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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 08:12

 

Presque Reine Alessandra Fusi Page 29

Presque Reine, illustration d'Alessandra Fusi (page 29)

 

L'année qui galope vers sa fin ouvre, dit-on, une période propice aux rêves et c'est bien de ceci dont il sera question dans cette chronique qui tranche un peu par rapport aux sujets habituellement évoqués sur ce blog. Je ne verserai pas, comme vous pouvez l'imaginer, dans l'abrutissement béat qui moutonne de rayons de supermarchés en boutiques enguirlandés ; le rêve dont il s'agit est d'amour, celui qui unit deux jeunes gens dans la France de 1658.

Si l'on écrit toujours des contes à l'attention du jeune public, il est relativement rare qu'ils se fondent sur un argument historique et encore plus qu'ils fassent de la musique, d'époque qui plus est, un acteur à part entière de l'action. Ce pari est celui que fait Presque Reine, un récit qui ressuscite pour nous la brève et flamboyante passion qu'entretinrent le jeune Louis XIV et la nièce du cardinal Mazarin, Marie Mancini, alors qu'ils avaient tous les deux vingt ans. Tous les ingrédients d'un conte de fées sont réunis : il est un jeune monarque soucieux de plaire et possédant les atouts de ses conquêtes, elle est une fille mal-aimée promise au couvent qui, par sa culture et la sincérité de ses larmes lorsque, après le siège de Dunkerque, la santé du roi est en péril, parvient à retenir son attention et à le séduire. Presque Reine Alessandra Fusi Page 48Après quelques mois étincelants, la raison d'état viendra souffler les bougies de la fête. On choisira l'infante Marie-Thérèse d'Autriche pour épouse de Louis, Marie sera sommée d'aller cacher ses pleurs à Brouage et le rideau tombera définitivement sur celle qui, si une telle union n'avait pas constitué une mésalliance criante, aurait peut-être été reine. Restent les vers de la Bérénice de Racine, dont quelques-uns jalonnent le conte, dont ce « Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez ! » qui dit avec tant de cruelle justesse l'impuissance du jeune roi à changer la trajectoire d'un destin personnel que ceux qui décident de l'intérêt supérieur de son royaume façonnent à sa place.

 

Presque Reine fut d'abord, sous un autre nom, un spectacle porté par une classe à projet artistique de CM1 avant devenir le conte musical qui nous est offert aujourd'hui. Son principal maître d’œuvre, le guitariste et théorbiste Damien Pouvreau dirige non seulement la partie musicale, mais il est également l'auteur du texte, qui se signale par un excellent équilibre entre les exigences de la narration et celles de l'information nécessaire à la compréhension de l'histoire. Cette dernière se déroule de façon naturelle, avec des moments de tension et de détente agencés avec intelligence et, surtout, une volonté de ne jamais donner ni dans la mièvrerie, ni dans la facilité ; à ce titre, le propos éducatif qui sous-tend le récit atteint son but sans être appuyé ou pesant, se conformant à la volonté de La Fontaine pour lequel instruire et plaire étaient indissolublement liés. Contemporaines de facture tout en parvenant à saisir quelque chose de l'esprit du XVIIe siècle, les illustrations d'Alessandra Fusi sont à la fois sobres et raffinées. Elles dégagent une belle poésie qui entre parfaitement en résonance avec le texte et les musiques.

Pour interpréter ces derniers, on a fait appel à une équipe de grand talent. Du côté des rôles parlés, c'est à Didier Sandre, dont on se souvient de l'incarnation magistrale de Louis XIV dans L'Allée du roi, que revient de faire vivre l'essentiel du conte, ce dont il s'acquitte avec un naturel confondant, apportant à chaque épisode le ton et la densité qui conviennent, tandis que Lorànt Deutsch campe un roi dont la juvénilité ne masque pas la haute opinion qu'il a déjà de lui-même, Les Enfants de la Couret que Delphine Goasguen traduit avec justesse les deux mères, l'inflexible madame Mancini et l'attendrie Anne d'Autriche. Véritable cœur du récit, Isabelle Druet est Marie Mancini dont elle brosse, par la parole et par le chant, un portrait crédible et touchant, ne laissant rien ignorer des ambivalences d'une âme passionnée et complexe. Ceux qui suivent la carrière de la mezzo connaissent son goût et ses dons pour le théâtre ; ils trouvent ici à s'exprimer avec bonheur, et l'exigence d'expressivité dont elle fait preuve est toujours bienvenue car dosée avec un art consommé de la nuance. Le ténor Olivier Fichet est, lui, la voix chantée de Louis XIV ; chacune de ses interventions est d'un goût parfait. Saluons, pour terminer, la prestation des Enfants de la Cour qui se révèle un ensemble très soudé et offre aux pièces instrumentales beaucoup de fluidité et de très belles couleurs.

Projet original et ambitieux qui sait, entre autres qualités, demeurer accessible au public auquel il s'adresse, Presque Reine est un conte dont je gage qu'il pourra séduire aussi bien les enfants que leurs parents. Produite avec un soin qui honore ceux qui y ont participé, cette réalisation pleine de sensibilité et d'intelligence peut être un excellent vecteur de curiosité tant pour l'histoire que pour la musique. On espère donc que cette initiative ne restera pas sans lendemain et que les amours de Louis et Marie trouveront, en cette fin d'année, bien des foyers et des rêves pour leur faire bon accueil.

 

Presque Reine Conte musical Damien PouvreauPresque Reine, le premier amour de Louis XIV, conte musical de Damien Pouvreau

 

Alessandra Fusi, illustrations

 

Voix parlées :

Didier Sandre : narrateur & cardinal Mazarin

Lorànt Deutsch : Louis XIV

Delphine Goasguen : Anne d'Autriche & Madame Mancini

 

Voix chantées :

Isabelle Druet, mezzo-soprano : Marie Mancini (et voix parlée)

Olivier Fichet, ténor : Louis XIV

 

Les Enfants de la Cour
Damien Pouvreau, théorbe, guitare baroque & direction

 

1 livre-disque [68 pages, 52'21"] aux Éditions Éveil et découvertes, ISBN : 978-2-35366-155-8, qui peut être acheté chez votre libraire ou sur le site de l'éditeur en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Ballet royal d'Alcidiane : Ouverture
2. « Il y avait, dans le temps, un très jeune roi... » (récitant)

 

3. Marin Marais (1656-1728), Pièces de viole du Troisième Livre : Muzette
4. « Je m'agite, je cours, languissante, abattue » (Marie, Louis, récitant)

 

5. « Anne d'Autriche, ébranlée par la douleur... » (récitant, Marie)
6. Christophe Ballard (éditeur, 1641-1715), Brunettes ou petits airs tendres : J'avais cru qu'en vous aimant

 

Illustrations complémentaires :

 

La photographie des Enfants de la Cour est de Sylvain Sartre, utilisée avec autorisation.

Je remercie les éditions Éveil et découvertes de m'avoir permis d'utiliser les images des pages 29 et 48 de l'ouvrage.

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20 août 2013 2 20 /08 /août /2013 08:09

 

Pierre Belzeaux Campagne photographique Angoulême

Pierre Belzeaux (Paris, 1922-2005),
Campagne photographique à Angoulême, c.1961

 

L'objet est austère, comme pour ne pas détourner l'esprit de l'essentiel. L'ouvrir, c'est, dès les premières pages, se trouver face à la présence, toujours un peu intimidante, d'une légende. Alors que les Éditions Stéphane Bachès ont décidé, avec un courage que l'on ne peut que saluer, de faire revivre la mythique collection Zodiaque grâce à laquelle plusieurs générations ont découvert les beautés de l'art roman, en ont rêvé avant de partir, livre en mains bien souvent, à leur rencontre, elles publient, en guise d'introduction à une aussi audacieuse entreprise, ce Monument livre qui nous invite, en pénétrant dans ses coulisses, à lever un coin du voile sur une aventure tout autant spirituelle que patrimoniale.

 

La revue Zodiaque est née en mars 1951 et c'est trois ans plus tard, en 1954, qu'allait être lancée une série d'ouvrages qui devait rencontrer durablement la faveur du public. Intitulée La Nuit des temps, ses 88 volumes s'échelonnent sur plus de 40 ans, jusqu'en 1999, rendant compte principalement de l'architecture et de la sculpture romanes, plus occasionnellement de la peinture, tout d'abord dans les limites du territoire français avant de commencer à s'intéresser, dès 1958, à d'autres pays d'Europe. Au cœur de cet ambitieux projet, un homme, le moine bénédictin Dom Angelico Surchamp (né en 1924) qui fit de l'atelier du Cœur-Meurtry de l'Abbaye de la Pierre-qui-Vire (Yonne) le centre d'une ré-appréciation de l'art roman. Jean Dieuzaide Angelico Surchamp cloître GéroneComme le montre Roland Recht dans son introduction, les temps avaient commencé à mûrir, dès après la Première Guerre mondiale, pour qu'éclose ce regard neuf grâce, entre autres, à l'historien de l'art Henri Focillon (1881-1943). On peut définir, pour résumer, le rôle de Dom Surchamp comme celui à la fois d'un catalyseur et d'un accélérateur, sa passion pour l'art roman se situant au confluent de deux logiques, l'une de mise en valeur du patrimoine, l'autre de justification, à travers lui, de la présence des recherches artistiques modernes dans l'art sacré, puisque l'idée du moine, lui-même peintre fortement influencé par le cubisme, était de retrouver dans les témoignages du lointain passé médiéval la source d'un primitivisme dont l'épure ne pouvait qu'être le véhicule privilégié de la foi. Il faut, en effet, toujours garder à l'esprit que Zodiaque, par le texte comme par l'image, fut principalement le manifeste d'une spiritualité active à laquelle le lecteur était invité à participer, au travers, entre autres, de sa présentation matérielle, un point finement analysé dans l'essai d'Olivier Deloignon, mais aussi du choix des clichés et de leur agencement, qui se révèlent autant de guides pour le regard et pour la pensée dont la vocation est de se muer en véritables exercices de méditation. Cet aspect est traité de façon minutieuse et détaillée par Cédric Lesec dans une passionnante contribution, « Zodiaque et la photographie. »

L'un des point forts de ce Monument livre, dont il faut souligner également le soin apporté au choix d'une iconographie tout aussi séduisante, voire émouvante, que pertinente, est de n'être jamais tenté par l'écueil de l'hagiographie. Certes, la passion qui anime certains des auteurs est perceptible et apporte d'ailleurs à l'ensemble un dynamisme de fort bon aloi, mais le recul critique est également bien présent, s'attachant notamment à montrer quelles ont pu être les limites du propos de Zodiaque, notamment du fait de la ténacité de ses présupposés idéologiques. Ce point est remarquablement mis en lumière par Philippe Plagnieux qui s'attache à démontrer combien Dom Surchamp put donner de l'art roman une image idéalisée et donc irréaliste, Jean Dieuzaide Angelico Surchamp portail Moissacen accordant, par exemple, la primauté aux édifices ou aux réalisations les plus humbles, en sélectionnant soigneusement les clichés les mieux à même de servir l'idée que leur dépouillement était le mieux à même d'exprimer « la Beauté abstraite de Dieu, un idéal qu'allaient pervertir les époques suivantes, plus sensibles à la recherche esthétique qu'à l'expression vraie de la foi » (p.30), en malmenant parfois aussi la chronologie ou le découpage territorial adopté par La Nuit des temps pour servir son propos. L'historien souligne également qu'en dépit de l'appel de plus en plus fréquent, avant de devenir presque exclusif, à des scientifiques pour rédiger les textes des différents volumes et doter ces derniers d'une bibliographie qui était absente des premières parutions, le fait que Dom Surchamp gardât le contrôle de la maquette et de la photographie fut un moyen de conserver jusqu'au bout la ligne spirituelle qu'il avait fixée dès le départ. Ces réserves posées, l'aventure de Zodiaque conserve intacts sa beauté et son pouvoir de fascination et on lira avec beaucoup d'intérêt l'entretien accordé par Dom Surchamp à Cédric Lesec, sur lequel le Monument livre se referme et dans lequel le moine, portant sur son œuvre un regard d'une tendresse exempte de nostalgie, réaffirme les liens entre l'art roman et les questionnements qui se posaient dans de nombreux domaines artistiques au moment où la collection fut lancée.

 

Au moment où La Nuit des temps et Zodiaque s'apprêtent à renaître au travers d'un emblématique Bourgogne romane, il me semble essentiel de se plonger dans ce Monument livre pour comprendre de l'intérieur ce que fut réellement une entreprise sans laquelle notre regard sur l'art roman ne serait certainement pas ce qu'il est aujourd'hui. Mieux connaître ce qui fut et nous est présenté avec un très louable souci d’objectivité permettra sans doute également de mieux mesurer les innovations de la nouvelle mouture des ouvrages qui, tout en exploitant le fonds photographique original, propose des textes entièrement refondus. Parfaite introduction aux volumes à venir, le Monument livre fait définitivement et magnifiquement entrer le Zodiaque originel dans l'histoire.

 

Zodiaque Le Monument Livre Stéphane BachèsZodiaque, le monument livre, sous la direction de Cédric Lesec, avec des contributions de Roland Recht, Olivier Deloignon, Philippe Plagnieux, Dom Angelico Surchamp. Éditions Stéphane Bachès – ENS éditions, 2012, ISBN 978-2-35752-157-5, 176 pages. Ce livre peut être acheté chez tout bon libraire ou directement sur le site de l'éditeur en suivant ce lien.

 

Illustrations complémentaires :

 

N.B. : les trois clichés utilisés dans cette chronique, tirés de Zodiaque, le monument livre, le sont avec l'aimable autorisation des Éditions Stéphane Bachès.

 

Jean Dieuzaide (Grenade-sur-Garonne, 1921-Toulouse, 2003), Dom Angelico Surchamp enlevant les poussières dans le cloître de Gérone, Catalogne, juin 1959 © Jean Dieuzaide

 

Jean Dieuzaide, Dom Angelico Surchamp devant le portail de Moissac, avril 1959 © Jean Dieuzaide

 

Accompagnement musical :

 

Pièces extraites des Graduels de Laon (Bibliothèque municipale, ms. 239, Xe siècle) et de Gaillac (Paris, Bibliothèque nationale de France, ms. Lat.776, XIe siècle) :

 

1. Qui confidunt in Domino – Trait
Montes in circuitu eius
– Verset
(Brigitte Lesne, voix)

 

2. Alleluia
(Anne Guidet, Lucie Jolivet, Anne Quentin, Catherine Schroeder, voix)
Letatus sum
– Verset
(Anne Quentin, voix)
Stantes erant
– Verset
(Lucie Jolivet, voix)

 

Discantus
Brigitte Lesne, voix & direction

 

Jerusalem Discantus Brigitte LesneJerusalem, chant grégorien et premières polyphonies, VeXIIIe siècles. 1 CD Opus 111 OPS 30-291. À rééditer.

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 17:24

 

francois-marius granet trinite des monts villa medicisFrançois Marius Granet (Aix-en-Provence, 1775-1849), 
La Trinité des Monts et la Villa Médicis
, 1808.

Huile sur toile, 48,5 x 61,5 cm, Paris, Musée du Louvre.

 

centre musique romantique francaise palazzetto bru zaneLe concours du prix de Rome de musique, institué par Napoléon en 1803 et supprimé par André Malraux en 1968, a donné lieu, tout au long des 165 ans de son histoire, à des prises de position extrêmement contrastées. Moqué par nombre d’observateurs et de musiciens comme un bastion de l’académisme le plus frileux et le plus stérile, son caractère de Sésame destiné à ouvrir les portes du succès, en particulier lyrique, ce domaine ayant longtemps été le seul à garantir une véritable reconnaissance sociale, n’en a pas moins excité les plus grandes convoitises, comme le démontre l’acharnement de certains compositeurs, et non des moindres, de Berlioz à Ravel en passant par Saint-Saëns, à s’y présenter. Par un curieux paradoxe, aucun travail d’envergure n’avait été entrepris, à ce jour, sur une institution qui pourtant contribua largement à structurer le milieu musical français tout en nourrissant maints débats en son sein ; c’est aujourd’hui chose faite avec la somme coordonnée par Julia Lu et Alexandre Dratwicki que publient, avec le soutien du Palazzetto Bru Zane, les éditions Symétrie, dont il convient de souligner le courage éditorial ainsi que la haute et constante qualité des productions.

Depuis sa création, le Centre de musique romantique française a fait des musiques composées pour le prix de Rome un de ses champs de recherches d’élection. Après avoir initié, en collaboration avec le label Glossa, le Brussels Philharmonic, le Flemish Radio Choir et le chef d’orchestre Hervé Niquet, une série d’enregistrements dont des extraits accompagnent votre lecture, il lui aura fallu pas moins de sept années pour que ce livre impressionnant, regroupant 36 contributions (en comptant l’introduction) dues à 32 auteurs, puisse être proposé au public. Les cinq parties qui le composent nous permettent de comprendre la structure et l’évolution des différentes phases du concours du prix de Rome ainsi que la façon dont ce dernier s’est inscrit dans ou au rebours des tendances de son temps, puis d’observer s’il a constitué ou non cette citadelle si souvent décriée du conservatisme musical et quelles garanties réelles il pouvait offrir pour la future carrière des lauréats, et enfin les adhésions et les résistances qu’il a suscitées non seulement auprès des musiciens, mais aussi des critiques et, à travers eux, des audiences. Fort judicieusement, le cœur de l’ouvrage accueille un dossier complet consacré au « cas Berlioz » qui illustre parfaitement, à lui seul, l’ambivalence des attitudes à l’égard du prix de Rome, dont le compositeur se fit un détracteur particulièrement virulent tout en ne s’y présentant pas moins de cinq fois entre 1826 et 1830, année où on lui décerna, presque de guerre lasse et du bout des lèvres, un premier premier prix pour sa cantate Sardanapale.

baron francois gerard genie s elevant malgre envieUne des idées reçues que cette vaste étude permet d’écarter définitivement est celle de l’incurable académisme, compris au sens de complaisance dans des formes musicales soigneusement tenues à l’écart des évolutions de leur temps, du prix de Rome. En effet, si le manque de considération pour la musique de la part des autorités (déjà !) rendit sa création difficile et si ses vingt-cinq premières années se révèlent une phase de rodage assez chaotique et plutôt terne, la décennie 1830 voit rapidement se dessiner des modifications révélatrices d’un souci de se mettre au diapason de la société. Dans une claire volonté de se rapprocher de l’opéra, l’effectif vocal des cantates s’étoffe progressivement passant, avec quelquefois des retours en arrière, d’une à deux (1831) puis trois voix (1839), tandis que chacune de ces pièces doit dorénavant être introduite par un prélude orchestral développé. Les livrets dont on a, certes pas toujours à tort, dit pis que pendre délaissent, dans une même volonté d’émancipation, le marbre antique au profit d’arguments plus conformes au goût du jour, comme, par exemple, les fictions romanesques ou les sujets d’inspiration historique. En 1863, coup de tonnerre : l’Académie des Beaux-Arts est dessaisie du concours au profit du Conservatoire, afin, justement, de rendre les productions des candidats encore plus proches des enjeux artistiques du moment et de favoriser leur originalité, notamment en redonnant toute sa place à la musique instrumentale. Cette situation va perdurer jusqu’en 1871, année du retour du prix de Rome dans le giron de l’Institut qui inaugure, portée par la dynamique de la période précédente, ce que l’on peut nommer un âge d’or où, sur fond de querelles esthétiques sous-tendues par d’évidentes considérations idéologiques prenant racine dans l’amertume de la défaite par laquelle s’est soldée la guerre franco-prussienne – l’adhésion au ou le rejet du wagnérisme devient alors une question aussi épineuse que centrale –, l’affirmation d’un art national et la promotion de talents très divers va être favorisée ; ces années voient ainsi Pierné, Debussy, Charpentier ou Dukas couronnés, pour nous en tenir aux noms demeurés célèbres. L’éviction de Ravel du concours de 1905 et le scandale subséquent, s’ils n’empêcheront pas encore quelques belles surprises comme l’attribution du prix à une femme, Lili Boulanger, en 1913, vont, peut-être plus que tous les remous qui avaient précédé, jeter une suspicion définitive de conservatisme musical sur le prix de Rome ; on peut postuler que ces épisodes auront joué un rôle déterminant dans sa disparition. Comme le démontrent, de façon très convaincante, les contributions rassemblées dans ce livre, loin d’être imperméables aux évolutions esthétiques de leur temps, les réalisations des candidats et lauréats du prix de Rome en apportent un reflet qui, s’il est quelquefois atténué par les exigences d’un exercice codifié comme par la relative inexpérience de compositeurs souvent jeunes, n’en est pas moins tangible. Les essais des musicologues, que leur portée soit générale ou qu’ils s’attachent à un seul compositeur, apportent la preuve définitive que les cantates du concours, longtemps dédaignées comme des exercices scolaires sans intérêt, sont, tout au contraire, de véritables laboratoires d’idées où se forgent, au confluent de l’héritage des maîtres et des tendances plus modernes, nombre d’éléments stylistiques que les musiciens, et non des moindres si l’on songe, par exemple, à Berlioz, Gounod ou Massenet, n’hésiteront pas à réutiliser dans leurs futures partitions.

Parmi les autres révélations à mettre au crédit de cette somme passionnante qui n’en est pas avare, on notera la richesse insoupçonnée des partitions produites non seulement pour le concours lui-même, dont le stade suprême, la cantate, ne pouvait être brigué qu’après réussite à l’épreuve de la composition d’une fugue et d’un chœur avec orchestre, certains de ces derniers se révélant de fort belle facture, mais aussi par les lauréats durant leur séjour à la Villa Médicis. La partie de ces envois de Rome destinée à être exécutée « lors de la séance publique de l’Académie des Beaux-Arts, après la cantate qui a remporté le prix de l’année », ainsi que le mentionne le règlement de 1821, est majoritairement constituée d’ouvertures orchestrales ; ce fait présente un intérêt tout particulier lorsque l’on sait la place d’honneur qui était alors réservée à l’opéra, cette voie royale que devait ouvrir l’obtention du prix de Rome, promesse qui, ainsi que le prouve également cet ouvrage, fut loin d’être toujours tenue, malgré la création, en 1851, du Théâtre-Lyrique dont un des objectifs était d’offrir un débouché aux ouvrages scéniques des jeunes musiciens couronnés. En apportant la confirmation de l’existence, longtemps sous-estimée voire ignorée, et de la vitalité de la pratique de la musique instrumentale en France dès le début du XIXe siècle, ce livre ouvre de vastes et palpitantes perspectives que l’on espère voir se concrétiser, dans un temps pas trop lointain, au travers d’études spécifiques et d’enregistrements discographiques dont sa lecture donne irrépressiblement l’envie.

leon cogniet portrait artiste dans chambre villa medicisOn notera, enfin, outre un article spécialement dédié à cette question, que quelques contributions font de très intéressantes et, à mon sens, nécessaires mentions du dialogue entre les arts, particulièrement la musique et la peinture. S’il semble bien que, par le décalage entre la relative souplesse des sujets à traiter offerts aux musiciens et la rigidité de ceux destinés aux peintres, l’Académie a volontairement contribué à favoriser un divorce de façade entre les deux disciplines, il est également évident, sous réserve que l’on ne prenne pas seulement en considération les formes picturales prescrites par les règles académiques, qu’elles utilisent bien souvent un langage émotionnel commun pour donner à sentir, l’une par le son, l’autre par l’image, les valeurs, codes et aspirations de l’époque qui les a vues naître. Comment ne pas penser à Debussy en regardant Signac, à Friant en écoutant Charpentier ? Les moyens sont différents, le frisson est le même, et je demeure convaincu qu’une étude de fond sur cette question jetterait un éclairage tout à fait intéressant sur la façon dont ces deux arts, auxquels on pourrait ajouter les autres arts plastiques et la littérature, s’éclairent mutuellement. Une nouvelle fois s’affirme ici une des vertus essentielles de cet ouvrage qui, en dépit de sa précision et de son érudition, ne se conçoit pas comme un état définitif des connaissances, mais bien comme le point de départ des travaux à venir sur nombre des domaines qui y sont abordés, une volonté d’ouverture et une modestie qui signent la véritable excellence.

 

Par la diversité des sujets qu’il traite comme par sa volonté, malgré son haut niveau d’exigence scientifique, de toujours demeurer accessible, ce remarquable Concours du prix de Rome de musique s’adresse aussi bien au chercheur qu’au chroniqueur ou au mélomane soucieux d’acquérir des connaissances ou de compléter celles qu’il détiendrait déjà sur le prix de Rome et, plus largement, sur la musique française du XIXe et d’une partie du XXe siècle. Somme incontournable par la richesse des informations qu’il contient, par les idées reçues qu’il bat en brèche et les multiples de pistes de réflexion qu’il ouvre, cet ouvrage de référence s’affirme donc comme un instrument de travail indispensable, mais aussi comme un fantastique support pour la rêverie de qui brûle d’entendre les œuvres encore inédites dont il fait mention. Puisse la collaboration entre le Palazzetto Bru Zane et les éditions Symétrie nous réserver encore de nombreux ouvrages de ce type, qui font honneur à la recherche et à ceux qui, souvent inconnus du grand public, œuvrent dans l’ombre pour que des pans entiers de notre culture ne sombrent pas dans l’oubli.

 

concours prix rome musique julia lu alexandre dratwicki symJulia Lu et Alexandre Dratwicki (coordination de l’ouvrage), Le Concours du prix de Rome de musique (1803-1968). Éditions Symétrie, en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane, 2011. ISBN : 978-2-914373-51-7. Ce livre peut être acheté en suivant ce lien.

 

Collection « Musiques du prix de Rome » :

Dans tous les volumes, le Brussels Philharmonic et le Flemish Radio Chor sont dirigés par Hervé Niquet.

 

Volume 1, Claude Debussy (1862-1918) :

1. L’Enfant prodigue, cantate (premier prix de Rome, 1884) : Prélude

 

claude debussy prix de rome brussels philharmonic herve niq2 CD Glossa GES 922206-F. Ce livre-disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Volume 2, Camille Saint-Saëns (1835-1921) :

2. Chœur de Sylphes (concours d’essai pour le prix de Rome, 1852)
Julie Fuchs, soprano, Solenn’ Lavanant Linke, mezzo-soprano

 

camille saint-saens prix de rome brussels philharmonic herv2 CD Glossa GES 922210-F, chronique complète ici. Ce livre-disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Volume 3, Gustave Charpentier (1860-1956) :

3. Didon, cantate (premier prix de Rome, 1887) :
Trio : « Prends pitié de mes alarmes »
Manon Feubel, soprano (Didon), Julien Dran, ténor (Énée), Marc Barrard, baryton (Anchise)

 

gustave charpentier prix de rome brussels philharmonic herv2 CD Glossa GES 922211-F, chronique à paraître. Ce livre-disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Illustrations complémentaires :

Baron François Pascal Simon Gérard (Rome, 1770-Paris, 1837), Le Génie s’élevant malgré l’Envie, 1831. Huile sur toile, 260 x 142 cm, Versailles, Châteaux de Versailles et de Trianon.

Léon Cogniet (Paris, 1794-1880), L’Artiste dans sa chambre à la Villa Médicis, 1817. Huile sur toile, 44,5 x 37 cm, Cleveland, Museum of Art.

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 12:14

 

etienne moreau-nelaton raymond koechlin

Étienne Moreau-Nélaton (Paris, 1859-1927),
Portrait de Raymond Koechlin
, 1887.

Pastel et crayon noir sur papier, 65 x 48,5 cm,
Paris, Musée d’Orsay.

 

Pour inaugurer la rubrique « Initiatives » de Passée des arts, dont le propos sera de mettre à l’honneur les institutions ou les personnes qui œuvrent pour mettre à la disposition du plus grand nombre, dans des conditions matérielles optimales, une culture de qualité, je vous emmène à Venise. Oubliez cependant les gondoles et les pigeons de la place Saint-Marc, car c’est de livres dont il sera question dans les lignes qui suivent.

 

Le Palazzetto Bru Zane-Centre de musique romantique française, dont la première saison avait saluée ici-même, commence à prendre, grâce à des concerts dont l’ambition de la programmation le dispute à l’excellence des musiciens qui y sont conviés, une place enviable et méritée dans le cœur des mélomanes. Mais ses activités ne se limitent pas à ces manifestations ; il déploie également une très belle énergie éditoriale, qu’il s’agisse de disques, de partitions ou de livres.

logo palazzetto bru zaneEn collaboration avec l’éditeur lyonnais Symétrie, qui accueille déjà ses publications à caractère scientifique au sein de la collection Perpetuum mobile, le Palazzetto Bru Zane a décidé de lancer, il y a quelques semaines, une collection de poche destinée à proposer à moindre coût, mais suivant les mêmes principes de rigueur dans l’établissement des textes et d’intérêt quant aux sujets abordés, des écrits de musiciens ayant exercé leur art durant la période que couvre son champ de recherches (d’environ 1780 à 1920) et des essais s’y rapportant. Symboles de cette double direction, les deux premiers titres publiés nous offrent, pour moins de 15 euros, les volumineux Mémoires d’Hector Berlioz, un ouvrage essentiel pour mieux comprendre un des musiciens français les plus prodigieusement inventifs du XIXe siècle, ainsi qu’un bel essai de Pierre Brunel, intitulé Aimer Chopin, qui propose un parcours aussi personnel qu’informé dans l’univers d’un compositeur sur lequel on laisse dire et écrire, surtout en cette année de bicentenaire frénétique, nombre de bêtises. Je reviendrai individuellement, dans les semaines qui viennent, sur ces deux premiers livres ; ils augurent de fort belle façon d’une collection où l’on espère voir apparaître, à l’avenir, outre les autres textes de Berlioz (Les Soirées de l’Orchestre, Les Grotesques de la Musique, les Feuilletons, pour n’en citer que quelques-uns) qui, rappelons-le, fut également un auteur à la plume aussi féconde qu’acérée, les écrits de Grétry, Gounod, Massenet ou Debussy.

 

Avec sa présentation sobre mais élégante, son travail éditorial soigné, son prix modique, la collection de poche du Palazzetto Bru Zane présente d’indiscutables atouts pour permettre tant à l’étudiant qu’à l’amateur de disposer de textes de référence sur la musique et les musiciens romantiques français. C’est donc avec enthousiasme que l’on salue sa création et avec beaucoup d’attention que l’on attend ses futures parutions.

 

Les deux premiers titres de la collection :

pierre brunel aimer chopinPierre Brunel, Aimer Chopin. Editions Symétrie, en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane, 265 pages, ISBN 978-2-914373-75-3. Ce livre peut être acheté en suivant ce lien.

hector berlioz memoiresHector Berlioz, Mémoires, édition d’Alban Ramaut. Editions Symétrie, en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane, 705 pages, ISBN 978-2-914373-71-5. Ce livre peut être acheté en suivant ce lien.

 

Le site des Éditions Symétrie est accessible en suivant ce lien.

Le site du Palazzetto Bru Zane est accessible en suivant ce lien.

 

Accompagnement musical :

Claude Debussy (1862-1918), Salut Printemps, chœur pour soprano solo, chœur de femmes et piano à quatre mains, sur un texte d’Anatole de Ségur (1882).

 

Guylaine Girard, soprano
Flemish Radio Choir
Marie-Josèphe Jude & Jean-François Heisser, piano à quatre mains
Hervé Niquet, direction

 

claude debussy prix de rome herve niquetClaude Debussy et le Prix de Rome. 2 CD Glossa GES 922206-F. Ce coffret peut être acheté en suivant ce lien.

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2 septembre 2010 4 02 /09 /septembre /2010 10:29

 

jan asselijn ponte rotto copenhague

Jan Asselijn (Dieppe, c.1610 ?-Amsterdam, 1652),
Rome, le Ponte Rotto
, 1650.

Huile sur toile, 134,5 x 169,5 cm,
Copenhague, The David Collection.

[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

L’Histoire est une réserve inépuisable d’histoires, et la biographie des hommes les plus illustres contient souvent d’obscurs interstices dans lesquels l’imagination peut se glisser. Si vous lisez attentivement le chapitre consacré à Michel-Ange dans les Vies des plus excellents peintres… (1550, puis 1568) de Giorgio Vasari (1511-1574), vous y découvrirez la notation suivante : « Pendant ce temps [Michel-Ange, fuyant Rome, s’est réfugié à Florence]arrivèrent à la Seigneurie trois brefs du pape, qui lui enjoignaient de renvoyer Michel-Ange à Rome ; aussi celui-ci, voyant la furie du pape et craignant pour sa sûreté, eut un moment l’intention, à ce que l’on dit, de se rendre à Constantinople, au service du Grand Turc, qui lui avait fait demander, par quelques moines de Saint-François, de venir auprès de lui pour jeter un pont allant de Stamboul à Péra. » Ces phrases, Mathias Enard les a lues ; recoupées avec d’autres témoignages, elles lui ont permis de rêver Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, un très beau roman publié par Actes Sud à l’occasion de la rentrée littéraire 2010.

 

Le 13 mai 1506, quelques précieuses marchandises arrivent dans le port de Constantinople. Parmi les ballots de laine et de velours florentin, une, plus précieuse que toutes, y est débarquée : Michelangelo Buonarroti. L’artiste, que son David a rendu célèbre, a souhaité, par peur autant que par défi, mettre toute la distance possible entre le pape Jules II, son pingre et bilieux employeur, et lui-même. Un exil géographique, mais aussi mental, puisqu’il accoste une civilisation dont il ignore tout de la langue, des usages, de la culture. La proposition du sultan Bayazid (Bajazet II) a tout pour exalter l’orgueil du sculpteur et allécher son désir de richesses et de gloire,  puisqu’il s’agit de réussir là où Léonard de Vinci, ce parangon du génie dont la seule évocation l’exaspère, a échoué en concevant, moyennant un mirifique salaire, un pont reliant Constantinople au faubourg de Péra.

felix ziem lever soleil constantinople« En retraversant la Corne d’Or, Michel-Ange a la vision de son pont, flottant dans le soleil du matin, si vrai qu’il en a les larmes aux yeux. L’édifice sera colossal sans être imposant, fin et puissant. Comme si la soirée lui avait dessillé les paupières et transmis sa certitude, le dessin lui apparaît enfin.

Il rentre presque en courant poser cette idée sur le papier, traits de plume, ombres au blanc, rehauts de rouge.

Un pont surgi de la nuit, pétri de la matière de la ville. » (page 100)

Durant presque trois mois, guidé par le poète de cour Mesihi, mélancolique voluptueux que son contact enflamme, Michel-Ange va côtoyer le fabuleux foisonnement de la civilisation ottomane, ses ors, sa maîtrise de l’architecture et de la lumière, mais aussi les dangers qui peuvent naître jusque dans ses alanguissements.

 

« Tu es capable de tendre une passerelle de pierre, mais tu ne sais pas te laisser aller aux bras qui t’attendent.

Le temps résoudra tout cela, qui sait. Le destin, la patience, la volonté. Il ne restera rien de ton passage ici. Des traces, des indices, un bâtiment. Comme mon pays disparu, là-bas, de l’autre côté de la mer. Il ne vit plus que dans les histoires et ceux qui les portent. »  (page 128)

 

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants peut se lire à plusieurs niveaux, roman d’apprentissage dépeignant un créateur confronté à des expressions artistiques nouvelles, dont Mathias Enard se plaît à évoquer les résonances qu’elles pourraient avoir eu ensuite dans son œuvre, conte que son orientalisme raffiné inscrit dans la tradition littéraire et picturale du XIXe siècle français, réflexion sur la difficulté des hommes et des civilisations à coexister pacifiquement et à se rencontrer. La tension narrative est entretenue par toute une série d’antinomies dont la figure de Michel-Ange se fait, en quelque sorte, le creuset : le pape s’oppose au sultan, le chrétien au musulman, l’appétence pour les hommes à celle pour les femmes, l’Orient à l’Occident. Le pont qui, telle une apparition, finit par surgir de l’esprit de l’architecte prend ainsi une valeur de symbole, celui de la réconciliation des forces contraires qui le torturent intimement comme elles déchirent aussi le monde dans lequel il vit, turbulences qui demeurent toujours inapaisées aujourd’hui, ce jeu de miroirs entre microcosme et macrocosme ayant justement connu une grande fortune à l’époque de la Renaissance.

michelangelo buonarroti jugement dernier saint barthelemyMathias Enard a choisi d’imbriquer dans son récit trois formes différentes de narration, la chronique circonstanciée, le monologue, et la lettre, permettant ainsi d’approcher l’histoire en variant les éclairages. Particulièrement émouvante est la voix, longtemps et volontairement maintenue dans une indistinction de mirage, qui offre un contrepoint vibrant et intériorisé au flux événementiel du récit. Portée par une forme allongée aux côtés de Michel-Ange, parlant à la fois pour elle-même et à la place de Mesihi, elle dit, avec la même force que la fièvre créatrice dévorant le sculpteur, le fol espoir qui embrase le cœur et la résignation devant l’inéluctable contre lequel il finit par se briser. Écrit dans une langue parfaitement maîtrisée, à la fois effilée et sensuelle, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants possède un galbe vigoureux et superbe. Il trace un portrait tout à fait crédible de Michel-Ange, conforme à ce que nous apprennent les témoignages contemporains et les écrits de l’artiste, mais surtout senti avec une finesse, une lucidité, une justesse de ton frappantes. L’absence de toute surcharge stylistique, le traitement à la fois distant et affectueux des personnages, la gestion très efficace de la tension dramatique, font de ce roman limpide et brûlant une magnifique évocation des cruelles splendeurs de la Renaissance, derrière laquelle se dessine un vibrant plaidoyer pour la tolérance, même si nul n’ignore que pour que puissent un jour se rencontrer vraiment l’Orient et l’Occident, ou deux corps que le hasard a jetés sur la même couche, il faudra bien plus qu’un pont.

 

mathias enard parle-leur de batailles de rois et d elephantMathias Enard, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, roman. Actes Sud, 2010, 154 pages, ISBN : 978-2-7427-9362-4.

 

Accompagnement musical :

Istanbul, Dimitrie Cantemir (1673-1723), Le livre de la science de la musique.

 

Hespèrion XXI
Musiciens invités
Jordi Savall, rebab, vièle, lyre à archet & direction

 

istanbul dimitrie cantemir jordi savall1 SACD Alia Vox AVSA 9870. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extrait proposé :

Sépharade (Turquie), Los PaxaricosMaciço de Rosas

 

Illustrations complémentaires :

Félix Ziem (Beaune, 1821-Paris, 1911), Lever de soleil à Constantinople, après 1847. Huile sur bois, 29 x 49 cm, Rennes, Musée des Beaux-Arts.

Michelangelo Buonarroti (Caprese, 1475-Rome, 1564), Le jugement dernier (détail, Saint-Barthélémy), 1537-1541. Fresque, 13,70 x 12,20 m, Vatican, Chapelle Sixtine.

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8 juin 2010 2 08 /06 /juin /2010 14:33

 

salvator rosa autoportrait metropolitan museum

Salvator ROSA (Arenella, près de Naples, 1615-Rome, 1673),
Autoportrait
, 1657 ?
Huile sur toile, 99 x 79,7 cm,
New-York, Metropolitan Museum of Art.

 

Il m’aura fallu un peu plus de six mois pour oser affronter ce livre paru à la fin du mois d’août 2009, incompréhensiblement oublié des prix littéraires de l’automne dernier, alors qu’il aurait pu prétendre aux plus hautes récompenses, autant, en tout cas, que certains des ouvrages qui ont alors été couronnés. La blessure et la soif, deuxième roman de Laurence Plazenet, est un livre impressionnant, à cause de ses presque 550 pages, bien sûr, mais surtout par le caractère abrupt de son chapitre liminaire où se succèdent le dépeçage d’un cadavre, la syncope puis le suicide d’une femme définitivement brisée, une averse vagabonde aux allures de fin du monde. Pour peu qu’il s’accoutume au métal effilé de ces premières pages, le récit happe ensuite le lecteur et, comme un piège dont la morsure serait à la fois déchirante et salutaire, le maintient entièrement captif.

 

« Je vous porterai en moi, comme vous me porterez en vous et ce baptême nous gardera du désespoir. À la dernière heure du dernier jour, je jure que je penserai à vous, au milieu des prières ou à la face du soleil. Vous m’avez découvert la joie, les béatitudes qu’on cherche dans le temps et qui sont au-dehors de lui. » 1650-1656, page 122

 

eglon hendrik van der neer paysage berger bergereLa France tremble sous les soubresauts de la Fronde. M. de La Tour, un noble crotté qui a choisi le camp que la suite des événements désignera comme le mauvais, est victime d’un malaise sur les terres de Mme de Clermont. Dans la touffeur des premiers jours de l’été, une passion va commencer à enflammer ce soldat déjà éreinté par les combats qu’il mène et cette jeune mère, mariée à un parent de M. de La Tour, chez laquelle la piété le dispute à la beauté. Rien ne paraît de cet amour que tout condamne et le soldat foudroyé repart pour des combats qu’il juge dérisoires, traversant des abîmes de désolation, campagnes dévastées, villages pillés et brûlés, charognes se succédant comme dans une immense danse macabre, spectre de la famine s’étendant partout. Paris finit par réunir ces amants qui ignorent tout de leur inclination respective ; ils s’aiment, se séparent, se retrouvent, vivent dans la fulgurance, l’inquiétude et le danger. Un soir, celui-ci manque de les broyer. M. de La Tour, les mains éternellement tremblantes, s’enfuit alors de Paris, de France, d’Europe.

« On n’est jamais hors des mondes qu’on déteste, pas plus qu’on ne rejoint la chambre lumineuse où l’on aspirerait à être. Il n’y a pas de lieu pour l’homme. L’homme creux, l’homme vide comme les outres, n’a pour se jeter hors de lui que le Vide éternel. » 1656-1673, page 323

 

sun hu dix vues lac ouestAu terme de nombreuses péripéties, il finit par échouer en Chine, où règne la même confusion que celle qu’il pensait avoir laissée derrière lui. Se dépouillant peu à peu de ses attributs occidentaux, c’est sur les berges d’un lac où vit, dans le plus complet isolement, Lu Wei, un mandarin hanté par le souvenir T’an Mei, femme violemment et suprêmement aimée puis perdue, comme par les atrocités qu’il a dû affronter lorsque la dynastie des Ming a été balayée par les impitoyables conquérants Mandchous. Deux souffrances solitaires et jumelles réunies, contre toute attente, en une improbable cabane perdue au milieu de nulle part, qui vont tenter, presque jusqu’à en mourir, d’oublier ce qui les torture dans l’anéantissement de soi, avant que se noue entre elles un dialogue frôlant sans cesse le mutisme, dont la part terrestre s’envolera dans les fumées de la barque emportant le corps embrasé de Lu Wei, ultime autodafé, au sens plein du terme, de la mémoire enfin libérée.

Une seconde fois, les chemins de la mer s’ouvrent devant M. de La Tour.

« Je voudrais bien pouvoir me dire à moi-même que je n’ai pas commis de crimes. Mais j’ai commis des crimes et vous êtes le crime dont je me repens le plus et que je chéris absolument. Laissez-moi à ma vie cachée en Dieu. Laissez-moi dans mon néant. Laissez-moi décroître aux yeux du monde comme aux miens. » 1673-1679, page 499

 

M. de La Tour est rentré en France, il trouve refuge et protection auprès d’un monastère que tout désigne, même si jamais son nom n’est écrit, comme Port-Royal des Champs, dont on connaît la réputation tant d’austérité que de phare spirituel et intellectuel sous le règne du roi que l’on surnomme, un peu trop rapidement sans doute, Soleil. Il y mène une vie érémitique, retiré dans une simple cabane au milieu des bois, entretenant avec la communauté des liens aussi tacitement profonds que matériellement lâches. Malgré cette existence toute entière vouée à l’effacement, la nouvelle de son retour atteint Mme de Clermont qui sollicite une entrevue avec l’homme qu’elle n’a pu oublier.

 

ecole romaine paysage avec ermiteOn ne résume pas un roman comme La blessure et la soif, ou, plus précisément, tout résumé que l’on en tenterait d’en faire s’apparenterait, à cause de tous les éléments que l’on serait contraint d’écarter, à une plus ou moins complète trahison. Si l’argument essentiel du livre s’inscrit dans la longue tradition des histoires d’amour resplendissantes et contrariées, il s’insère dans une trame historique parfaitement documentée et, ce qui n’est pas si fréquent, supérieurement vivifiée par Laurence Plazenet, universitaire spécialiste du XVIIe siècle et, en particulier, de Port-Royal. S’ajoutent à ces éléments un vaste tissu de réflexions s’apparentant à des exercices spirituels, occidentaux comme orientaux, qui contribuent à transcender le récit, en le détachant de tout ce qui aurait pu n’être qu’anecdotique. La langue qu’utilise Laurence Plazenet, décantée, ciselée, mais d’un lyrisme intériorisé infiniment vibrant, à l’instar de celle des meilleures plumes du Grand Siècle, atteint, par une apparente simplicité qui fait presque oublier de quel souci d’exactitude elle découle, une réelle poésie, d’autant plus intense qu’elle ne doit rien à une quelconque pose. Les mots se font ici musique, parfois traversée de dissonances extrêmement âpres qui font venir à la bouche des saveurs amères, le goût de la terre ou du sang, parfois, au contraire, s’élevant en volutes jusqu’à une impalpable lumière proche de celle dans laquelle les peintres noient les saints extasiés ou les paysages idylliques. De cette histoire que traverse la cruauté déchaînée des hommes et des éléments, de ce tumulte chaotique qui conduit quelquefois le lecteur au bord du malaise, de ces ténèbres où la passion s’obstine à hurler, finit par sourdre une indicible sensation de paix, éclaircie d’autant plus irréelle que rien ne la laissait vraiment présager et qui signe, toute contingence terrestre définitivement brisée, l’absolue victoire de l’amour.

 

La blessure et la soif est un roman aussi magnifiquement maîtrisé que bouleversant, où rôdent les ombres de Madame de La Fayette, de Pascal, de Racine, de Quignard, et dont on ne sort pas complètement indemne. Je le conseille à tous ceux qui savent que l’oubli est une chimère et que n’effraient ni les brûlures, ni les vertiges.

 

laurence plazenet la blessure et la soifLaurence PLAZENET, La blessure et la soif, roman, 547 pages. Paris, Gallimard, 2009, ISBN : 978-2-07-012635-4

 

Accompagnement musical :

1. Jacques de GALLOT, dit Le Vieux (c.1625-c.1690), L’Amant Malheureux, Allemande en la mineur.

 

Claire Antonini, luth à onze chœurs

 

manuscrit vaudry saizenay claire antoniniManuscrit Vaudry de Saizenay, Musique française pour luth baroque. 1 CD AS Musique ASM004. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

2. Joseph-Marie AMIOT S.J. (1718-1793), Premier divertissement chinois : Publication de la victoire – Crochet à suspendre les pierres de yu.

 

XVIII-21, Musique des Lumières
Jean-Christophe Frisch, flûte

 

pedrini concert baroque cite interdite XVIII-21 musique desConcert baroque à la Cité Interdite, œuvres de Teodorico Pedrini et Joseph-Marie Amiot. 1 CD Astrée-Auvidis E 8609. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

3. Marc-Antoine CHARPENTIER (1643-1704), Sola vivebat in antris, motet (H.373)

 

Ensemble Pierre Robert
Frédéric Desenclos, orgue & direction

 

charpentier motets grand dauphin desenclosMotets pour le Grand Dauphin. 1 CD Alpha 138. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Illustrations complémentaires :

Eglon Hendrik VAN DER NEER (Amsterdam, 1635/36-Düsseldorf, 1703), Paysage avec berger et bergère (détail), sans date. Huile sur panneau de chêne, Bayreuth, Staatsgalerie im Neuen Schloss.

SUN HU (Chine, XVIIIe siècle), Dix vues du Lac de l’Ouest, sans date. Encre de Chine, peinture et rehauts de couleurs sur soie, 24 x 24 cm, Paris, Musée Guimet.

Anonyme, École romaine, XVIIe siècle, Paysage avec un ermite, sans date. Huile sur toile, 70 x 67 cm, Chantilly, Musée Condé.

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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 18:13

 

johannes jelgerhuis rzn librairie warnars

Johannes JELGERHUIS RZN
(Leeuwarden, 1770-Amsterdam, 1836),
La librairie de Pieter Meijer Warnars à Amsterdam
, 1820.
Huile sur toile, 48 x 58 cm, Amsterdam, Rijksmuseum.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

« Il y avait deux hommes en moi, et je ne l’avais pas compris. Le bon M. Pâques, le coiffeur bien coiffé, le bonhomme dont on se moque et que ses amis imitent au dîner mensuel des grands coiffeurs. Et un autre, qui existait aussi et que je ne voyais pas quand je me regardais dans la glace. Un Adolphe Pâques qui n’avait pas mon visage, pas ma stature, qui ne me ressemblait pas, mais qui était moi, aussi : celui qui lisait à haute voix les pages de M. de Chateaubriand. » Chapitre IX, p. 82.

 

Que peuvent bien cacher les portes obstinément closes du placard d’Adolphe Pâques, ce jeune et talentueux coiffeur qui déploie tous les trésors de son art pour conserver son allure de génie dans le vent au célébrissime mais vieillissant François-René de Chateaubriand (1768-1848) ? Quels liens particuliers se sont tissés entre ces deux hommes qui se meuvent dans des univers a priori aussi radicalement opposés ? Le Coiffeur de Chateaubriand, le nouveau roman d’Adrien Goetz nous propose, avec une malice non dénuée de tendresse, de pénétrer dans l’intimité imaginée des dernières années d’un des écrivains les plus adulés de son temps.

 

Adolphe Pâques a réellement existé, on peut même circonscrire son parcours qui, s’il ne lui avait pas permis de décoiffer un des plus fameux écrivains de la première moitié du XIXe siècle, serait sans doute demeuré fort obscur, entre deux bornes chronologiques : 1816-1906. L’artiste coiffeur, ainsi qu’il se définit lui-même, laisse à la postérité des mémoires ainsi qu’un tableau représentant la chambre natale de Chateaubriand, confectionné avec les cheveux qu’il récupérait après en avoir délesté l’écrivain, au service duquel il fut de 1840 à sa mort, en 1848. C’est donc à une période importante, celle de la rédaction finale des Mémoires d’outre-tombe, dont la première lecture publique de la première partie avait eu lieu chez Madame Récamier en février-mars 1834, et au sujet du contenu desquelles s’agitait le monde littéraire, que le roman d’Adrien Goetz, tissé d’autant de fils réels qu’inventés, s’attache.

francois rene chateaubriand girodet triosonLe rôle d’Adolphe Pâques auprès de Chateaubriand, s’il se résume, dans un premier temps, à lui conserver une chevelure aussi proche que possible de celle immortalisée par Girodet-Trioson dans un fameux tableau présenté au Salon de 1810 (ci-contre), va bientôt devenir celle d’un homme de confiance, qui informe l’écrivain des derniers potins, sur lequel ce dernier essaie maintes pages de ses Mémoires, et qui prête une oreille compatissante à Céleste, laquelle tente d’oublier le rôle subalterne qu’elle joue dans l’existence de son génie de mari à grands renforts d’aumônes, d’oiseaux exotiques et de chocolat. Le coiffeur n’est cependant pas totalement celui qu’imaginent les époux Chateaubriand ; s’il mène une vie d’époux modèle auprès de la pétillante et musicienne Zélie, il possède la particularité de pouvoir mémoriser des pages entières des livres qu’il lit, en particulier ceux de son prestigieux client auquel il voue une admiration sans bornes.

L’apparente tranquillité de l’écrivain entré en son hiver va bientôt être bouleversée une ultime bouffée de printemps ; elle se prénomme Sophie, une superbe et libre mulâtre de Saint-Malo, admiratrice avec laquelle Chateaubriand entretient une relation épistolaire et qu’il finit par inviter à Paris, sous prétexte de revigorer les souvenirs de sa ville natale. Logée chez le couple Pâques, la jeune femme va réveiller l’ardeur amoureuse de l’écrivain et éveiller Adolphe à lui-même en lui faisant prendre conscience de sa nature secrète, dont le romantisme s’oppose à la lisse bonhommie de son quotidien. En s’immisçant dans l’étroite complicité qui lie l’auteur et son coiffeur, Sophie va faire basculer ce dernier, qui s’est instantanément épris du rêve qu’elle représente et ne supporte pas la bonne fortune, réelle ou supposée, de son employeur auprès d’elle, vers la jalousie, puis la haine.

 

johannes jelgerhuis rzn librairie warnars detailAdrien Goetz, historien de l’Art, est un familier de la période romantique, dont il sait mettre en valeur les multiples facettes avec beaucoup d’acuité, ainsi qu’en atteste un de ses précédents romans, La Dormeuse de Naples (Le Passage, 2004, réédité en poche chez Points). Malgré la large part qu’y tient l’invention, son Coiffeur de Chateaubriand, dont l’intrigue est soutenue par une véritable connaissance du contexte de l’époque, n’en demeure ainsi pas moins parfaitement crédible. Cette histoire bâtie autour de la fascination que peut exercer une figure célèbre, entraînant l’admirateur vers les dernières extrémités, est riche en rebondissements dont celui, préparé dès l’entrée par l’achat d’un fusil à silencieux, n’est pas l’essentiel. Écrit sans temps mort et dans une langue parfaitement maîtrisée, Le Coiffeur de Chateaubriand est, au meilleur sens du terme, un roman rossinien, en ce qu’il est mené avec une grande efficacité dramatique et sans lourdeur, sans que sa légèreté de touche rime pour autant avec superficialité. Si ce livre regorge, en effet, de nombreux moments enlevés avec beaucoup de finesse et un humour parfois mordant, dans certaines de ses pages s’insinuent également des effluves plus mélancoliques, ceux que peuvent faire naître les élans du cœur qui, tendres ou violents, ne trouveront pas d’assouvissement, ou le sentiment d’impuissance devant le temps qui s’enfuit en emportant avec lui mille possibilités d’être qui ne seront pas vécues.

Un livre attachant, dont je vous recommande chaudement la lecture.

 

coiffeur chateaubriand adrien goetzAdrien GOETZ, Le Coiffeur de Chateaubriand, roman, 174 pages. Paris, Grasset, 2010. ISBN : 978 2 246 76021 4.

 

Accompagnement musical :

Gioacchino ROSSINI (1792-1868), Il barbiere di Siviglia, mélodrame bouffe en deux actes (1816), sur un livret de Cesare Sterbini (1784-1831) :

Acte I, scène 1 : « Largo al factotum » (Figaro)

 

Leo Nucci, baryton.
Orchestra del Teatro comunale di Bologna.
Giuseppe Patanè, direction.

 

rossini barbiere siviglia nucci bartoli patane deccaIl barbiere di Siviglia. 3 CD Decca 425520-2. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Illustration complémentaire :

Anne-Louis GIRODET de ROUSSY-TRIOSON (Montargis, 1767-Paris, 1824), Portrait de Chateaubriand méditant sur les ruines de Rome, 1808. Huile sur toile, 120 x 96 cm, Saint-Malo, Musée d’Histoire et d’Ethnographie.

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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 17:42


Agnolo BRONZINO (Florence, 1503-1572)
ou Alessandro ALLORI (Florence, 1535-1607),
Portrait d’un jeune homme, sans date.
Huile sur toile, Saint Petersbourg, Musée de l’Hermitage.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

« La tendre amitié que nous éprouvions l’un pour l’autre fut le plus grand don que le Ciel m’ait prodigué. Dans ces confessions, j’ai rompu le silence que j’ai toujours gardé sur ces sentiments, de peur d’en profaner la délicatesse.
   Seul l’oubli signifie la mort d’un être. »
(Chapitre XVI, page 271)

 

Le nom de Marc-Antoine Muret (1526-1585) n’est probablement plus très connu aujourd’hui, si ce n’est de ceux qui, par goût ou par obligation, s’intéressent à la littérature du XVIe siècle. Philologue, poète, orateur, professeur en France puis en Italie à une époque où l’adjectif « humaniste » n’était pas employé comme simple synonyme d’humain, ce savant à la renommée européenne, ami de Ronsard, maître de Montaigne, semble avoir été également un bon vivant, qu’il s’agisse des plaisirs de la table, en particulier du vin, comme de ceux que l’on peut prendre dans les bras de rudes gaillards.

 

Gérard Oberlé, né en Alsace en 1945, est un spécialiste des langues anciennes bien connu des amateurs de poésie néo-latine, mais aussi un bibliophile, un mélomane et un œnophile averti. C’est donc en fin connaisseur du monde de la Renaissance mais, bien plus, animé par une saisissante proximité de goûts avec Muret, qu’il imagine, en s’appuyant sur un solide travail documentaire, le parcours d’un homme que sa volonté de vivre selon sa pente contraignit, tout au long de ce qu’il nomme « ses jeunes années », à une fuite perpétuelle. Vieillissant et torturé par la goutte, vivant, entouré d’une poignée de jeunes familiers, dans une Rome dont le caractère de pastorale mythologique fait irrésistiblement songer aux tableaux de Claude Gellée (dit Le Lorrain), l’humaniste se remémore ses trente premières années. De la bibliothèque paternelle où s’épanouit une dilection presque sensuelle pour les livres aux forêts limousines qui confirmèrent son penchant pour de vigoureuses amours masculines, le lecteur suit Muret dans sa course vers la renommée. Poitiers, où, commentant Plaute, il connaît ses premiers succès et rencontre Gaspara, une jeune femme issue de la noblesse ferraraise avec laquelle se tisse une intense complicité et qui sera, l’espace d’une nuit, sa seule conquête féminine. Auch, où il enseigne pour la première fois après avoir été adopté et encouragé par Jules-César Scaliger à Agen, Bordeaux où il cultive son penchant pour le vin et découvre les joies de l’amitié. Paris, enfin, temple de gloire du collège de Boncourt où le roi et la reine se déplacent pour assister à ses leçons, cloaque de vertigineuse sensualité auprès du « resplendissant pendard » Ramonet Fouteau, asile précaire où se tissent, avec musiciens et poètes, des liens dont certains s’évanouiront lorsque viendra le temps de l’emprisonnement au Châtelet, mais dont un ne cessera de diffuser sa lumière et l’accompagnera sur les chemins de l’exil, à Toulouse, puis Venise : Memmius.

«  Memmius jouant du luth, le tableau est plus facile à imaginer qu’à décrire. La grâce à la fois majestueuse et familière avec laquelle ce garçon épousait la courbe voluptueuse de son instrument, l’élégance de ses gestes, son poignet délicat et ses belles mains jouant sur les cordes, son visage tantôt enjoué, tantôt mélancolique, restent à jamais dans ma mémoire comme une image de perfection radieuse mais fragile, car le spectacle de la beauté est toujours voilé par d’étranges pressentiments. » (Chapitre XII, page 199)

 

Itinéraire d’un esprit libre au cœur d’une époque dont le goût pour les mignardises poétiques ne doit faire pas faire oublier les flambées d’intolérance meurtrières, ces Mémoires de Marc-Antoine Muret frappent par leur vigueur de langage et leur justesse de ton. Le lecteur qui entre dans ce roman est happé dès les premières lignes et n’a qu’une seule envie, celle de croire que la vie de Muret fut bien conforme à ce tableau à la fois lumineux et terrible qui se dévoile sous ses yeux. On pourrait reprocher à Gérard Oberlé un rien de préciosité, dans la mesure où il use, avec une parcimonie qui l’honore, de citations latines, de références ou de mots directement empruntés au XVIe siècle ; il n’en est rien, et ce qui, sous une plume moins experte, pourrait n’être qu’un douteux étalage de pédanterie s’intègre ici avec bonheur au flux narratif, ménageant pauses et rebonds teintés de malice ou de nostalgie. Ce récit est un des plus réjouissants qu’il m’ait été donné de lire cet automne, car s’il ne cède en rien, quand tant d’autres s’y complaisent, à l’air du temps, il m’est néanmoins apparu comme profondément actuel en dépit de son sujet historique. Je me demande s’il ne faut pas voir dans la profonde mélancolie qui se manifeste sans crier gare au sein de lignes célébrant majoritairement l’ivresse que procurent les plaisirs de l’existence, ceux de la chair comme ceux de la connaissance, le regard désenchanté de l’auteur sur notre époque qui, de plus en plus, néglige les humanités et corsète les mœurs, prompte à stigmatiser ceux qui, sortant des normes, dérangent l’ordre qu’elle fixe, quand elle-même se livre à des horreurs bien pires. Enfin, il y a, derrière l’érudition souriante et l’ironie parfois mordante, une formidable et palpable tendresse de l’auteur pour ses personnages, même quand il les gratifie de quelque coup de griffe bien senti, son souci de les restituer dans toutes leurs dimensions, y compris les moins reluisantes, préservant son récit de toute tentation hagiographique. Muret, Memmius, Jodelle, Fouteau, Goudimel, tous acquièrent en quelques mots une véritable présence, quittant leur statut d’imaginations de papier pour se muer en véritables compagnons, dont la présence demeure vive même après que la page est tournée.

Il y avait longtemps que je n’avais pas lu un ouvrage que ses qualités et son absence de concessions aux modes désignent d’ores et déjà, à mes yeux, comme classique, et encore plus longtemps que je n’avais pas refermé un livre en me sentant orphelin.

 

Gérard OBERLÉ, Mémoires de Marc-Antoine Muret, roman. Grasset, 279 pages, ISBN 978-2-246-73111-5.

 

Accompagnement musical :

1. Marc-Antoine MURET (1526-1585), Ma petite colombelle, chanson à quatre voix sur un poème de Pierre de Ronsard (1524-1585), publiée à Paris en 1552.

 

Egidius Kwartet.

 

Ronsard et les Néerlandais. 1 CD Etcetera KTC 1254. Ce disque peut être acheté en cliquant ici.

 

2. Francesco da MILANO (1497-1543), Pavana « Mi fato e miserabil sorte » (reconstruction d’Hopkinson Smith).

 

Hopkinson Smith, luth Renaissance à six chœurs.

 

Il Divino. 1 CD Naïve E 8921. Ce disque peut être acheté en cliquant ici.

 

Illustration du billet :

Attribué à Nicolas TOURNIER (Montbéliard, 1590-Toulouse, 1639), Joueur de luth, sans date. Saint Petersbourg, Musée de l’Hermitage.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Signets
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