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23 juin 2009 2 23 /06 /juin /2009 18:06



Vierge de Miséricorde,
Champagne, premier tiers du XVe siècle.
Calcaire, Paris, Musée du Louvre.

 

Le propre des chefs d'œuvre musicaux est de résister longtemps aux interprètes jusqu'au jour où il s'en trouve un dont l'humilité face à la partition est telle qu'elle permet à la musique de s'épanouir pleinement et de s'imposer avec la force de l'évidence à l'auditeur. Vous trouverez ainsi beaucoup de très belles versions du Requiem de Mozart, mais peu de véritablement incontestables, tandis qu'un monument comme le Messie de Haendel attend toujours son heure.

Jusqu'à ce jour, nombre d'ensembles spécialisés et non des moindres se sont confrontés avec des bonheurs très divers à la Messe de Nostre Dame de Guillaume de Machaut, la réalisation la plus convaincante étant, à mes oreilles, celle de l'Ensemble Gilles Binchois (Harmonic Records, 1990), tenant, par son équilibre, la dragée haute tant à Andrew Parrott (EMI, 1984) qu'à l'Ensemble Organum (Harmonia Mundi, 1996), l'un handicapé par une volonté un peu artificielle de « faire messe », l'autre trop préoccupé par la démonstration systématique de principes interprétatifs que l'on a connus plus convaincants ailleurs, sans parler du naufrage du Hilliard Ensemble (Hyperion, 1989), dont la lecture désincarnée et très XVIe siècle est un contresens permanent. C'est dire que la vision d'Antoine Guerber et de ses chantres de Diabolus in Musica était attendue avec une certaine impatience ; avant de parler de l'enregistrement publié par le label Alpha, disons quelques mots sur le compositeur et son ouvrage.

 

Guillaume de Machaut est né, sans doute dans le bourg des environs de Reims qui lui a donné son nom, vers 1300. On ne sait rien de sa formation, même si l'on peut, compte tenu de la richesse de sa production, conjecturer qu'elle fut particulièrement soignée. En 1323, il entre au service de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, en qualité d'aumônier et de secrétaire. Il va suivre son maître dans ses campagnes militaires en Allemagne, en Silésie, en Pologne et en Lituanie jusqu'en 1331. En 1334, il obtient les canonicats de la cathédrale de Reims et de Saint-Quentin. À la mort de son protecteur, en 1346, il entre au service de sa fille, Bonne, femme du futur Charles V, jusqu'en 1349 où elle même meurt de la peste. Guillaume devient alors secrétaire du roi de Navarre, puis du duc de Berry. Vers 1364, il écrit deux chefs d'œuvre, l'un littéraire, l'autre musical : Le Voir Dit et la Messe de Nostre Dame. En 1369, il produit une vaste chronique de 9000 vers, La prise d'Alexandrie, et meurt à Reims en 1377.

 

Si la Messe de Nostre Dame n'est pas la plus ancienne messe polyphonique à nous être parvenue (la Messe de Tournai, dont les différents morceaux semblent avoir été composés entre la fin du XIIIe et la première moitié du XIVe siècle, la précède), elle semble être, en revanche, la première à avoir été écrite par un même compositeur et à présenter les cinq parties de l'Ordinaire et l'Ite missa est pour quatre voix. Une œuvre pionnière, donc, par sa cohérence, même si on ne peut pas encore parler de messe musicalement unitaire, comme ce sera le cas dès le siècle suivant. Sans entrer dans des considérations musicologiques trop pointues - je renvoie les lecteurs curieux au remarquable livret du disque, rédigé par Antoine Guerber - la Messe de Nostre Dame juxtapose de façon fascinante héritage et nouveauté. Le Gloria et le Credo bâtis comme des conduits, forme alors désuète apparue au XIIe siècle et illustrée, notamment, par les grandes réalisations de l'École de Notre Dame, représentent la part d'une tradition savamment recomposée, tandis que l'isorythmie partielle ou totale des Kyrie, Sanctus, Agnus Dei et Ite missa est est un procédé typique de l'Ars Nova, florissant au XIVe siècle. Machaut, avec une maîtrise confondante, combine et transforme ces éléments, jouant, en outre, avec les consonances, les dissonances, l'utilisation d'intervalles inhabituels et les changements de couleur vocale avec une liberté et une efficacité qui regardent loin vers l'avenir. Œuvre charnière, la Messe de Nostre Dame est un chef d'œuvre foisonnant de subtilités, indispensable pour qui veut comprendre l'évolution de la musique occidentale et particulièrement exigeant pour les interprètes.

 

Il est rare que j'emploie ce type d'adjectif, mais la réalisation de Diabolus in Musica est tout simplement exceptionnelle ; elle établit pour la Messe de Nostre Dame une référence qui relègue toutes les autres lectures au statut de complément et s'impose comme une aune à laquelle mesurer toutes les versions futures.
Il faut louer tout d'abord l'intelligence de la conception du programme, qui replace la partition de Machaut dans le contexte, historiquement le plus vraisemblable, d'une messe mariale votive, quand Parrott, tintinnabulements malvenus à l'appui, jouait la carte d'une messe solennelle ; les pièces choisies en complément, qu'elles appartiennent au propre grégorien (manuscrit 224 de la Bibliothèque de Reims) ou soient extraites des prestigieux codex d'Ivrée ou de Chantilly, sont toutes de grande qualité et rendues avec le même soin que la Messe elle-même, avec une mention spéciale pour l'extraordinaire motet de Philippe Royllart,
Rex Karole (en écoute dans ce billet), qui annonce déjà les vertiges de l'Ars subtilior.
Après plus d'une dizaine d'écoutes complètes, je ne trouve rien à redire à l'interprétation. Il est évident que chaque détail en a été soigneusement pensé, jusque dans la restitution de la prononciation, mais jamais ce soin ne se traduit par une quelconque pédanterie, bien au contraire. Antoine Guerber et ses huit chantres ont su se mettre à la juste hauteur des œuvres, sans se laisser impressionner par elles (façon Hilliard) et sans chercher à prouver quoi que ce soit au travers d'elles (façon Organum). Il en résulte une fascinante sensation de fluidité et de naturel, qui, tout en confirmant la Messe dans son caractère de monument de la musique occidentale, la rend étonnamment proche et accessible. Porté par des voix superbes de justesse et de souplesse, le programme proposé conjugue, ce qui n'est pas si fréquent, impact sensible, portée spirituelle et sensation d'intimité. Signalons pour finir que la prise de son, réalisée en l'abbaye de Fontevraud, est précise et chaleureuse, avec une réverbération parfaitement maîtrisée qui ne noie jamais les lignes du chant, ce qui est loin d'être toujours le cas dans ce type de répertoire.

Ce disque est, à mon sens, une triple confirmation. La première, évidente, est la place éminente de Machaut dans le paysage musical du Moyen-Âge ; la seconde est que la musique médiévale, quand elle est abordée avec humilité et talent, est extraordinairement vivante. La troisième est que Diabolus in Musica, par son approche exemplaire, car informée en demeurant exempte de tout systématisme, est un des meilleurs serviteurs actuels du répertoire qui s'étend du XIIe à l'orée du XVIe siècle. Si vous ne deviez faire l'acquisition cette année que d'un seul disque de musique sacrée, n'hésitez pas : cette Messe de Nostre Dame de référence est un compagnon dont les beautés vous accompagneront longtemps.


Guillaume de Machaut (c.1300-1377), Messe de Nostre Dame (+ Royllart et anonymes).


Diabolus in Musica.
Antoine Guerber, direction.


1 CD Alpha 132.

 

Extraits proposés :

En tête de billet :

Messe de Nostre Dame : Credo.


En fin de billet :

Philippe Royllart (actif au XIVe siècle) :
Motet Rex Karole/Leticie/[Contreteneur]/Virgo prius.


Crédits : Photographie d'Antoine Guerber © Robin Davies / Alpha productions.

Les deux miniatures représentant Guillaume de Machaut sont extraites du manuscrit Français 1584 conservé à la Bibliothèque Nationale de France.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Contrepoints
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commentaires

Jean-Christophe 01/07/2009 20:17

Cher Paul,Tu parles d'or, comme toujours, en remettant l'Homme au coeur du propos de cette interprétation de la Messe de Nostre Dame. Car c'est bien ce qui en fait la force et la singularité, cette capacité à faire sentir que dans cette musique le chant fait prière réinvente note à note le Dieu qu'il célèbre.Merci à toi d'avoir souligné ceci avec autant de finesse.

Paul 25/06/2009 12:55

Par ce matin en demi-teinte,  j'écoutais le beau travail de Suzanne Haik Vantura  "la musique de la Bible révélée" (33trs Harmonia Mundi, 1975) et m'inquiétais, m'effarouchais de la brûlure  de ce "buisson ardent"  (Exode III 1) et de la parfaite certitude de ce Dieu qui annonce "Je suis l'être invariable" - "I AM THAT I AM" dit la traduction anglaise du "ehyeh asher ehyeh" hébreu ; terrifiante proclamation lancée vers nous qui ne sommes que les passagers du temps, puis, grâce à toi, j'ai pu écouter ce magnifique credo de la messe de Notre Dame, si émouvant où, cette fois enfin, c'est l'homme qui parle et s'adresse à Celui-la qu'en un sens ses paroles font naître. Merci, Jean-Christophe, de ce moment inoubliable.

La Trollette 25/06/2009 11:52

Picasso m'en préserve!

Ghislaine 24/06/2009 22:14

C'est si bien dit David et mon JC Et Trollette, c'est tellement précieux les gens qui ne se prennent pas au sérieux  

David (67) 24/06/2009 21:06

Entièrement d’accord avec toi cher Jean-Christophe, le cœur suffit largement

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