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14 décembre 2014 7 14 /12 /décembre /2014 08:38

 

Francesco Fontebasso L'Adoration des bergers

Francesco Fontebasso (Venise, 1707-1769),
L'Adoration des bergers, milieu du XVIIIe siècle
Huile sur toile, 58,8 x 44,9 cm, Houston, Museum of Fine Arts
[image en très haute définition ici]

 

Je vous ai déjà parlé ici de la passionnante série Musique à Prague au XVIIIesiècle réalisée par le label tchèque Supraphon, à laquelle les mélomanes curieux doivent, depuis quelques années, de très intéressantes découvertes. Le Collegium Marianum, qui nous a offert récemment une belle version des Lamentations de Zelenka, nous propose, comme il y a cinq dans le programme Rorate Cœli, une anthologie de musiques pour le temps de Noël qui est bien plus qu'un disque de pure circonstance puisqu'il permet également de documenter pour la première fois au disque des œuvres de Josef Antonín Sehling.

On sait finalement encore peu de choses sur ce compositeur né au début de janvier 1710 à Toužim, une petite ville à une centaine de kilomètres à l'ouest de Prague, et on ignore notamment tout de son milieu d'origine et de son apprentissage. Tout au plus les archives nous apprennent-elles, sans plus de précision, qu'il étudia à Vienne où il ne put – mais c'était le cas de bien des musiciens à l'époque, qu'ils fussent ou non actifs dans la cité du Danube – échapper à l'emprise de l'omnipotent Johann Joseph Fux, quand ce qui nous est dévoilé de sa production avoue une proximité avec un autre maître, l'italien Antonio Caldara qui marqua d'une forte empreinte la vie musicale viennoise de son installation au service des Habsbourg en 1717 à sa mort en 1736. Si les contacts de Sehling avec ces deux illustres figures demeurent de l'ordre de la conjecture, on sait en revanche de façon certaine qu'une fois formé, il rejoignit un ensemble dont la fréquentation allait avoir sur son style une influence déterminante : l'orchestre que le comte Václav Morzin entretenait à Prague. Cette formation privée était un véritable foyer d'italianisme en Bohême, à tel point d'ailleurs que Vivaldi dédia au comte son Opus 8, ce Cimento dell' armonia e dell' invenzione qui renferme les fameuses Quatre saisons. Malgré sa connaissance du langage musical le plus à la mode de son temps et, on peut l'imaginer, quelques solides recommandations, Sehling ne parvint pas à décrocher le poste de maître de chapelle de la cathédrale Saint-Guy qu'il brigua en mars 1737 ; il devait y servir durant toute sa carrière en qualité de second violon, le poste de chef de pupitre lui ayant également échappé en 1739. Giambattista Pittoni La Sainte FamilleMalgré le succès de sa pièce Judith, représentée devant l'impératrice Marie-Thérèse en 1743, notre musicien continua à cachetonner dans diverses institutions praguoises pour compléter ses revenus et mourut le 19 septembre 1756, deux ans après avoir composé une pantomime, Die Liebe-Raserey der Colombina, créée au Divadlo v Kotcích, un important théâtre de Prague.

L'essentiel du legs du Sehling est aujourd'hui préservé dans les archives de la cathédrale Saint-Guy, dans un manuscrit où le compositeur avait rassemblé, à la manière d'un Sébastien de Brossard aux ambitions plus modestes, 93 pièces de sa plume ainsi qu'une vaste anthologie de partitions d'autres auteurs, pour un total respectable de 591 œuvres. Comme on pouvait s'y attendre, les pages proposées dans ce disque, qui donne aussi à entendre, en guise d'interlude, une des charmantes Sonates pastorales de Fux, attestent toutes d'une profonde empreinte de la manière italienne, d'autant plus franche que Sehling ne se contente pas d'appliquer des recettes toutes faites en saupoudrant quelques tournures au petit bonheur, mais fait véritablement sien le langage lyrique ultramontain (le Duetto Vis ingens est favori n'est, ni plus, ni moins, qu'une scénette d'opéra revêtue d'un texte en latin d'inspiration religieuse, sur le thème de l'amour qui plus est), qui laisse tout de même furtivement percer, ça et là, quelques traits plus germaniques (les harmonies de l'Offertoire Ecce magi veniunt semblent ainsi sorties de l'imagination de Bach). Ce style fluide et lumineux qui fait la part belle au caractère chantant s'harmonise de façon parfaitement naturelle avec la douceur jubilante qui signe les compositions pour le temps de Noël : le Motet Dormi nate, mi mellite est sans conteste une berceuse attendrie, tandis que les quatre très belles Pastorales exploitent avec bonheur la veine populaire avec une fraîcheur toute de franchise et d'allant. Outre le charme qu'elle exhale, il est très intéressant de voir que la musique de Sehling, en faisant primer la mélodie sur la complexité contrapuntique et en simplifiant l'harmonie regarde déjà clairement vers le style préclassique, tel qu'on l'observe, par exemple, dans certaines pages sacrées du jeune Haydn, qui fut lui aussi sensible à la modernité représentée alors par la manière napolitaine que lui avait transmise son maître Porpora.

On a toujours un rien d'appréhension en posant sur sa platine un disque dont l'affiche semble prometteuse mais lorsque le pari est, comme dans celui-ci, largement tenu, la satisfaction n'en est que plus grande. Le Collegium Marianum a, en effet, su trouver le ton et les moyens adéquats pour rendre justice à la musique de l'obscur Sehling dont il livre une interprétation aussi bien équilibrée qu'idiomatique. Bien sûr, tout n'est pas parfait dans cette réalisation – l'allemand de Tomáš Král, baryton fort bien chantant par ailleurs, dans l'aria pour l'Avent Donner und Hagel est assez exotique et ce manque de maîtrise linguistique bride l'expressivité, l'alto Markéta Cukrová présente quelques regrettables tensions vocales dans l'Aria Vos stellæ preclaræ –, Collegium Marianum Sehling (c) Matouš Vlcinský Supraphonmais elle est globalement de très bonne tenue, grâce à des chanteurs de qualité habitués aux projets de l'ensemble – une mention particulière pour Hana Blažíková, au timbre tendre et lumineux, et pour la sobriété et les nuances de Tomáš Král – , ce qui renforce la cohérence globale de l'interprétation, et à des instrumentistes dont j'ai une nouvelle fois plaisir à souligner l'excellence, tant en termes de propreté technique que de netteté d'articulation et de sens du coloris. Il me semble que, dans leur ensemble, les musiciens du Collegium Marianum ont parfaitement bien saisi les enjeux de ces compositions, tant du point de vue du style que de l'esprit, et ils en restituent avec un plaisir palpable et communicatif les courbes et les grâces, sans jamais tomber ni dans l'excès de fioritures, ni dans la fadeur. Tout est ici justement pesé et pensé et conséquemment fort bien tenu, avec une pulsation qui respecte les carrures inspirées de l'univers de la danse et une finesse de caractérisation qui fait percevoir combien nombre de ces pièces se situent à la frontière, guère étanche à l'époque, entre sacré et profane. On rend donc rapidement les armes devant ce programme pour le temps de Noël composé avec goût et interprété avec autant d'enthousiasme que d'intelligence et qui transmet en beauté la ferveur simple qui s'attachait autrefois à cette fête. D'autres pièces de Sehling présentent sans doute autant d'intérêt que celles-ci et on espère donc, compte tenu de cette première réussite, que le Collegium Marianum aura la volonté et les moyens de les ressusciter.

 

Sehling Collegium MarianumNoël à la cathédrale de Prague, œuvres de Josef Antonín Sehling (1710-1756) et Sonata pastorale a tre de Johann Joseph Fux (1660-1741)

 

Hana Blažíková, soprano
Markéta Cukrová & Marta Fadljevičová, altos
Václav Čížek, ténor
Tomáš Král, baryton
Jaroslav Nosek, basse
Collegium Marianum
Jana Semerádová, flûte traversière & direction

 

1 CD [durée totale : 71'19"] Supraphon SU 4174-2. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Deponite metum, motet pour la Nativité : Chœur « Deponite metum »

 

2. Vis ingens est favori, Duetto (Hana Blažíková, Tomáš Král)

 

3. Eia, læti properemus, Pastorale (Hana Blažíková, Markéta Cukrová)

 

Illustrations complémentaires :

 

Giambattista Pittoni (Venise, 1687-1767), La Sainte Famille, c.1735. Huile sur bois, 82 x 64 cm, New York, Metropolitan Museum

 

La photographie du Collegium Marianum durant les sessions d'enregistrement du disque Sehling est de Matouš Vlcinský pour Supraphon.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

sylvie calmel 17/12/2014 19:04


Comment se dire musicienne,et totalement ignorer qu'il existe,et il doit y en avoir beaucoup,des compositeurs tels que Sehling?


Le "Collegium Marianum"donne une interprétation enlevée,parfois émouvante,de cette musique qui me fait parfois penser à Haydn,tout en étant d'une personnalité évidente


La soprano Ana Blazikova a la voix dont on rêve pour ce genre de musique:pleine,sans vibrato,avec des aigus superbes.Je ne peux parler des autres chanteurs,n'ayant pas entendu tout le disque


Merci Jean-Christophe,de m'avoir donné ce moment de bonheur musical,sans oublier les superbes tableaux qui l'accompagnent


Je t'embrasse

Jean-Christophe Pucek 18/12/2014 08:35



Je trouve ça plutôt sain d'ignorer des choses, Sylvie, car rien ne serait plus ennuyeux qu'un monde où tous seraient omniscients. Je te rassure, jusqu'à la parution de ce disque, j'ignorais tout
de Sehling, jusqu'à son nom.


Qu'il s'agisse de l'orchestre ou des chanteurs, même si tout n'est pas égal, il me semble que l'équipe réunie pour ce projet rend parfaitement justice à ce compositeur et j'aimerais bien que le
succès soit suffisamment au rendez-vous de ce premier volume pour en autoriser un deuxième, puisque je demeure convaincu qu'il doit y avoir d'autres pièces interéssantes de ce musicien.


Merci de l'attention dont tu as bien voulu honorer cette chronique et belle journée à toi.


Je t'embrasse.



alba 16/12/2014 09:42


Comme j´aime vos découvertes.


Un plaisir, cette musique de Sehling. 

Jean-Christophe Pucek 18/12/2014 08:28



J'aime aussi faire des découvertes, Alba, elles me permettent d'oublier que le petit monde de la musique, baroque en particulier, a depuis quelque temps une fâcheuse tendance à se répéter.


Merci pour votre mot et belle journée à vous.



Marie 15/12/2014 20:10


Pour te faire part d'un ressenti, la pastorale s'apparente à la musique profane, peut-être parce que je ne comprends pas les paroles. Cependant le rythme est loin d'un chœur de la Nativité auquel
on est plus habitué en cette période de l'Avent ...


Ton billet rend joyeux.

Jean-Christophe Pucek 15/12/2014 20:44



Tu as tout à fait raison, chère Marie, la Pastorale que je propose ne se gêne pas pour regarder ailleurs qu'à l'église, mais tu sais, pour un musicien du XVIIIe siècle, ce mélange était
finalement assez naturel et peu y ont échappé, pas même le grand Bach. Je suis heureux que tu me dises que ce billet rend joyeux, c'est dans cet esprit que je l'ai proposé —
merci 



Danièle 14/12/2014 16:33


Totale découverte pour moi. J'aime beaucoup l'équilibre voix/instruments, que ce soit dans l'écriture ou l'interprétation. Fraîcheur sans mièvrerie : tout simplement "Lumière" de ce temps de fête
?


Noël n'est pas la fête du luxe et cette étable paysanne nous rappelle que les biens les plus précieux peuvent se trouver au creux de nos mains. Est-ce pour cela que ces mains de bergers ont une
curieuse taille !!!!

Jean-Christophe Pucek 15/12/2014 21:00



La découverte a été totale pour moi aussi, Danièle, car je n'avais jamais entendu parler de ni lu quoi que ce soit à propos de Sehling avant que ce disque me le fasse connaître — un exemple à
méditer quand tant de programmes tendent à se répéter, en particulier dans le répertoire baroque.


Je partage tout à fait votre ressenti à propos de la musique qui me semble si bien correspondre à l'idée que je me fais de Noël comme la fête de la lumière simple, à mille lieues des
scintillements fabriqués pour attirer le chaland.


J'ai choisi ce tableau de Fontebasso non seulement pour sa luminosité et sa théâtralité, mais aussi pour ses maladresses qui lui confèrent un caractère naïf qui va parfaitement avec celui des
compostions, en particulier les Pastorales : les mains sont disproportionnées, mais regardez aussi le pied de Marie, qui est tout sauf féminin. Seul l'enfant Jésus a des proportions parfaites...
est-ce vraiment un hasard ?


Merci pour votre mot et belle soirée.



Djean pierre jacob 14/12/2014 15:34


Deux plaisirs sous le ciel un peu tristounet de ce dimanche en Quercy: celui de pouvoir découvrir grâce à vous, Jean Christophe, ce violoniste compositeur tchéque dont j'ignorais l'existence, et
celui d'écouter une fois de plus avec un certain ravissement, la voix particulière d' Hana Blazikova. Merci à vous, et une bonne fin de journée.

Jean-Christophe Pucek 15/12/2014 21:11



J'aime beaucoup ce disque, Jean-Pierre, car il m'a permis à moi aussi de découvrir un compositeur dont j'ignorais jusqu'alors totalement l'existence, et ce dans des conditions vraiment optimales,
à l'exception des quelques vétilles relevées. J'apprécie également beaucoup le timbre de Hana Blažiková et je trouve son tandem avec Tomáš Král très convaincant; j'espère qu'ils ont encore des
projets communs.


Merci pour votre mot et belle soirée.



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