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29 septembre 2014 1 29 /09 /septembre /2014 07:28

 

Richard Wilson Kew Garden la pagode et le pont

Richard Wilson (Penegoes, 1714-Colomendy, 1782),
Kew Gardens : la pagode et le pont, 1762
Huile sur toile, 47,6 x 73 cm, Yale Center for British Art, Paul Mellon Collection

 

Si la mort de Frans Brüggen, le 13 août dernier, n'a pas réellement constitué une surprise, tant le déclin de son état de santé était de notoriété publique, celle, le 24 septembre 2014, de Christopher Hogwood a pris une grande partie du monde musical de court, à l'exception, peut-être, de quelques personnes bien informées qui savaient qu'il souffrait, depuis des mois, d'une tumeur cérébrale qui a fini par l'emporter. Les hommages plutôt quelconques qui lui ont été rendus par les médias français, France Musique en tête de cet indigent cortège, illustrent tristement les rapports pour le moins distants qui existaient et perdurent largement aujourd'hui entre ce musicien et l'establishment musical hexagonal ; ailleurs en Europe et aux États-Unis, on a célébré sa mémoire avec plus de dignité et de clairvoyance.

Parfois sans le savoir, nous avons, vous avez tous écouté un enregistrement dirigé par Christopher Hogwood, certains d'entre eux ayant connu un tel succès qu'il ferait pâlir d'envie les plus gros vendeurs d'aujourd'hui ; sa lecture des Stabat mater de Vivaldi (1976) et de Pergolesi (1988), réalisés tous deux avec un compagnon musical de la première heure, le contre-ténor James Bowman, qu'était venu rejoindre, pour le second, sa soprano d'élection, Emma Kirkby, ont été longtemps considérés comme des références et très largement diffusés, permettant à au moins une génération de mélomanes – celle à laquelle appartient votre serviteur – de découvrir ces œuvres selon des critères stylistiques plus plausibles que ceux qui avaient cours auparavant. Si on ne l'a pas vécu directement au moment où il se produisait, il me semble qu'on imagine mal le choc que pouvaient provoquer ces cordes en boyau jouées sans vibrato, ces trompettes et cors sans pistons, ces voix très droites, et les violentes réactions de rejet qu'une telle esthétique pouvait provoquer tant elle prenait les traditions établies à rebrousse-poil. En 1973, alors que Christopher Hogwood, qui tenait le continuo au sein de The Academy of St Martin in the Fields dont il conseillait le chef, Neville Marriner, du point de vue musicologique, fondait The Academy of Ancient Music et livrait comme un manifeste, dès septembre, les Eight Overtures de Thomas Arne aux micros de L'Oiseau-Lyre, une filiale de Decca, à Cologne, un jeune violoniste de vingt-et-un ans nommé Reinhard Goebel donnait naissance à Musica Antiqua Köln ; Nikolaus Harnoncourt et Gustav Leonhardt avaient, eux, entamé depuis deux ans leur intégrale des cantates de Bach. Il y avait dans l'air comme un parfum de révolution et le message des « baroqueux » se faisait de plus en plus clairement entendre grâce à une arme d'une efficacité redoutable : le disque.

Christopher Hogwood Godfrey MacDominicDe ce point de vue, Christopher Hogwood fut particulièrement chanceux, car il bénéficia dès ses premiers pas de directeur d'ensemble du soutien inconditionnel de Peter Wadland (1946-1992), directeur de L'Oiseau-Lyre, un label dont il voulait faire le pendant britannique d'Archiv. Ce dessein ambitieux et l'industrie discographique alors florissante ouvrirent devant The Academy of Ancient Music une voie royale en lui offrant des conditions idéales pour documenter son travail. Les sessions s'enchaînèrent donc à une cadence élevée, alternant les répertoires plus (Purcell, Vivaldi, Händel) ou moins (Stamitz en 1974, Rebel et Destouches en 1978) connus, avec parfois des programmes thématiques (Venice preserv'd de Gabrieli à Vivaldi ou Music at Court de Dowland à... Mozart !) pour toucher un public plus large, sans compter les projets en formation chambriste et en soliste d'un chef qui, contrairement à d'autres, n'a jamais oublié sa formation de claviériste, élève, entre autres, de Rafael Puyana et de Gustav Leonhardt, et laisse des Frescobaldi, Byrd, Louis Couperin, Gibbons, ou une anthologie dédiée au Fitzwilliam Virginal Book, dont la disponibilité est hélas aujourd'hui très aléatoire.

Christopher Hogwood, dont on a, du moins en France, souvent donné une image de tiédeur distillant un ennui distingué, était plus aventureux que ce que sa parfaite bonne éducation pouvait laisser supposer, un trait de caractère largement rappelé depuis l'annonce de sa mort. Son parcours au sein de l'ensemble médiéval The Early Music Consort of London aux côtés, ou plutôt à l'ombre de David Munrow lui avait donné le goût des paris et des expérimentations. Ses interprétations de la musique des XVIIe et XVIIIe siècles faisaient hurler les tenants de la tradition ? Eh bien, il allait tranquillement pousser son pion encore plus loin. En 1978-1979, il enregistra deux disques de musique de chambre avec le violoniste Jaap Schröder. Le programme ? Schubert et Mendelssohn. Simultanément, les deux compères se lancèrent dans une folle entreprise : graver, sur instruments anciens, toutes les symphonies de Mozart. Malgré ses défauts de mise en place et son déficit de fini résultant d'une préparation parfois trop hâtive, cette intégrale au sens propre inouïe et quelque peu iconoclaste pour son époque, poussant le scrupule philologique jusqu'à proposer plusieurs versions de la même œuvre parce que le compositeur avait prévu cette possibilité (la Symphonie KV 550 ou sans clarinettes, par exemple) ou des pages d'attribution incertaine, fit date et établit définitivement The Academy of Ancient Music et son chef au nombre des musiciens avec lesquels il fallait compter, couronnant un processus déjà largement entamé à la faveur d'une version mémorable du Messie de Händel publiée en 1980 qui, alors que d'autres, comme celles de John Eliot Gardiner parue trois ans plus tard (lorsque Hogwood enregistrait la sienne, son cadet jouait encore sur instruments modernes), ont considérablement pâli, conserve toujours aujourd'hui une étonnante fraîcheur. Durant une quinzaine d'années, l'activité de l'Academy fut aussi soutenue sous les micros que sur la scène, rencontrant un succès qui ne se démentait pas et permit à Christopher Hogwood de poursuivre son exploration de répertoires où il fut généralement le premier à poser le pied en utilisant des instruments anciens ; l'exemple le plus frappant est celui de Beethoven, dont il entreprit l'enregistrement des symphonies dès 1983 avant de graver l'intégrale des concertos pour piano, avec Steven Lubin au pianoforte, en 1987. Au début des années 1990, deux vastes projets débutèrent simultanément, une intégrale des symphonies de Haydn et une des concertos pour piano de Mozart avec, cette fois-ci, Robert Levin en soliste. Mais le vent commença imperceptiblement à tourner ; Peter Wadland, le soutien de toujours, mourut en 1992, année où l'Academy grava ce qui reste une des plus belles versions de Dido & Æneas de Purcell, l'industrie discographique entama sa plongée dans la crise dont elle n'est toujours pas sortie. Le temps n'était plus aux vastes et coûteuses entreprises et ces deux monuments demeurèrent inachevés – cinq volumes pour Mozart, dix de trois disques pour Haydn, complétés par deux captations antérieures (1983-84) de Hob.I.94 et 96 ainsi que 100 et 104, sans compter une rareté, les Symphonies Hob.I.76 et 77 enregistrées en 1996 et publiées comme supplément au BBC music magazine de mai 2005 – Decca n'ayant pas alloué les moyens financiers nécessaires pour les mener à bien.

Symboliquement, le dixième et dernier coffret Haydn parut en 2000. Une nouvelle ère s'ouvrait et si les liens entre The Academy of Ancient Music et son fondateur demeuraient forts, c'est avec d'autres formations qu'il allait poursuivre son chemin comme, entre autres, l'Orchestre symphonique du Danemark à la tête duquel il allait réaliser une formidable intégrale des symphonies de Gade (Chandos), l'Orchestre philharmonique tchèque avec lequel il grava cinq disques Martinů, dont quatre documentant la totalité de l'œuvre pour violon et orchestre (Hyperion), ou l'Orchestre de chambre de Bâle qui lui permit de se pencher sur Stravinsky, Honegger, Malipiero, Britten, Tipett ou Casalla (Klassizistische Moderne, trois volumes, Arte Nova), mais aussi Bizet, Richard Strauss, Copland et Barber (Music for the theatre, deux volumes, Arte Nova). En septembre 2006, il confiait officiellement les destinées de son Academy à Richard Egarr, comme lui claviériste, tandis que son activité de chef invité, mais aussi d'enseignant, d'auteur et d'éditeur – on lui doit notamment une biographie de Händel, des essais sur la sonate en trio ou les séjours londoniens de Haydn, et il y travaillait encore récemment à l'édition des œuvres de Geminiani et de Carl Philipp Emanuel Bach – se poursuivait à un bon rythme. Ne devait-il pas diriger Elijah de Mendelssohn à la tête de la Handel & Haydn Society de Boston, un orchestre qu'il avait converti aux instruments anciens, en 2015 ?

Christopher Hogwood Marco BorggreveChristopher Hogwood fut un révolutionnaire, même si son attitude se situe à l'opposé de celle, plus théâtrale et tonitruante, d'un Nikolaus Harnoncourt, et il convient de garder à l'esprit que sans son action, ce que nous nommons le mouvement « historiquement informé » n'aurait certainement pas eu le même visage. L'homme était affable, paisible, doté de cette politesse et de cette ironie qui semblent si naturelles chez nos cousins d'Angleterre, et ce nostalgique avoué du passé n'hésitait néanmoins jamais à encourager et à conseiller les jeunes musiciens, comme il fit, par exemple, avec la jeune Cecilia Bartoli qu'il fit chanter dans Mozart (La Clemenza di Tito) Haydn (L'Anima del filosofo) et Händel (Rinaldo), alors qu'elle n'étais pas encore la vedette qu'elle est aujourd'hui. Ceux qui ont travaillé avec lui soulignent son ouverture au dialogue, son perfectionnisme, son intelligence, son enthousiasme, quand certains notent aussi qu'il pouvait également se montrer cassant et hautain — il est vrai qu'il a pu faire de l'ombre à un certain nombre de ses confrères moins talentueux, moins scrupuleux, moins tenaces ou moins habiles que lui. Une de ses obsessions était l'exactitude du texte musical et, en éditeur avisé, il préparait avec le plus grand soin les partitions qu'il utilisait pour ses exécutions. Même s'il savait faire le nécessaire pour que l'on parle de son travail, il était peu porté aux compromis consentis par certains de ses confrères — on peut penser ce que l'on veut de ses symphonies de Mozart ou de Beethoven, mais au moins a-t-il tenu à les enregistrer avec son orchestre sur instruments d'époque plutôt qu'avec des phalanges modernes, aussi prestigieuses soient-elles. Le legs discographique de Christopher Hogwood est conséquent, plus de 200 titres. Si ses incursions dans les répertoires français et italien ont indiscutablement vieilli, et parfois pas très heureusement, ce qu'il a produit dans le domaine de la musique britannique (Händel inclus) est indiscutablement à connaître, malgré les limitations techniques des débuts ou certains contre-emplois (Joan Sutherland dans Athalia), tout comme ses réalisations documentant les compositeurs de l'ère classique. On a souvent reproché à ses lectures de manquer de relief et de ressort, et lui-même reconnaissait qu'il s'était parfois laissé à des excès de placidité, regrettables, par exemple, dans les symphonies dites du « Sturm und Drang » de Haydn, qu'on aurait souhaité plus exaltées. En réécoutant ses disques pour préparer cet hommage, j'ai cependant été étonné de voir à quel point cette faiblesse est loin d'être une constante et combien la tension y est présente sous la volonté évidente de tendre vers un équilibre idéal ; ses concertos pour piano de Mozart, accueillis avec froideur en France, méritent ainsi largement qu'on s'y arrête, tout comme ses airs et cantates de Haydn avec Arleen Augér, pour ne citer que deux exemples. Certes, on ne ressort pas toujours ébouriffé de ces écoutes, mais on en revient toujours en ayant appris quelque chose, ce qui n'est pas si fréquent.

Le clavicorde tient une place importante dans les derniers enregistrements de Christopher Hogwood comme s'il avait éprouvé le besoin de revenir à une expression plus décantée, plus intimiste. The secret Bach, The secret Händel et The secret Mozart offrent des preuves sans cesse renouvelées de l'affection du musicien pour cet instrument de la confidence, son retour vers le clavier sonnant comme un rappel de son identité. Au bout d'une carrière bien remplie, brillante, ayant tout mis en œuvre pour assurer la pérennité de l'ensemble qu'il avait fondé, Christopher Hogwood, dans son ultime disque soliste, prend pudiquement congé sur la Fantaisie en ré mineur de Mozart, nostalgique et passionnée, offrant un parfait résumé des deux lignes de force autour desquelles il avait construit sa vie.

 

Christopher Hogwood en quelques disques :

 

1. Joseph Haydn (1732-1809), Symphonie en ré mineur « Lamentatione » Hob. I.26 :
[II] Adagio

 

The Academy of Ancient Music
Christopher Hogwood, direction

 

Haydn Symphonies Christopher HogwoodSymphonies, volume 6, réédité dans le cadre d'un coffret de 32 CD paru sous référence L'Oiseau-Lyre 480 6900 qui peut être acheté en suivant ce lien.

 

2. Gaucelm Faidit (c.1150 ? - après 1202), Fortz chausa es

 

Nigel Rogers, ténor
Christopher Hogwood, harpe
The Early Music Consort of London
David Munrow, direction

 

Music of the Crusades Early Music Consort of LondonMusic of the Crusades, 1 CD Decca 430 264. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien sous forme physique ou au format numérique sur Qobuz.com.

 

3. Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788), Quatuor pour flûte, alto, violoncelle et clavier en sol majeur Wq.95/H.539 :
[II] Adagio

 

Nicolas McGegan, flûte
Catherine Mackintosh, alto
Anthony Pleeth, violoncelle
Christopher Hogwood, pianoforte

 

CPE Bach Quatuors Fantasie Christopher HogwoodTrois quatuors, enregistrement réédité dans un double CD avec les Symphonies Wq. 182 sous référence L'Oiseau-Lyre 455 715-2 à trouver d'occasion sous forme physique ou au format numérique sur Qobuz.com.

 

4. Georg Friedrich Händel (1685-1759), Messiah : « Behold, a Virgin shall conceive » — « O thou that tellest good tidings to Zion »

 

Carolyn Watkinson, contralto
Choir of Christ Church Cathedral, Oxford
The Academy of Ancient Music
Christopher Hogwood, direction

 

Handel Messiah AAM Christopher HogwoodMessiah. 2 CD L'Oiseau-Lyre 411 858-2. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien sous forme physique ou au format numérique sur Qobuz.com.

 

5. Henry Purcell (1659-1695), Dido & Æneas, Z 626 : « Ah ! Belinda, I am prest with torment » (Acte I)

 

Catherine Bott, Dido
Emma Kirkby, Belinda
The Academy of Ancient Music
Christopher Hogwood, direction

 

Purcell Dido and Aeneas AAM Christopher HogwoodDido & Æneas, 1 CD L'Oiseau-Lyre 436 992. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien sous forme physique ou au format numérique sur Qobuz.com.

 

6. Niels Wilhelm Gade (1817-1890), Symphonie n°6 en sol mineur op.32 :
[IV] Finale. Andante quasi allegrettoAllegro vivace e animato

 

Danish National Symphony Orchestra
Christopher Hogwood, direction

 

Niels Gade Symphonies volume 3 Christopher HogwoodSymphonies, volume 3. 1 CD Chandos CHAN 9795. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

7. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Fantaisie en ré mineur KV 397 (avec coda)

 

Christopher Hogwood, clavicorde

 

The secret Mozart Christopher HogwoodThe secret Mozart, 1 CD Deutsche Harmonia Mundi 82876 83288 2. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien sous forme physique ou au format numérique sur Qobuz.com.

 

Crédits photographiques :

 

Godfrey MacDominic (Christopher Hogwood à la harpe) et Marco Borggreve

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15 août 2014 5 15 /08 /août /2014 09:08

 

Edwaert Collier Vanitas

Edwaert Collier (Breda, c.1640 ? - Leyde ou Londres, après 1707)
Vanité à l'Apologie de Zosime, après 1684
Huile sur toile, 100 x 125 cm, Collection privée

 

L'annonce, dans l'après-midi du 13 août 2014, de la mort, au matin, de Frans Brüggen n'a pas été une surprise pour ceux qui suivaient la carrière de ce musicien dont on savait qu'il était entré dans l'hiver de sa vie. Chaque apparition de sa silhouette émaciée et chancelante faisait que l'on se demandait à chaque reprise, un peu honteux, combien de temps encore ses jours seraient prolongés, en espérant qu'ils le seraient longtemps et sans plus de souffrances ; on se plaisait même à souhaiter qu'il lui serait permis de fêter ses quatre-vingts ans, le 30 octobre prochain. Impitoyable ou, au contraire, charitable, la Parque ne l'a pas voulu.

De quelques années plus jeune que Gustav Leonhardt et Nikolaus Harnoncourt, Frans Brüggen n'en demeure pas moins, au même titre qu'eux, un de ces pionniers auxquels tous ceux qui peuvent aujourd'hui écouter le répertoire des XVIIe et XVIIIe siècles et même au-delà, dans des conditions plus conformes à la réalité historique que leurs aînés doivent, sans qu'ils en soient hélas toujours conscients, une fière chandelle. Dira-t-on jamais assez l'énergie et la ténacité que ces valeureux musiciens durent déployer pour vaincre les préjugés et les railleries auxquels leur quête se heurtait, lesquels n'ont d'ailleurs toujours pas disparu ? Après des études de musicologie dans sa ville natale d'Amsterdam, nommé professeur au Conservatoire royal de La Haye à l'âge de 21 ans, ce qui en dit long sur ses capacités, Frans Brüggen s'attacha à réhabiliter un instrument jusqu'alors méconnu et méprisé : la flûte à bec. Il en devint rapidement un virtuose incontesté et un ambassadeur de choix, revisitant, seul ou en compagnie de Gustav Leonhardt et d'Anner Bylsma, des pans entiers du répertoire, de Telemann à Dieupart en passant par Vivaldi, Hotteterre, Corelli ou, bien sûr, Bach. Le juste équilibre qu'il parvenait à trouver entre l'acidité et la douceur, son sens de la pulsation et de la nuance, qui innervera d'ailleurs profondément son travail de chef, sont encore une source d'inspiration et un modèle pour beaucoup.

Au début des années 1980, c'est donc vers la direction d'orchestre que se tourne Frans Brüggen en fondant, en 1981, l'Orchestre du XVIIIe siècle, une formation non permanente composée de musiciens venus de nombreux pays se réunissant plusieurs fois par an autour de projets spécifiques. À sa tête, il va rapidement dépasser les bornes que l'on fixait alors, en termes de répertoire, aux « baroqueux », à l'image de la démarche de Christopher Hogwood et Jaap Schröder à la tête de The Academy of Ancient Music, les premiers à oser une intégrale des symphonies de Mozart sur instruments anciens. Sans oublier Rameau, dont il livre des suites d'orchestre lumineuses et racées, aussi parfaitement idiomatiques qu'exemptes d'effets de manche et autre quincaillerie percussive (trois disques pour Philips, deux pour Glossa), ni Bach dont il grave, pour Philips, les Ouvertures, la Passion selon saint Matthieu, mais surtout des versions d'une étonnante hauteur de vue de la Messe en si mineur et de la Passion selon saint Jean (les redites pour Glossa ne seront pas aussi accomplies), c'est vers les terres du classicisme puis du romantisme que Frans Brüggen entraîne résolument ses troupes. Frans Brüggen Annelies van der VegtLa floraison sera splendide et marquera profondément la discographie des œuvres abordées : les symphonies de la maturité de Mozart, toutes celles de Beethoven et de Schubert – deux intégrales qui ont fait date et dont la première a été égalée par celle de Gardiner, tandis que la seconde reste, à ce jour, la proposition la plus intéressante sur instruments anciens –, les trois « blocs » essentiels de la production de Haydn dans ce domaine (Londoniennes, Parisiennes et « du Sturm und Drang », ces dernières avec The Orchestra of the Age of Enlightenment), les trois symphonies « à titre » de Mendelssohn (un de ses ultimes disques pour Glossa, hélas desservi par sa prise de son, remet avec succès sur le métier l'Écossaise et l'Italienne) accompagnées de deux ouvertures de concert. En collaboration avec l'Institut Chopin de Varsovie, il osera même deux versions des Concertos pour piano de Frédéric – il faut écouter celle, magistrale, avec Yulianna Avdeeva – ainsi qu'un renversant volume d’œuvres pour piano et orchestre avec Nelson Goerner.

Sa discographie, dont il faut déplorer qu'une large part demeure aujourd'hui inaccessible, y compris sous forme dématérialisée, témoigne que la triade classique viennoise a constitué une des préoccupations artistiques majeures de Frans Brüggen, puisqu'il laisse, outre les symphonies, des enregistrements des concertos de Mozart – pour flûte (Philips, avec Konrad Hünteler), pour pianoforte (Philips, KV 466 et 491, avec John Gibbons), pour clarinette (Philips et Glossa, les deux avec Eric Hoeprich), pour violon (Glossa, avec Thomas Zehetmair) –, de ses Sérénades Gran Partita (Philips) et Haffner (Philips) dont l'écoute rend nostalgique de la Posthorn Serenade qu'il aurait pu nous offrir, de sa Messe du couronnement (Philips, avec ce que je tiens pour la plus belle version jamais gravée, d'une douceur à la fois consolatrice et déchirante, de l'Ave verum corpus) et de son Requiem (Glossa), sans oublier un bien joli récital d'airs cousu sur mesure pour la soprano Cyndia Sieden (Glossa), mais également la seule version des Sept dernières paroles du Christ de Haydn (Glossa) qui puisse soutenir la comparaison avec celle de Jordi Savall (Astrée), ainsi que trois remarquables Beethoven, le Concerto pour violon (Philips, avec Thomas Zehetmair), les Créatures de Prométhée (Philips, captation malheureusement médiocre) et surtout une seconde intégrale des symphonies (Glossa) qui, pour inégale qu'elle soit parfois (particulièrement la 9e, mise à mal par les insuffisances des solistes et du chœur), illustre à merveille la prise de risques permanente d'un chef qui, à 77 ans, pouvait toujours en remontrer à nombre de ses jeunes collègues sans doute trop préoccupés de faire carrière pour en prendre — en connaissez-vous beaucoup qui puissent, par exemple, faire durer l'Allegro con brio de l'Eroica dix-neuf minutes sans se perdre et susciter l'ennui ?

Pas plus qu'on ne saurait retracer la carrière d'un musicien de cette envergure en quelques lignes, il n'est possible de résumer son legs, dont la discrétion de l'homme empêche sans doute de percevoir complètement l'importance considérable. Contrairement à Gustav Leonhardt ou à Nikolaus Harnoncourt, Frans Brüggen n'avait aucune dimension démiurgique, fut-elle silencieuse, et n'a donc aucune chance de devenir une icône ; on rangerait plutôt ce bon vivant, grand fumeur au tempérament affable et détendu qui, contrairement à ses deux confrères n'a pas fait œuvre de théoricien, parmi les artisans exceptionnellement doués soucieux d'accomplir amoureusement leur tâche sans chercher à attirer l'attention — il n'est, à ce titre, pas surprenant que ses affinités avec Haydn soient aussi éclatantes. Frans BruggenSon sens du phrasé, du rythme et de la ligne est absolument évident, mais ce qui frappe peut-être encore plus demeure son incroyable talent de coloriste, qui avait conscience d'avoir constitué, avec l'Orchestre du XVIIIe siècle, une palette aux nuances infinies dont il savait faire chanter les teintes avec une précision et une poésie sans égales. Allez écouter sa dernière Pastorale : au-delà de la musique, elle propose un véritable tableau qui sans cesse se recompose sous nos yeux, avec des paysages sculptés par un art exceptionnel du clair-obscur. Ce n'est pas le travail d'un orfèvre, mais celui d'un maître.

Je retiens aussi la fabuleuse énergie que l'on sent dans chacune de ses interprétations dont une grande majorité, il est toujours bon de s'en souvenir, était enregistrée dans les conditions du concert, une façon de tendre le discours sans faire de tapage ou de coup de poing qui pourtant happait à coup sûr l'auditeur, mais aussi une tendresse souvent bouleversante, en particulier dans ses lectures de Mozart, dont il semblait saisir, avec une acuité stupéfiante, les plus imperceptibles mouvements de l'âme.

Je n'ai pas choisi par hasard de refermer cet hommage sur une vidéo montrant Frans Brüggen dirigeant le Triple Concerto de Beethoven, une lecture qui mériterait, à mon sens, d'être reportée sur disque. On y voit toute l'humilité du musicien et on y mesure pleinement la complicité qui le liait avec son Orchestre : le geste du chef est économe à l'extrême et il n'y a pourtant aucun flottement dans les réponses de l'ensemble et des solistes, ce qui en dit long sur la qualité et la rigueur du travail de préparation avant le concert. En outre, au-delà des qualités de l'interprétation, on a bel et bien le sentiment d'assister ici à un passage de témoin entre le vieux maître et les talents d'aujourd'hui que sont Isabelle Faust, Jean Guihen Queyras et Kristian Bezuidenhout, tous au fait de ce qu'est une vision historiquement informée du répertoire, que les instruments qu'ils jouent soient ou non « d'époque. » Souhaitons que musiciens et mélomanes soient nombreux à faire fleurir l'héritage de Frans Brüggen, lui dont l'élément était le vent qui, je veux le croire, n'a pas fini de faire souffler partout son esprit.

 

Quelques aperçus de Frans Brüggen, chef d'orchestre :

 

J'ai volontairement choisi, à deux exceptions près, de puiser dans les enregistrements effectués pour Philips qui sont presque tous majeurs et qu'il faut souhaiter voir réédités au plus vite. Dans tous les extraits, l'orchestre est l'Orchestre du XVIIIe siècle.

 

1. Franz Joseph Haydn (1732-1809), Symphonie en si bémol majeur Hob.I.98 :
[II] Adagio cantabile

 

Joseph Haydn London Symphonies Frans BrüggenLes Symphonies londoniennes. 4 CD Philips 442 788-2, à rééditer

 

2. Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les Fêtes d'Hébé, suite d'orchestre : Air tendre, Air pour le Génie de Mars, La Victoire

 

Rameau Suites d'orchestre Acante Hébé BrüggenSuites d'orchestre. 1 CD Glossa Cabinet GCD C81103. Ce disque peut être acheté sur le site de l'éditeur (sans frais de port) en suivant ce lien.

 

3. Frédéric Chopin (1810-1849), Andante spianato et Grande Polonaise brillante en mi bémol majeur op.22 : Polonaise

 

Nelson Goerner, piano Érard 1849

 

Chopin Œuvres piano & orchestre Goerner BrüggenŒuvres pour piano et orchestre. 1 CD Institut Frédéric Chopin NIFCCD 009. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

4. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Sérénade en ré majeur KV 250 « Haffner » :
[VI] Andante

 

WA Mozart Haffner Serenade Frans BrüggenHaffner Serenade KV 250. 1 CD Philips 432 997-2, à rééditer

 

5. Johann Sebastian Bach (1685-1750), Messe en si mineur BWV 232 : Dona nobis pacem

 

Netherlands Chamber Choir

 

JS Bach Messe en si mineur Brüggen PhilipsMesse en si mineur BWV 232. 2 CD Philips 426 238-2, à rééditer

 

En vidéo : Ludwig van Beethoven (1770-1827), Triple concerto pour piano, violon et violoncelle en ut majeur op. 56 :

I. Allegro
II. Largo
III. Rondo alla polacca

 

Isabelle Faust, violon
Jean Guihen Queyras, violoncelle
Kristian Bezuidenhout, pianoforte

 

Amsterdam, 6 novembre 2010

 

Photographie de Frans Brüggen par Annelies van der Vegt © Glossa

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Pour mémoire
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18 juillet 2014 5 18 /07 /juillet /2014 08:29

 

Hans Memling Fleurs dans un vase Museo Thyssen-Bornemisza

Hans Memling (Seligenstadt, 1439/40-Bruges, 1494),
Fleurs dans un vase, c. 1485
Huile sur panneau de chêne, 29,2 x 22,5 cm, Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza
(revers d'un Portrait de jeune homme conservé dans le même musée)

 

Alors que le monde musical séchait à peine les larmes qu'il venait de verser en abondance en apprenant la mort de Lorin Maazel, c'est un petit mot posté sur le profil facebook de Vox Luminis qui m'a appris la disparition, le 15 juillet 2014, de Dirk Snellings. Si vous n'êtes pas amateur de musique ancienne ou si vous l'êtes sans vous attarder pour autant sur le détail des livrets, ce nom ne vous dira sans doute pas grand chose et je ne suis pas persuadé que les radios « spécialisées » – les guillemets sont plus que jamais de rigueur – françaises vous seront d'un grand secours, étant entendu que l'on y fait peu de cas des musiciens œuvrant dans des segments jugés peu porteurs en termes de marché. Si, en revanche, vous avez pris le temps de vous documenter ou qu'à l'instar de votre serviteur, vous suivez depuis longtemps le travail de la Capilla Flamenca, vous mesurerez instantanément le poids d'une telle perte et la tristesse qu'elle engendre.

Bien que son nom soit apparu très tardivement en sa qualité de directeur sur les pochettes des disques de l'ensemble dont il était le cofondateur, Dirk Snellings était bien celui qui lui insufflait une grande partie de son âme, en assurant la conception des projets et, en étroite collaboration avec Eugeen Schreuers, la majeure partie partie des recherches musicologiques qu'impliquait leur conduite. Ce passionné d'instruments anciens, dont il avait également étudié et pratiqué la facture, s'était tourné vers la viole de gambe avant de focaliser son attention sur le chant ; il demeurait indubitablement quelque chose de son activité de gambiste dans la façon dont il avait façonné la sonorité de la Capilla Flamenca, dans cette fluidité qui jamais n'oublie la couleur, dans l'impression de proximité, d'intimité qui se dégage de ses enregistrements et donne la sensation à l'auditeur que les musiciens ne chantent et ne jouent que pour lui. Dirk SnellingsPrimus inter pares, il la dirigeait du pupitre de basse qu'il incarnait avec autant de présence que de subtilité, sans jamais chercher à tirer la couverture à lui, car l'idée de faire de la musique ensemble était primordiale à ses yeux, tout comme celle de chercher en permanence le juste poids des mots, tant du point du vue de l'expression que de la prononciation. En écoutant attentivement les disques de la Capilla Flamenca, on réalise rapidement, outre un naturel assez stupéfiant dans le rendu de la polyphonie, tout ce que leur plénitude et leur transparence doit non seulement à un minutieux travail sur les équilibres, mais aussi à une préparation qui laissait un minimum d'éléments au hasard, particulièrement en termes de contexte et de dialogue entre les arts d'une même époque. C'est sans doute cette volonté d'immersion la plus complète possible, à chaque nouveau programme, dans un univers donné qui explique en grande partie l'extraordinaire justesse des réalisations finales, laquelle est aussi le résultat de l'enthousiasme qui présidait à chacune d'elle et qu'a rappelé Jérôme Lejeune, le directeur du label Ricercar, dans l'hommage pudique et sensible qu'il a rendu à Dirk Snellings. Ce moteur essentiel, auquel s'ajoutait une curiosité toujours en éveil, lui a permis d'entraîner son ensemble sur de nombreux chemins de découverte, élargissant son répertoire jusqu'aux territoires de l'Ars nova d'un côté et, de l'autre, à la création contemporaine.

En novembre 2013, la Capilla Flamenca annonçait la suspension de ses activités de concert et d'enregistrement ; avec la mort de Dirk Snellings, qui exprimait encore, il y a quelques mois, son espoir de reprendre les activités dont la maladie qui l'a finalement emporté le privait, on prend aujourd'hui pleinement conscience que les portes de la Chapelle se sont refermées pour toujours. Reste une discographie impressionnante, dont on se prend aujourd'hui à souhaiter qu'elle fût plus étendue encore, et, chose suffisamment rare pour être soulignée, d'une qualité constante – on espère que les pans difficilement accessibles nous seront rendus sans trop attendre – et, comme consolation, la certitude que le travail d'exception mené par Dirk Snellings constitue un ferment puissant qui permettra à d'autres ensembles de reprendre un flambeau qui ne saurait s'éteindre.

 

Un bel et souvent émouvant entretien réalisé par Musiq3 dans le cadre de l'émission Mesures sur mesures est disponible en suivant ce lien.

 

Accompagnement musical :

 

Si les disques enregistrés par la Capilla Flamenca pour Ricercar, Musique en Wallonie, Et'cetera ou Naxos sont aujourd'hui facilement disponibles, on n'en dira hélas pas de même du fonds Eufoda qui recèle pourtant de merveilleux programmes thématiques – Musique dans les béguinages et les villes de Flandres, Zodiac, Canticum Canticorum, Desir d'aymer, entre autres – qu'il serait urgent de rééditer, peut-être en les regroupant, afin de les remettre à la disposition des mélomanes.

 

1. Pierre de La Rue (c.1450-1518), Missa de septem doloribus : Kyrie

 

Capilla Flamenca
Dirk Snellings, direction

 

Pierre de La Rue Portrait musical Capilla FlamencaPierre de La Rue, Un portrait musical. 3 CD Musique en Wallonie MEW 1159. Ce coffret peut être acheté en suivant ce lien.

 

2. Roland de Lassus (1532-1594), Du fons de ma pensée (Psaume 130, mis en rimes par Clément Marot)

 

Capilla Flamenca
Dirk Snellings

 

Roland de Lassus Bonjour mon coeur Capilla FlamencaBonjour mon cœur, œuvres sacrées et profanes. 1 CD Ricercar RIC 290. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com.

 

3. Adriaen Willaert (c.1490-1562), Ave maris stella (avec alternatim grégorien)

 

Capilla Flamenca
Dirk Snellings

 

Adriaen Willaert Vespro Capilla FlamencaVespro della Beata Vergine.1 CD Ricercar RIC 325. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com.

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 09:08

 

akseli gallen kallela lake keitele
Akseli Gallen-Kallela (Pori, Finlande, 1865-Stockholm, 1931),
Le Lac Keitele, 1905.
Huile sur toile, 53 x 66 cm, Londres, National Gallery.
(cliché © The National Gallery)

Jean Sibelius (1865-1957), « le plus mauvais compositeur du monde » selon le mot de René Leibowitz, est un homme de ruptures et de solitudes dont la production, si l’on excepte son Concerto pour violon (opus 47, composé en 1903, révisé en 1905), malheureusement trop souvent défiguré par des solistes soucieux d’y déployer une esbroufe dont il n’a que faire, peine depuis toujours à s’imposer en France et, plus globalement, dans les pays latins. Le corpus des symphonies, composé entre 1899 (1ère) et 1924 (7e, une 8e symphonie fut détruite par le compositeur dans le courant des années 1930), évolue d’une esthétique encore clairement romantique à un style de plus en plus condensé et austère.

Au centre de cette production trône la 4e Symphonie en la mineur, sans doute la plus mal-aimée, la plus « difficile », la plus exigeante, en tout cas, pour l’auditeur. Composée entre la fin de 1909 et 1911, l’œuvre a été mal accueillie dès sa création, le 3 avril 1911 à Helsinki. « Musique cubiste », « musique du XXIe siècle », elle laissa le public perplexe et désorienté, sentiments qui perdurèrent malgré les efforts de quelques chefs courageux, dont Arturo Toscanini, pour l’installer au répertoire. jean sibeliusIl faut dire que Sibelius développe, dans cette partition atypique, une écriture qui, en dépit de sa cohérence, paraît extrêmement rêche et fragmentée ; en dehors de la fin du mouvement lent, tout épanchement lyrique est impitoyablement brisé, livrant l’impression globale d’un paysage désolé, minéral, inquiétant. Pourtant, une écoute attentive dévoile une sensibilité si écorchée vive qu’elle ne parviendrait à s’exprimer qu’au travers d’un quasi-mutisme, comme si le caractère extrêmement intime de ce que le compositeur a à délivrer à l’auditeur nécessitait d’inventer un langage indirect, tout d’allusions et d’accrocs sonores, comme on hoquette quand on a trop pleuré. Le dernier mouvement tentera de renouer avec un peu plus d’optimisme, mais son élan se trouvera, au fil de l’avancée du discours, de plus en plus compromis, aboutissant à un finale rempli d’amertume s’achevant sur huit rappels désolés de la tonalité dominante de la mineur dans un sentiment de totale résignation.
Le troisième mouvement, Il tempo largo en ut dièse mineur, que j’ai choisi de vous présenter est sans doute le plus « abordable » des quatre qui constituent la symphonie. Il procède par agrégation progressive des éléments thématiques et accumulation d’une tension émotionnelle qui ne va se libérer que dans la seconde partie du morceau (ici de 6’ à 8’03”), en deux explosions qui font songer aux mouvements lents d’Anton Bruckner (1824-1896), que Sibelius admirait et dont l’Adagio de la 7e Symphonie en mi majeur (1881-83), affectivement très chargé, est écrit lui aussi dans la tonalité d’ut dièse mineur. Coïncidence ? Cet Il tempo largo constitue, en tout cas, une magnifique méditation qui émerge lentement du silence, parvient, à force de volonté, à déployer ses ailes et, brisée par cet effort, se réfugie, mue par un mouvement de reflux, en des régions proches de l’extinction. Significativement, et ceci constitue un autre parallèle troublant avec ce que dit l’Adagio de la 7e Symphonie de Bruckner, Sibelius demanda expressément que ce mouvement soit interprété lors de ses funérailles.

paavo berglundJe souhaite dédier ces quelques lignes à la mémoire de Paavo Berglund, mort le 25 janvier 2012, et dont vous écoutez en ce moment même un extrait du dernier enregistrement intégral – le troisième – qu’il réalisa des symphonies de Sibelius, un compositeur dont il était un serviteur mondialement respecté. Ce violoniste de formation, né à Helsinki le 14 avril 1929, avait, dès l’âge de 20 ans, rejoint les rangs de l’Orchestre de la Radio finlandaise dont il prendra la direction de 1962 à 1971 avant d’assurer celle du Bornemouth Symphony Orchestra de 1972 à 1979, une phalange qu’il conduira à un niveau d’excellence reconnu. Tout en dirigeant ponctuellement de nombreuses formations de niveau international, comme, entre autres, le Philharmonique de Berlin ou l’Orchestre de Cleveland, Paavo Berglund avait choisi d’ancrer la plus grande part de son activité au Nord de l’Europe, puisqu’il fut successivement chef de l’Orchestre Philharmonique d’Helsinki (1975-1987), de l’Orchestre Philharmonique royal de Stockholm (1987-1991), puis de l’Orchestre royal danois (1993-1998), avec lequel il enregistra une splendide intégrale des symphonies de Carl Nielsen. L’homme était réputé extrêmement exigeant et rigoureux, voire un peu rude, tant envers les musiciens qu’envers lui-même, n’hésitant pas à critiquer ses propres interprétations et interrogeant inlassablement les sources. Incontestable champion des compositeurs nordiques, il laisse également des témoignages sur le répertoire russe – principalement Chostakovitch et Rachmaninov – ainsi qu’une intégrale des symphonies de Brahms, mais sa manière pétrie de lyrisme puissamment décanté n’est peut-être jamais aussi éloquente que dans Sibelius, dont il semble s’être imprégné comme bien peu de l’univers, au point de donner à ses lectures la force de l’évidence. Son ultime vision du cycle de ses symphonies à la tête de l’Orchestre de Chambre d’Europe, par la lumière crue que l’allègement des effectifs et du son (une cinquantaine de musiciens jouant avec un vibrato soigneusement contrôlé) permet de projeter sur les œuvres et une hauteur de vue constante, demeure un sommet, escarpé et rocailleux sans doute, mais où passe un souffle d’autant plus puissant qu’il ne se nourrit d’aucun effet superflu.

Jean Sibelius (1865-1957), Symphonie n°4 en la mineur, opus 63 :
3e mouvement : Il tempo largo

Chamber Orchestra of Europe
Paavo Berglund, direction

jean sibelius symphonies chamber orchestra europe berglundSymphonies (intégrale). 4 CD Finlandia records 3984-23389-2. À rééditer.
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19 janvier 2012 4 19 /01 /janvier /2012 17:03

 

« On ne joue pas du clavecin ou du violon, on doit jouer la musique, avoir en tête un son beaucoup plus grand que celui qu’on a sous les doigts, être nourri par l’étude de la partition et par toute la culture qui l’entoure, les tableaux, les traités, la poésie, les autres instruments, la musique d’ensemble… »
Gustav Leonhardt (entretien avec Gaëtan Naulleau, Diapason, mai 2008)

gerrit adriaensz berckheyde coude herengracht amsterdamGerrit Adriaensz. Berckheyde (Haarlen, 1638-1698),
Le coude du Herengracht à Amsterdam, 1685.
Huile sur toile, 53 x 62 cm, Amsterdam, Rijksmuseum.

Chacun savait qu’un cycle important était en train de s’achever après ce concert du 12 décembre 2011 qui fut le dernier d’un Gustav Leonhardt aux forces épuisées par la maladie. Un mois aura suffi pour qu’elle emporte cette figure à la fois discrète et immense qui a donné à la renaissance et au développement de la musique baroque une impulsion vitale essentielle et formé plusieurs générations d’interprètes.

Lorsque l’on tente de remettre en perspective ce que l’on sait de la vie et de l’art d’un homme peu enclin aux confidences, on est immédiatement frappé par leur parenté avec les représentations d’églises, de villes ou de paysages du XVIIe siècle hollandais, dont la sûreté de construction impressionne de loin tandis que la multitude de détails fascine au fur et à mesure que l’on s’en rapproche. Né le 30 mai 1928 à ’s-Graveland près d’Hilversum, dans la province de Hollande Septentrionale, c’est d’abord au piano qu’il se forme avant que ses parents, à la fin des années 1930, fassent l’acquisition d’un clavecin « moderne » pour que le jeune garçon puisse tenir convenablement la partie de continuo des pièces musicales jouées en famille presque chaque soir. Entre l’instrument et lui, alors admirateur fervent de Wanda Landowska (1879-1959), se nouent des liens qui dureront une vie entière. En 1947, Gustav Leonhardt part étudier durant trois ans à la Schola Cantorum de Bâle auprès du claveciniste et organiste Eduard Müller, avant de gagner Vienne où, tout en enseignant à l’Académie de musique de 1952 à 1955, il dévore livre sur livre, publie une étude sur L’Art de la Fugue démontrant que l’œuvre a été écrite pour le clavecin, donne ses premiers concerts et grave ses premiers disques pour Vanguard, dont un Frescobaldi qu’il qualifiera d’« horrible » en 1952 et sa première version des Variations Goldberg l’année suivante, tous deux sur des clavecins « modernes ». gustav leonhardtLe premier miracle discographique d’un parcours qui en comptera beaucoup a lieu en mai 1954 lorsqu’il enregistre, en compagnie de Nikolaus Harnoncourt, son cadet de dix-huit mois qui demeurera un fidèle compagnon de route, un mémorable microsillon regroupant les cantates BWV 54 et 170 ainsi que l’Agnus Dei de la Messe en si mineur de Bach ; le soliste n’est autre que le contre-ténor Alfred Deller, dont Leonhardt ne cessera d’affirmer l’influence importante qu’aura eue sur lui son exigence de lisibilité textuelle. De retour à Amsterdam, il est nommé professeur au conservatoire et organiste à la Waalsekerk, tribune qu’il quittera pour celle de la Nieuwe Kerk en 1981. Il fonde, en 1955, le Leonhardt-Consort, avec lequel il va enregistrer nombre de disques de musique anglaise et française, alors peu explorées, puis participer à un des projets discographiques les plus ambitieux lancés dans les années 1970, l’enregistrement, sur instruments anciens, de l’intégralité des cantates de Bach pour Telefunken (qui deviendra ensuite Teldec). Cette aventure partagée avec Harnoncourt va mobiliser ses forces de 1971 à 1990, sans l’empêcher, en parallèle, de fonder La Petite Bande avec les frères Kuijken en 1972 et d’éditer les Fantaisies et les Toccatas de Sweelinck en 1974, tout en poursuivant ses activités de soliste et de chef d’ensemble au concert comme en studio, livrant, pour ne citer que quelques exemples, des versions époustouflantes de pièces de Louis Couperin ou de Domenico Scarlatti, et, bien sûr, de Bach, comme les Suites anglaises (1973) ou les Concertos Brandebourgeois (1976), ces derniers réunissant la fine fleur des instrumentistes néerlandais ou flamands rencontrés par Leonhardt après son retour à Amsterdam, les Kuijken évidemment, mais également Anner Bylsma ou Frans Brüggen. Après une période de silence discographique à partir du milieu des années 1990, il livre entre 2002 et 2007, pour le label Alpha, ses derniers récitals au clavecin et à l’orgue ainsi qu’un ultime enregistrement dédié à deux cantates profanes de Bach.
Le mot qui vient le plus spontanément à l’esprit pour définir Gustav Leonhardt est celui d’austérité, généralement suivi, pour faire bonne mesure, par le rappel de sa foi calviniste. Je serais néanmoins tenté de le remplacer par celui de concentration, presque au sens alchimique du terme, l’élimination du superflu aboutissant à un substantiel enrichissement de la matière restante. Qu’il s’agisse du garçonnet passant ses journées à accorder et jouer son premier clavecin dans les Pays-Bas occupés des années 1940, du jeune professeur des années de Vienne hantant les bibliothèques, du musicien accompli préparant avec une extrême minutie chacun de ses disques ou concerts pour que le jeu puisse ensuite se déployer librement – « Quand on joue, on ne pense pas ; on a pensé » déclarait-il – c’est bien le sentiment d’un travail continûment assidu et concentré comme condition de la liberté de l’interprète qui s’impose ; un humble artisanat et une profonde méditation visant à servir la musique et en porter l’émotion jusqu’aux autres en ne cherchant jamais à tirer la couverture à soi, une attitude aux antipodes du culte de l’effet gratuit et de la facilité aujourd’hui parfois si injustement prisée. Bien sûr, cette esthétique toute classique du mêdén agan (« rien de trop ») est patente dans son approche toute de fluidité et de lisibilité polyphonique de la musique pour clavier, mais prenez le temps de réécouter ses cantates de Bach dans l’intégrale Teldec et vous constaterez que toutes les forces en présence y sont mobilisées dans un seul but, celui de rendre la Parole sensible à l’esprit comme au cœur et donc agissante. gustav leonhardt juin 2011On trouvera probablement des versions plus raffinées et sans nul doute plus spectaculaires de ces œuvres, mais je doute que l’on puisse en trouver qui usent de plus d’éloquence pour s’adresser à l’auditeur – au fidèle. Fidélité, voici un autre mot pour définir Gustav Leonhardt. Fidèle au facteur de clavecins de ses débuts, Martin Skowroneck, fidèle au producteur Wolf Erichson pour lequel il enregistrera plus de 70 disques successivement pour Das alte Werk, Seon et Vivarte, fidèle aux musiciens ayant vécu à ses côtés les heures aventureuses de la redécouverte de la musique baroque, les Harnoncourt, Brüggen, Bylsma, Kuijken, et surtout fidèle à lui-même et à ses convictions, n’ayant jamais cédé aux sirènes du succès et des modes, ayant préféré se détourner de l’opéra plutôt que subir les errances des metteurs en scène et toujours refusé de s’écarter de la musique des XVIIe et XVIIIe siècles en assumant son peu de goût pour le pianoforte ou le répertoire romantique. Pour qui accepte que ces deux choses puissent s’exprimer autrement que de façon tonitruante, il est évident que Leonhardt est un homme de passion et de convictions, remettant sans cesse en question les acquis – son « on ne sait pas » demeure célèbre – et ne cherchant jamais à prouver à la façon souvent sanguine d’Harnoncourt, s’attachant simplement, en se fondant sur une profonde compréhension des œuvres et de leur contexte, à proposer et à ouvrir des pistes, avec une inlassable curiosité non seulement pour la musique, mais pour tous les autres arts, car il avait saisi mieux que beaucoup à quel point le dialogue entre les différentes disciplines est essentiel pour les comprendre réellement. La diversité d’approche et le niveau atteint par ses élèves, qu’ils se nomment Ton Koopman, Christopher Hogwood, Skip Sempé ou Pierre Hantaï, attestent magnifiquement tant de l’absence de systématisme que de l’exigence de son enseignement.
Il y a fort à parier qu’en homme élégant et discret, Gustav Leonhardt aurait détesté les hommages dont il est l’objet depuis quelques jours dans le monde entier, celui-ci comme les autres. Il m’était cependant impossible de ne pas honorer la mémoire d’un de ceux sans l’engagement duquel rien de ce que les plus jeunes amateurs de musique baroque considèrent aujourd’hui comme acquis, en termes d’interprétation comme de répertoire, n’aurait été envisageable. Loin de l’image de divinité inaccessible et marmoréenne, c’est le formidable vivant dont le regard s’est pour toujours refermé sur les miroitements du Herengracht en ce 16 janvier 2012 que j’ai tenu à saluer.

Écouter Gustav Leonhardt :

Le legs discographique du musicien est considérable, puisqu’il a signé plus de 200 enregistrements en qualité de soliste ou de chef, dont il faut dire d’emblée que nombre ne sont malheureusement disponibles que de façon très aléatoire ; les extraits retenus pour accompagner ce billet d’hommage ne sont que de faibles reflets d’un ensemble dont l’importance fait espérer un jour une édition intégrale.
À qui ne connaîtrait pas ou peu le travail du maître, je conseille en priorité le récital qu’il consacrait à des compositeurs anglais et allemands chez Alpha (plage n°2) et qui a le mérite d’offrir un vaste panorama des répertoires qu’il abordait, à la notable exception de la musique française, en particulier Louis Couperin et Antoine Forqueray avec lesquels ses affinités sont indiscutables. Le mieux est ensuite de partir à la découverte de ses disques avec le même esprit curieux qui l’a animé tout au long de sa vie : vous y trouverez mille occasions d’apprendre et de vous émouvoir, y compris lorsque la réalisation vocale ou instrumentale est imparfaite ou datée.

1. Johann Sebastian Bach (1685-1750), Cantate pour le 16e dimanche après la Trinité, Liebster Gott, wenn werd ich sterben ? BWV 8 (1724) :
[I] Chœur : « Liebster Gott, wenn werd ich sterben ? »

King’s College Choir Cambridge
Leonhardt-Consort
Gustav Leonhardt, direction

johann sebastian bach cantatas bwv 7 8 9 gustav leonhardtCantates BWV 7-9. 1 CD Teldec Classics 85738 10145. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

2. William Byrd (c.1542-1623), Queens Alman

Gustav Leonhardt, claviorganum

bach bull byrd gibbons pachelbel gustav leonhardt alpha 042Bach – Bull – Byrd – Gibbons – Hassler – Pachelbel – Ritter – Strogers. 1 CD Alpha 042. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

3. Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Da Pacem, Domine, in diebus nostris

Gustav Leonhardt, orgue de la Sint-Jacobskerk de La Haye

jan pieterszoon sweelinck organ works gustav leonhardtŒuvres pour orgue. 1 CD DHM 05472 77434 2. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

La photographie de Gustav Leonhardt au château de l'Engarran en juin 2011 est de Philippe Leclant, que je remercie de m’avoir autorisé à l’utiliser.
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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 17:51

 

francisco de zurbaran coupe d eau et une rose sur une assie

Francisco de Zurbarán (Fuente de Cantos, 1598-Madrid, 1664),
Coupe d’eau, rose et assiette d’argent
, c.1630.

Huile sur toile, 21,2 x 30,1 cm, Londres, National Gallery.

 

Il est des figures qui nous accompagnent depuis si longtemps que l’on finit par les croire immortelles. Si certains se souviennent de ce qu’ils faisaient et du lieu où ils se trouvaient le 11 septembre 2001, je n’oublierai pas le léger brouillard et les feuilles jaunies qui habillaient les rues de Douai, ce 23 novembre 2011, alors que mes pas se hâtaient vers le musée de la Chartreuse. « Montserrat est morte », ce simple message envoyé par une amie m’a laissé tellement incrédule que je l’ai immédiatement rappelée pour lui demander s’il ne s’agissait pas d’une méprise. Ce n’en était pas malheureusement pas une. Ainsi, la voix qui me laissait muet de stupeur à l’écoute des Chants de la Sibylle, celle en compagnie de laquelle je chantonnais Su la cetra amorosa, s’est à jamais éteinte, même si son écho ne m’a guère quitté depuis cette annonce.

 

L’histoire de Montserrat Figueras est celle d’une réussite musicale d’autant plus exemplaire qu’elle ne doit rien à la facilité ou aux compromissions. Imagine-t-on le courage et la passion qui portaient la jeune femme tout juste mariée, en 1968, à celui qui serait le compagnon de toute une vie, Jordi Savall, pour qu’elle décide de quitter Barcelone, où elle était née le 15 mars 1942, afin d’aller vivre avec lui, au sein de la Schola Cantorum de la lointaine Bâle, sa passion pour la musique ancienne dont l’absence, en Espagne, de structures adaptées ne lui permettait pas de faire son métier ? La superbe harmonie qui se dégageait de ce couple devenu bientôt famille avec la naissance d’Ariana (1972) puis de Ferran (1979), perceptible dans l’émouvant enregistrement les réunissant tous les quatre, Du temps et de l’instant (Alia Vox, 2005), ne doit pas faire oublier ce qu’il lui a fallu de ténacité et d’investissement pour fonder, en 1974, Hespèrion XX, puis le faire vivre et prospérer ainsi que les autres ensembles qu’il avait engendrés, en explorant des répertoires plus ou moins totalement tombés dans l’oubli. Jusqu’au terme de sa vie, Montserrat Figueras aura porté haut cette flamme de la musique ancienne, la faisant progressivement dialoguer de plus en plus avec les répertoires issus d’autres cultures, avec une détermination et une dévotion à son art que rien, sinon les affres du cancer qui l’a finalement emportée, ne pouvaient briser.

montserrat figuerasIl serait trop facile, comme on l’a quelquefois lu ou entendu, de réduire la place de la soprano à celle d’une égérie dont le rôle principal aurait été de soutenir les projets souvent ambitieux de son mari. Il suffisait de les observer quelques brefs instants lorsqu’ils étaient tous deux sur scène pour comprendre que leur complicité était celle d’égaux marchant d’un même pas, unis par un amour, une foi inébranlable dans la musique qu’ils servaient. Indissociables et pourtant distincts, suffisamment humbles pour mettre au service de l’autre toute l’étendue de leur talent. Pour vous en convaincre, écoutez Lux Feminæ, ce disque d’une irradiante beauté dont le soin apporté à la conception et à la réalisation témoigne de l’importance qu’il revêtait aux yeux de Montserrat Figueras, tandis que le souffle qui l’anime révèle à quel point elle l’a porté avec une infinie tendresse, et sentez comment Jordi Savall, dont le nom n’apparaît sur la pochette qu’au milieu de celui des autres musiciens mais dont la présence attentive est, à chaque seconde, la main posée sur l’épaule pour donner ce qu’il faut de courage, déploie pour elle les trésors de son art, offrant à sa voix un écrin amoureusement ciselé. Et quelle voix ! Pas de celles qui cherchent à en imposer par de vaines pirouettes techniques en sacrifiant l’expression, mais, tout au contraire, d’une éloquence telle que la force pénétrante de sa douceur parvient à plonger en quelques secondes l’auditeur dans les affres d’une indicible mélancolie, comme dans les bouleversants El Testament d’Amèlia du disque Cançons de la Catalunya mil.lenària ou Hor ch’è tempo di dormire de Merula, à lui ensoleiller l’âme, ou à lui transmettre le tremblement d’effroi qui saisit le croyant devant le spectacle du Jugement dernier dépeint dans ces Chants de la Sibylle avec lesquels Montserrat Figueras a su si parfaitement faire corps qu’on peine à imaginer ces prophéties aux lueurs de tonnerre chantées par une autre interprète. Un timbre diapré, à parts égales, de moirures d’une infinie luminosité et de lambeaux de nuit, fascinant car parfois traversé de lueurs inquiétantes tout en demeurant d’une limpidité et d’une fraîcheur de source, un chant empli des voix du passé dans lesquelles il puisait l’inextinguible vitalité et la tendresse infinie offertes ensuite en partage aux auditeurs.

Le legs discographique de Monserrat Figueras est important, en quantité comme en qualité ; il constitue un trésor assez inépuisable d’émotions mais aussi d’enseignements vers lequel mélomanes et musiciens reviendront souvent pour nourrir leur réflexion et leur sensibilité. Le souvenir de cette femme radieuse et discrète n’a pas fini de nous accompagner et ne s’éteindra que lorsque mourra le soleil.

 

Quelques conseils d’écoute pour retrouver Montserrat Figueras :

 

lux feminae montserrat figuerasLux Feminæ, 900-1600. Choix d’œuvres célébrant l’image de la femme au travers de 700 ans de musique, cette anthologie est sans doute un des disques les plus émouvants de la chanteuse, qui l’a entièrement conçu.

 

1 SACD Alia Vox AVSA 9847. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extrait proposé :

Texte : Sainte Thérèse d’Avila (1515-1582)/Musique : Moxica (Cancionero Musical de Palacio, XVe-XVIe siècles) : Alma, buscarte has en Mi

 

Le Chant de la Sibylle :

Une série de trois enregistrements envoûtants, dont seul le premier des deux volumes parus chez Astrée, respectivement en 1988 et 1996, a été réédité :

el cant de la sibilla catalunya montserrat figueras jordi sEl Cant de la Sibil.la – Catalunya. 1 SACD Alia Vox AVSA 9879. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

el canto de la sibilla II galicia castilla montserrat figueEl Cant de la Sibil.la – Galicia, Castilla. 1 CD Fontalis/Auvidis ES 9942. À rééditer.

 

Le troisième est couramment disponible :

el cant de la sibilla mallorca valencia montserrat figuerasEl Cant de la Sibil.la – Mallorca, València (1400-1560). 1 SACD Alia Vox AVSA 9806. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

cancons de la catalunya millenaria montserrat figueras jordCançons de la Catalunya mil.lenària. Une anthologie tirée du chansonnier catalan, proposant des musiques tour à tour nobles, réjouies ou d’une mélancolie poignante transcendées par le pouvoir d’une voix qui, en en épousant les moindres inflexions, les rend incroyablement frémissantes.

 

1 SACD Alia Vox AVSA 9881. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

tarquinio merula su la cetra amorosa montserrat figueras joTarquinio Merula (1595-1665), Su la cetra amorosa, arie e capricci. Cet enregistrement de musique italienne, paru à l’origine en 1993 sous étiquette Astrée, est bouleversant de bout en bout grâce à la faculté que possèdent les interprètes à habiter chaque pièce avec une conviction qui laisse sans voix. Mention spéciale à Hor ch’è tempo di dormire, chanson spirituelle sur un rythme de berceuse qui referme le programme et pour laquelle Montserrat Figueras avait une tendresse particulière.

 

1 SACD Alia Vox AVSA 9862. Ce disque peut-être acheté en suivant ce lien.

 

Extrait proposé :

Hor ch’è tempo di dormire, canzonetta spirituale sopra alla nanna

 

Illustration complémentaire :

La photographie de Montserrat Figueras est de Lionel Bonaventure pour l’AFP.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Pour mémoire
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