rhétoriques de l'époque, madrigalismes, trémolos, altérations. Un théâtre de la Foi, à la fois intime et brûlant, dont je vous laisse apprécier s'il ne mériterait pas d'être plus largement connu.


Giovanni Felice SANCES (c.1600-1679) : Stabat mater dolorosa, motet pour voix seule et basse continue.


Maria Cristina Kiehr, soprano.
Ensemble La Fenice.
Jean Tubéry, direction.


Per la settimana santa (L'héritage de Monteverdi, volume II). 1 CD Ricercar 245562.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Contrepoints
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commentaires

Bélisaire 26/11/2012 20:11


Merci Jean-Christophe pour cette réponse détaillée qui confirme ce que je ressentais intuitivement (car je n'ai aucune formation en musicologie, hélas). Disons aussi que Jaroussky sait occuper
l'espace scénique mieux que beaucoup de chanteurs, ce qui accroît son succès populaire.


Pour ce qui est de la version de Nicolas Achten, Je l'avais écoutée également. Je la trouve intéressante, mais il me semble qu'il prend quelques libertés rythmiques pour faire passer son message,
stratégie dont n'a pas besoin Maria Cristina Kiehr.


Bonne soirée


Bélisaire

Jean-Christophe Pucek 26/11/2012 20:33



Vous savez, Bélisaire, je pense qu'il n'est nul besoin d'être formé en musicologie pour sentir ces choses-ci; il suffit d'aimer la musique, de consacrer un peu de temps à son écoute attentive et
de souhaiter comprendre comment tel ou tel compositeur s'y prend pour nous dire ce qu'il a à nous dire.


Je pense que la version Achten, en dépit de ses quelques libertés, est vraiment intéressante, car elle est incarnée, contrairement à bien des versions avec contre-ténor; il ne faut pas oublier le
caractère terrible de ce que dit le texte. A mes yeux, néanmoins, Maria Cristina Kiehr occupe le sommet de la discographie pour très longtemps encore.


Très belle soirée à vous.



Bélisaire 26/11/2012 14:05


Cher Jean-Christophe,


J'écoute à nouveau votre suggestion pour le Stabat Mater de Sances, et je la compare à quelques enregistrements qu'on peut trouver sur les voies d'internet, en particulier les diverses versions
qu'en a données Ph. Jaroussky. Je suis de plus en plus déçu par ses prestations : il compte un peu trop sur sa voix d'ange pour faire passer le reste, et donne volontiers dans la démagogie et la
facilité. Son manque de profondeur serait-il dû à de la paresse inellectuelle et artistique ?


Bien cordialement,


Bélisaire

Jean-Christophe Pucek 26/11/2012 19:47



Cher Bélisaire,


Je vais tenter d'être juste avec Philippe Jaroussky qui est un chanteur auquel j'ai un rapport disons compliqué. D'un côté, je suis très admiratif de son aisance technique ainsi que de la grande
beauté plastique de sa voix, qui est vraiment une des plus belles de sa catégorie entendues depuis longtemps. De l'autre, je le trouve assez complètement inexpressif – trop lisse, trop angélique,
etc. – en particulier quand il chante de la musique sacrée, et ses choix artistiques font bien trop souvent, à mon avis, le jeu de la facilité, notamment en se cantonnant dans un
répertoire que j'ai nommé Vivhändel tant il nous ressert inlassablement les mêmes plats réchauffés (mais entre nous, je préfère encore qu'il s'occupe de ça qu'aller massacrer la mélodie
française ou le Requiem de Fauré). Je l'ai suivi à ses débuts, j'ai rapidement laissé tomber quand j'ai vu qu'il laissait, non sans une certaine complaisance, sa maison de disques le
faire devenir un produit parfaitement adapté à un certain type de marché, avec la bénédiction d'une large part de la critique institutionnelle, trop heureuse de trouver un héros intéressant sous
tout rapports, y compris en termes de retombées publicitaires. Voici, brossé à grands traits, mon opinion le concernant au moment où nous en parlons.


Pour ce qui est de ce Stabat Mater de Sances, la seule version qui, à mes yeux, tient la route face à celle de Maria Cristina Kiehr est celle, très différente, enregistrée par Nicolas
Achten dans son disque dédié à ce compositeur. Je pense que vous pourrez la trouver sur Internet.


Bien cordialement à vous.


Jean-Christophe



Bélisaire 08/11/2012 22:49


J'avais découvert le Stabat Mater de Sances dans l'interprétation de Nuria Rial, dont j'apprécie la pureté de timbre; mais Maria Cristina Kiehr la surpasse dans le phrasé et l'expressivité. Nuria
Rial reste trop souvent en retrait dans ce domaine.


Merci pour cette révélation.


Bélisaire

Jean-Christophe Pucek 09/11/2012 07:50



J'aime bien la voix de Nuria Rial moi aussi, Bélisaire, du moins quand elle n'est pas employée à faire du grand n'importe quoi chez madame Pluhar, mais je crois bien que dans ce Stabat
mater de Sances, Maria Cristina Kiehr a établi une référence qui sera probablement difficile à dépasser, tant il me semble que le disque a su immortaliser ici un moment de grâce.


Merci pour votre commentaire et belle journée à vous.



Jean-Christophe 31/08/2009 20:06

Bonsoir Loïs,Le mot d'érudition est peut-être un peu fort pour mes connaissances encore bien lacunaires (et ce n'est pas de la fausse modestie, il y a des gouffres dans ma culture musicale), mais ce qui est certain, c'est que je prends un indicible plaisir à partir en promenade par des sentiers musicaux peu fréquentés et en rapporter des oeuvres qui ont su éveiller mon intérêt et m'émouvoir pour les offrir ici. J'espère sincèrement que vous continuerez à trouver de l'agrément en parcourant ces pages.Cordialement.

Loïs Bachouquine 31/08/2009 04:02

Oui, c'est bien probable. Votre érudition m'impressionne. J'aime beaucoup votre blogue, notamment quand vous faites des liens entre des oeuvres dont les unes sont très connues et les autres moins (cf les Requiem). Je n'ai pas encore tout exploré. À bientôt et merci pour tout ce travail que vous nous offrez.

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