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18 décembre 2014 4 18 /12 /décembre /2014 07:39

 

John Grant BBC Philharmonic Live in Concert

Enregistrer un disque avec un orchestre symphonique est le fantasme d'un certain nombre de chanteurs, mais du rêve à la réalité, il y a parfois un abîme des plus périlleux : si l'exercice est mal maîtrisé, les orchestrations viennent déverser des litres de mélasse qui rendent le résultat pataud et souvent complètement indigeste, mais s'il a été intelligemment pensé, les habits de lumière dont elles parent les chansons soulignent, au contraire, leur caractère classique et fait sentir combien elles appelaient foncièrement ce type d'arrangements. Le double disque que nous propose John Grant accompagné, excusez du peu, par les forces du BBC Philharmonic Orchestra, se classe dans la seconde catégorie comme, en France, les projets similaires d'un William Sheller, l'art des deux hommes étant d'ailleurs parfois étonnamment proche. Le chanteur américain a extrait de ses deux albums les titres qui se prêtaient le mieux à cette métamorphose et si son choix laisse une place à quelques compositions plus rythmées, comme l'électronique Pale green ghosts, rencontre aussi improbable qu'impeccable entre deux univers diamétralement opposés qui prend ici des dimensions cinématographiques, il fait surtout la part belle aux ballades oscillant entre tendresse et mélancolie, mais sans pour autant que cette programmation génère le moindre ennui ou un sentiment d'uniformité, grâce à l'intelligence des arrangements de Fiona Brice qui habillent somptueusement les chansons sans les alourdir et en préservant un excellent équilibre entre l'accompagnement par l'orchestre et le quatuor piano-guitare-basse-batterie. Dans cet écrin luxueux et pourtant jamais ostentatoire – nombre de passages instrumentaux sonnent de manière presque chambriste – la voix de John Grant s'épanouit et se libère, osant des graves abyssaux (GMF, ou comment lâcher, l'air de rien, « je suis la plus belle ordure que tu rencontreras jamais » — ordure étant un euphémisme pour motherfucker dans l'original) ou des détimbrages soudains mais parfaitement contrôlés qui mettent les émotions à nu, comme dans les premières mesures de Caramel, où la frontière entre sensualité rauque et douleur déchirante s'abolit complètement. Incroyablement tendres (TC & Honeybear) ou pleines de rage contenue (Glacier, dénonciation, d'autant plus forte qu'elle n'est jamais démonstrative, de l'homophobie dont John Grant a été victime durant son adolescence), les chansons explorent principalement les terres de la nostalgie (Marz et l'épure de toute beauté Fireflies) et des amours blessées (You don't have to), déçues (It doesn't matter to him), truquées (Where dreams go to die) où les éclaircies font figure d'exceptions (Outer space). Mais l'univers de John Grant n'est pas fait que d'une enfilade de coins d'ombres que l'on traverserait à sa suite avec des larmes plein les yeux ; on y trouve aussi un singulier mélange de divagations amusées (Sigourney Weaver) et surtout d'humour teinté de cynisme (GMF) ou d'absurde (Queen of Denmark : « je voulais changer le monde et je ne parvenais même pas à changer de sous-vêtements »), autant de moments où l'on sent à quel point les diverses dépendances toxiques par lesquelles il est passé ont laissé en lui une amertume et une ironie également indélébiles.

Le long de cette route qui le ramenait des enfers est né un style qui, s'il n'est sans doute pas révolutionnaire, est extrêmement personnel, jouant à merveille de la distance et de la proximité, du tranchant et du caressant. Et il y a cette voix souvent troublante – ne rêveriez-vous pas que la personne que vous aimez vous murmure avec le même timbre que rien n'arrête votre beauté (« Your beauty is unstoppable », Where dreams go to die) ? –, toujours éloquente, et qui souvent semble étrangement familière quand, en exposant pour vous ses fêlures, elle vous tend un miroir dans lequel vous êtes surpris, parfois même un peu effrayé, de reconnaître les vôtres. Il ne fait guère de doute qu'avec cette production brassant deux univers chers à son cœur, John Grant qui avoue, au détour d'une chanson, que la découverte du Prélude en ut dièse mineur de Rachmaninov a eu sur sa sensibilité un influence déterminante, a réalisé un rêve et l'on a hâte d'embarquer à ses côtés sur les ailes de ceux que son imagination est sans doute déjà en train de tisser pour nous.

 

John Grant BBC Philharmonic Live in ConcertJohn Grant with the BBC Philhamonic Orchestra : Live in Concert

 

2 CD [durée : 46'06" et 44'52"] Bella Union/BBC Worldwide. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Where dreams go to die
(Paroles & musique : John Grant)

 

2. Pale green ghosts
(Paroles & musique : John Grant)

 

Cette chronique est dédiée à François, à qui je dois la découverte récente de John Grant, mais également, depuis de nombreuses années, de tant d'autres musiques, « populaires » ou « savantes. » Quand, dans la main qui guide, s'unissent la curiosité et l'empathie dans le désir de transmettre, on chemine volontiers et on apprend beaucoup, sur le monde et sur soi-même.

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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 09:11

Albums 2014

Inlassablement, la fin de l'année marque le temps des rétrospectives et autres palmarès. Sollicité par Culturopoing, site auquel je collabore avec plaisir et qui sera peut-être celui auquel je réserverai, à partir de l'année prochaine, mes articles sur le répertoire non classique, pour établir la liste des albums ayant retenu mon attention en 2014, je me suis dit, en rendant ma copie, que je prendrais finalement le risque de la proposer ici, au cas où elle intéresserait quelques-uns d'entre vous.

J'ai bien conscience que, pour un certains nombre de personnes, ces chemins de traverse que j'emprunte représentent autant de faux pas qui me décrédibilisent à leurs yeux ; un de ces petits marquis qui s'érigent aujourd'hui en arbitres des élégances sur les réseaux sociaux m'aura ainsi moqué de préférer un bon vieux Pink Floyd à un disque raté de musique napolitaine qu'il présentait en l'affublant de la quincaillerie superlative qui lui tient lieu de discours. Pour les gens de ma génération (j'aurai 45 ans à la fin de cette année), je veux croire que les frontières entre les genres ne sont plus aussi étanches qu'elles purent l'être pour d'autres et qu'il est possible de passer du XVe siècle de Wolkenstein au New-York électrique d'Interpol sans avoir besoin de se justifier, quand bien même je donne le sentiment de le faire ici, ma parole étant publique. Peut-être aussi dois-je au fait d'avoir trouvé dans mon biberon les Beatles et Pink Floyd avant même de connaître le nom de Mozart de n'avoir développé, quand je l'ai rencontré et adopté, aucun esprit de caste et d'avoir eu la chance de conserver un pied dans chaque univers.

Voici donc douze reflets de ce que fut mon année 2014 sur ces chemins buissonniers retrouvés avec un bonheur confinant parfois à l'ivresse. Je m'en suis tenu aux catégories album, chanson et découverte de l'année demandés dans l'exercice initial, mais tout est sur le cliché qui accompagne ces quelques lignes.

 

Albums de l'année :

 

Gem Club In roses28 janvier — Gem Club, In roses

Après un Breakers (2011) d'un intimisme suffocant, le duo devenu trio Gem Club revient avec un nouvel opus dont la science des atmosphères est tout bonnement saisissant. On ne sait jamais, avec ces musiciens experts dans le maniement des silences et de l'ellipse, si l'on se situe du côté du rêve ou de l'éveil, et In roses renouvelle l'exploit de nous faire frissonner avec trois fois rien, si ce n'est des chansons épurées, des ambiances impalpables, quelques arrangements soignés, toute une alchimie du presque rien dont les éléments finissent pourtant par se mêler pour mieux vous prendre à la gorge en vous mettant face à vos émotions. Dangereusement envoûtant.

 

Extrait choisi : Braid

 

Jeanne Cherhal Histoire de J10 mars — Jeanne Cherhal, Histoire de J

La tentation est grande, bien entendu, de tenter de deviner la part d'autobiographie qui se cache sous l'initiale du titre, et si l'on peut imaginer que cette dimension de miroir n'est pas absente, le fait n'a pas, en soi, une si grande importance. Ce que l'on retient au fil des écoutes de ce disque chaleureux et intime que sa construction et sa production également impeccables n'empêchent pas de regarder l'auditeur dans les yeux et de lui murmurer à l'oreille, c'est l'impression de se trouver face à une réalisation que son équilibre rend déjà classique.

 

Extrait choisi : Noxolo

 

Thirteen Senses A strange encounter5 mai — Thirteen Senses, A strange encounter

On les croyait perdus et sans doute le sont-ils d'ailleurs en grande partie, du moins pour l'industrie du disque. Les Thirteen Senses sont des Phaéton qui se sont vus trop grands et l'ont payé, après les débuts prometteurs de The Invitation (2004), par une descente en torche, le temps de deux albums exsudant la mauvaise graisse, dont on pensait qu'elle les avait pulvérisés. Il n'en est rien et sur la terre brûlée de ses échecs, ce groupe dont plus personne n'attend quoi que ce soit a fait pousser un disque merveilleux, qui renoue avec la sveltesse sans renoncer au lyrisme et retrouve la fraîcheur de l'inspiration de ses débuts en nous offre une promenade nocturne et scintillante, oscillant sans cesse entre la joie de se sentir vivant et le souvenir de blessures pas encore cicatrisées. Ne cherchez pas ce disque en boutique, il n'est hélas disponible qu'en téléchargement, cette pauvreté de diffusion étant d'autant plus désolante quand Coldplay, à qui on a régulièrement reproché à Thirteen Senses de vouloir ressembler, a vendu par palettes entières son Ghost stories sorti deux semaines plus tard, un disque qui se voulait un retour aux sources mais n'a fait que montrer cruellement à quel point elles étaient taries.

 

Extrait choisi : Stars make progress

 

Douglas Dare Whelm12 mai — Douglas Dare, Whelm

Douglas Dare n'a pas 25 ans et son premier album est d'une hauteur de vue assez ébouriffante. Une mère professeur de piano l'a encouragé dans la voie de la composition, il a commencé à écrire des chansons en 2008 et a fini par se lancer cinq ans plus tard (Seven Hours EP, 2013), armé de textes finement ciselés, d'un sens mélodique très sûr (très « classique », pour tout dire) et d'un goût affirmé pour les expérimentations sur les textures sonores. Whelm est un disque au romantisme assumé, percé de plongées mélancoliques quelquefois vertigineuses et animé par un souffle à la fois intimiste et épique qui le rend aussi impressionnant qu'attachant.

 

Extrait choisi : Swim

 

Nick Mulvey First Mind12 mai — Nick Mulvey, First mind

First mind se révèle un premier album d'une grande richesse qui souligne aussi bien le savoir-faire de son auteur que sa capacité à savoir s'entourer pour donner corps à ses projets. On sait gré à Nick Mulvey d'avoir, comme tout bon peintre, résisté à la tentation de l'effet pittoresque pour lui-même et d'avoir préféré le mettre entièrement au service d'un disque qui parle de voyages et d'amour avec pudeur et fièvre.

 

Extrait choisi : I don't want to go home

 

Isaac Delusion2 juin — Isaac Delusion

Chacun abordera ce disque avec la sensibilité qui lui est propre. Certains retiendront avant tout son caractère globalement enjoué et sensuel – notons que même si l'électronique est évidemment reine ici, le soin apporté à la réalisation et la présence d'instruments acoustiques lui apportent une véritable chaleur –, d'autres le liront comme la bande-son rêvée, dans tous les sens du terme, des longues soirées de fête où l'on se croise et parfois se frôle sans toujours se rencontrer, des promenades en lisière d'océan ou sous les dunes sous des cieux gonflés de nostalgie.

 

Extrait choisi : A little bit too high

 

Christine and the Queens Chaleur humaine2 juin — Christine and the Queens, Chaleur humaine

J'aurais dû détester ce disque avec ses textes mélangeant allègrement français et anglais, mais dès que je lui ai accordé de l'attention, je suis tombé sous le charme de ces chansons dont certains se sont plu à dénigrer la naïveté des paroles, qui me semble plutôt la recherche d'une certaine simplicité tranchant avec le caractère très étudié d'arrangements pensés et léchés dans les moindres détails. On aurait d'ailleurs pu craindre que ce côté très technique engendrât de la froideur, mais c'était compter sans une musicienne pour laquelle le corps est également un moyen d'expression et qui fait souffler sur les machines un souffle incroyablement organique.

 

Extrait choisi : Saint Claude

 

The Antlers Familiars17 juin — The Antlers, Familiars

La trajectoire de The Antlers ressemble à une lente libération dont chaque album marquerait une étape, et les timides rayons de soleil que Burst apart (2011) avait fait entrer dans la chambre désolée de Hospice (2009) inondent généreusement Familiars qui, sans être franchement joyeux (on peut parier que les productions de ce groupe ne le seront que par accident), se distingue de ses prédécesseurs par une atmosphère presque sereine, qui se délivre peu à peu de la pesanteur comme d'une vieille peau. Un disque complexe qui regarde souvent du côté du jazz et entraîne l'auditeur, un peu à la manière de la Symphonie en ré mineur de César Franck, des ténèbres à la lumière.

 

Extrait choisi : Director

 

Angus & Julia Stone1er août — Angus & Julia Stone

Frère et sœur (option chien et chat) propulsés en 2010 sous le devant de la scène par le succès international rencontré par Big Jet Plane et le très bel album Down the way qui contenait ce délicieux hymne au nonchaloir, leur aventure devait être sans lendemain, le duo s'étant rapidement séparé pour mener des projets en solo. Il aura fallu l'obstination du producteur Rick Rubin pour que naisse cet album fiévreux et sans ambages dans lequel circule une énergie que les Stone n'avaient jamais montré auparavant à ce niveau d'incandescence, une sensualité parfois un rien hautaine traversée de subits assombrissements qui le rendent définitivement fascinant.

 

Extrait choisi : A heartbreak

 

Interpol El Pintor8 septembre Interpol, El Pintor

D'une certaine façon, l'atmosphère de ce cinquième album pourrait être résumée par le titre de son morceau d'ouverture, All the rage back home, tant il semble évident que Paul Banks, Daniel Kessler et Samuel Fogarino ont fini par retrouver l'énergie farouche, menaçante, orageuse qui donne à la musique d'Interpol la pulsation fiévreuse que l'on perçoit en filigrane de ses accès de rage rentrée et qui la distingue du tout-venant. Il y a peu d'éclaircies durant les quarante minutes d'El Pintor, un disque concentré qui ne s'embarrasse guère de fioritures et avance souvent les mâchoires serrées dans une atmosphère lourde d'une tension électrique qui porte encore les traces du combat qui l'a engendré.

 

Extrait choisi : My desire

 

Chanson de l'année : Real Lies, North circular

Real Lies North CircularNous sommes d'accord, cette catégorie ne veut pas dire grand chose et désigner une chanson parmi les milliers qui sont produites chaque année à un petit côté aiguille dans une meule de foin assez ridicule. Disons plûtôt qu'il s'agit de la marque d'un vif intérêt à l'égard de ce jeune trio londonien formé en 2012 et qui a visiblement digéré pas mal d'influences en provenance des années 1980, comme, par exemple, celle de NewOrder. Instinctivement, c'est pourtant à West End Girls des Pet Shop Boys que me fait songer ce North Circular conçu comme une déambulation nocturne et embrumé qui hésite entre jouer les gros bras et s'affaler dans un coin pour aller cuver son excès de bière. Au bout de la nuit, on sait déjà que le réveil sera difficile quand le réel s'imposera dans toute son insignifiance. Les trois garçons de Real Lies restituent ce mélange de morgue et de désespérance avec intelligence et je me dis que doués, futés et crâneurs juste ce qu'il faut comme ils le sont, ils ont les moyens de nous surprendre dans les mois et les années à venir.

 

Révélation de l'année : John Grant

Je n'ai découvert cet artiste qui a déjà deux albums derrière lui (Queen of Denmark en 2010, Pale green ghosts en 2013) que très récemment, grâce à un ami qui m'a souvent mis sur la voie de pépites de ce genre et qui sourira s'il me lit. J'ai instantanément rendu les armes devant des compositions très directes malgré, parfois la luxuriance des arrangements, portées par une voix qui, dans ses douceurs et ses blessures, semble s'adresser à chacun de nous. J'ai appris depuis quel avait été le parcours de l'homme réchappé des enfers, qu'il s'agisse de celui que lui avait fait vivre son orientation sexuelle durant son adolescence ou de ceux, toxiques, dans lesquels il s'était abîmé ensuite. John Grant est un miraculé aux inspirations souvent miraculeuses.

 

Titre choisi : Glacier

 

John Grant QueenOf DenmarkQueen of Denmark

 

John Grant Pale green ghostsPale green ghosts

 

John Grant BBC Philharmonic Live in ConcertLive in Concert, avec le BBC Philharmonic

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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 07:31

 

Interpol El Pintor

Il y a quatre ans, on avait laissé Interpol dans un sale état, à l'image fracassée de la pochette d'un album éponyme dont on peinait à sauver plus de trois chansons, le disque d'un groupe à bout de souffle dont l'inspiration patinait et se révélait une nouvelle fois incapable, après la dispersion de Our love to admire (2007), de prolonger l'enchantement de ses deux premiers opus, le foudroyant Turn on the bright lights (2002) et le (très) relativement plus apaisé Antics (2004). On sentait confusément que 2010 marquerait un point de non-retour, qu'il devait se passer quelque chose de suffisamment fort pour faire repartir une machine qui se grippait à force d'atermoiements entre répétition de formules à succès et aspiration à arpenter de nouveaux chemins. Le bassiste Carlos Dengler claqua la porte, le quatuor devint trio, condamné à repenser son équilibre sans ce pilier majeur, à se réinventer de l'intérieur. De cette douloureuse mutation naquit El Pintor, paru au début du mois de septembre 2014.

D'une certaine façon, l'atmosphère de ce cinquième album pourrait être résumée par le titre de son morceau d'ouverture, All the rage back home, tant il semble évident que Paul Banks, Daniel Kessler et Samuel Fogarino ont fini par retrouver l'énergie farouche, menaçante, orageuse qui donne à la musique d'Interpol la pulsation fiévreuse que l'on perçoit en filigrane de ses accès de rage rentrée et qui la distingue du tout-venant. Il y a peu d'éclaircies durant les quarante minutes d'El Pintor, un disque concentré qui ne s'embarrasse guère de fioritures et avance souvent les mâchoires serrées dans une atmosphère lourde d'une tension électrique qui porte encore les traces du combat qui l'a engendré. Puisque son titre anagrammatique – sans doute le plus intelligent de l'année – nous invite à filer la métaphore picturale, c'est le mot de monochrome qui s'impose ici, la variété étant apportée par de multiples variations dans les détails, les textures et les éclairages qui font surgir de cette manière noire des paysages parfaitement différenciés. Paul Banks qui, soit dit en passant, n'a jamais aussi bien chanté qu'ici, a beau asséner, l'air faussement détaché, « fuck the ancient ways » dès les premières secondes du percutant Ancient ways, c'est bien un retour aux sources qu'opère El Pintor (Anywhere aurait sans problème pu figurer sur Turn on the bright lights), mais s'il en retrouve largement l'esprit, il permet aussi de mesurer le chemin parcouru depuis ces glorieux débuts. Certains déploreront sans doute une perte de spontanéité, voire une tendance à s'économiser – et il est vrai qu'un morceau comme Everything is wrong apparaît dangereusement paresseux, rappelant que le groupe n'est pas tout à fait sorti de sa convalescence – ou à calculer ses effets quand les deux premiers albums se dépensaient sans compter, observations toutes recevables, mais, en contrepartie, la science des atmosphères s'est considérablement développée, l'écriture musicale a gagné en raffinement et en densité. Des chansons comme My Desire, à la fois égratignée et enluminée par la guitare de Daniel Kessler, Same town, new story étonnant mélange de trouble et de fluidité, démontrent, tout comme la sensualité distanciée de My blue supreme, les lueurs inquiètes, noyées, de Breaker 1 ou les remous limoneux de Tidal wave qu'Interpol est probablement en train d'opérer une mue qui le conduit vers un langage plus complexe, des ambiances plus allusives qui risquent fort de dérouter ceux qui souhaiteraient que l'aiguille du temps reste bloquée entre 2002 et 2004. Le fait qu'El Pintor se referme sur le lancinant Twice as hard qui laisse les choses flotter dans une sorte d'entre-deux indécis n'est d'ailleurs probablement pas complètement fortuit. Au point final, on a préféré des points de suspension.

Interpol a soigné son retour et signe avec El Pintor son disque le plus réussi depuis dix ans, tant du point de vue des chansons que de la production, où la patte d'Alan Moulder est perceptible sans être envahissante. Gageons que le trio new-yorkais saura continuer à entretenir le feu sombre qui coule à nouveau dans ses veines pour poursuivre sa métamorphose et « achever de lui-même sa propre forme. »

 

Interpol El PintorInterpol, El Pintor

 

1 CD [durée totale : 39'58"] Soft Limit. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Same town, new story
(Paroles et musique : Interpol)

 

2. Ancient ways
(Paroles et musique : Interpol)

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3 août 2014 7 03 /08 /août /2014 08:03

 

Nick Mulvey First Mind

Parmi les disques parus à fin de ce printemps, un de ceux qui m'accompagne avec le plus de constance est le premier album d'un musicien dont j'ignorais tout il y a encore quelques semaines. Pourtant, Nick Mulvey n'est pas vraiment un nouveau venu puisqu'il s'est fait remarquer au sein d'un ensemble de jazz, le Portico Quartet, en lice, en 2008, pour le prestigieux Mercury Music Prize, groupe qu'il a quitté en 2011 pour suivre son chemin en soliste. Grand bien lui en a pris, car après deux EP (The Trellis en 2012 et Fever to the form en 2013) dont l'essentiel de la substance est repris ici, gagnant une toute autre ampleur grâce à la production efficace mais raffinée de Dan Carey, le bien nommé First mind se révèle une réussite extrêmement prometteuse.

 

Il n'est pas inutile de mentionner que le parcours de ce jeune auteur-compositeur-interprète né à Cambridge il y a 26 ans lui a permis de se colleter à des influences extrêmement diversifiées, du répertoire classique trouvé au berceau – une mère chanteuse d'opéra et une grand-mère pianiste – aux musiques d'Amérique latine et d'Afrique dont son cursus universitaire au sein de l'École des études orientales et africaines de Londres et ses voyages lui ont donné un goût prononcé qui innerve profondément ses compositions. Il a su faire son miel du lyrisme et des capacités de construction de l'un – une chanson comme Ailsa Craig avec ses boucles et ses textures sonores superposées au service d'une sensibilité tangible en apporte une brillante démonstration – et du sens de la pulsation et de la couleur des autres avec une finesse et une intelligence également remarquables. C'est sans doute la filiation métissée qui s'impose à l'esprit avec le plus de force lors de la première écoute d'un disque où les cordes pincées et, en tout premier lieu la guitare de son protagoniste, tracent des lignes nettes (« strings as a pencil » chante-t-il au début de The Trellis — on ne saurait mieux dire) mais souvent rêveuses que viennent soutenir des percussions toujours subtilement dosées qui apportent un ferme soutien rythmique, les autres instruments – acoustiques ou synthétiques – et les arrangements venant ensuite ajouter à cette base leurs touches de couleur. Dès First mind, le titre qui ouvre l'album, ce qui éclate également avec une évidence qui ne se démentira plus ensuite est que Nick Mulvey s'y entend pour camper une atmosphère en quelques secondes : il insuffle une superbe sensation d'espace dans ces formes closes que sont, par nature, les chansons, atteignant parfois une sorte de féerie comme dans les teintes translucides, impalpables, d'April qui semblent se recomposer sans cesse. Mais notre musicien sait également jouer avec les codes de la folk, catégorie dans laquelle on a rangé son travail pour plus de commodité, option Paul Simon – pour lequel il professe une réelle admiration – pour le caractère métissé, voire de la pop, et livrer des titres d'une redoutable efficacité tels Juramidam qui multiplie de surprenants clins d'œil à Personal Jesus de DepecheMode, ou la nonchalance au chaloupement irrésistible de Cucurucu, deux titres qui réussissent le pari de pouvoir prétendre toucher un large public sans virer pour autant à la comptine bêtifiante. Sous son apparente simplicité, voire son dépouillement (I don't want to go home, The world to me), l'art de Nick Mulvey se fait, en effet, souvent plus complexe pour embrasser des humeurs à fleur de peau, comme en attestent la tension romantique qui sinue dans Fever to the form ou le brusque flamboiement de Meet me there. Notons enfin que nombre de ses chansons dégagent une incroyable sensualité (Venus en offre un bel exemple) qui, même si elle demeure soumise à la rigueur d'une pensée musicale qui ne se perd jamais en chemin, ne distille pas moins un charme durable, quand d'autres explorent, avec le même succès, des contrées ombrées d'une tendre nostalgie, comme la saudade de The Trellis.

First mind se révèle donc un premier album d'une grande richesse qui souligne aussi bien le savoir-faire de son auteur que sa capacité à savoir s'entourer pour donner corps à ses projets. On sait gré à Nick Mulvey d'avoir, comme tout bon peintre, résisté à la tentation de l'effet pittoresque pour lui-même et d'avoir préféré le mettre entièrement au service d'un disque qui parle de voyages et d'amour avec pudeur et fièvre. Comme il chante lui-même, la première impression est souvent la bonne, et quelque chose me dit que l'on n'a pas fini d'entendre parler de ce talentueux musicien dont les prochaines réalisations sont d'ores et déjà attendues avec impatience.

 

Nick Mulvey First MindNick Mulvey, First mind

 

1 CD [durée totale : 50'02"] Fiction records. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien ou au format numérique sur Qobuz.com.

 

Extraits proposés :

 

1. Fever to the form
(Paroles & musique : Nick Mulvey)

 

2. Venus
(Paroles & musique : Nick Mulvey)

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écoutée ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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28 juin 2014 6 28 /06 /juin /2014 09:11

 

Isaac Delusion

On ne pourra pas reprocher à Isaac Delusion d'agir dans la précipitation et ce jeune groupe français qui, du duo qu'il était à l'origine est aujourd'hui devenu quatuor, aura pris le temps nécessaire pour mûrir son premier album éponyme qui nous est arrivé au début de ce mois de juin, après deux EP (Midnight sun et Early morning) semés sur notre route avec une fausse nonchalance, au début et à la fin de 2012, comme des petits cailloux scintillants de promesses.

 

Le titre sur lequel s'ouvre le disque, The child you were, est typique des couleurs et des humeurs qui vont se développer durant les cinquante-cinq minutes suivantes, traversées par une voix immédiatement reconnaissable, limpide, à la fois chaleureuse et légèrement distante. Ce qui frappe d'emblée, c'est le sens inné de la fluidité mélodique que possèdent les musiciens ainsi que leur propension à privilégier, dans leurs compositions, des lignes claires que viennent soutenir et embellir des arrangements particulièrement bien pensés, à l'efficacité jamais tapageuse, l'ensemble se déployant selon un ordonnancement à la fois rigoureux et poétique tout à fait représentatif d'une certaine tradition du raffinement à la française. Chanson après chanson, se découvre une riche palettes d'influences allant du folk à la dance music avec, sporadiquement, des bouffées funk ou hip-hop, cette diversité trouvant son origine dans les horizons très différents dont vient chacun des quatre compères. Ils ont eu la finesse de savoir les fondre en un tout d'une grande cohérence dans lequel chaque morceau, au lieu de se résumer, comme c'est hélas souvent le cas dans ce type de production, à une simple vignette séduisante mais isolée, semble découler naturellement de ce qui le précède et annoncer ce qui va le suivre — c'est particulièrement évident à partir de Land of gold, à l'écriture finement ciselée. Car l'intelligence semble bel et bien côtoyer l'instinct chez ces jeunes gens et c'est cette alliance qui rend ce premier album extrêmement attachant et fait qu'une fois entré dans l'univers qu'il propose, on y revient à chaque reprise avec un plaisir renouvelé. Qu'il s'agisse de Midnight sun, un titre construit à partir d'une matière musicale minimale qui laisse toute la place à la voix, jusque dans ses minimes faiblesses, pour l'animer, de la légèreté ensoleillée et insouciante de She pretends, de l'énergie plus sombre de The Devil's hand, de l'ironie de A little bit too high, il y a toujours quelque chose à découvrir chez Isaac Delusion, qui a indiscutablement le don, grâce à une science très juste des atmosphères, de faire voguer ses morceaux, et l'auditeur avec eux, dans un monde de paysages fuyants, comme entrevus dans un songe éveillé et redessinés par d'incessants clairs-obscurs. Déjà maîtres dans l'art de l'estompe, les musiciens se montrent particulièrement convaincants dès qu'il s'agit d'évoquer la nostalgie de l'enfance (The child you were, Dragons) comme celle des fêtes qui s'achèvent (Early morning), ou l'incertitude des sentiments (If I fall), n'hésitant pas à faire appel à violon et violoncelle pour ajouter une touche de lyrisme supplémentaire et bienvenu à leur propos.

Chacun abordera, bien entendu, ce disque avec la sensibilité qui lui est propre. Certains retiendront avant tout son caractère globalement enjoué et sensuel – notons que même si l'électronique est évidemment reine ici, le soin apporté à la réalisation et la présence d'instruments acoustiques lui apportent une véritable chaleur –, d'autres le liront comme la bande-son rêvée, dans tous les sens du terme, des longues soirées de fête où l'on se croise et parfois se frôle sans toujours se rencontrer, des promenades en lisière d'océan ou sous les dunes sous des cieux gonflés de nostalgie. Ce qui demeure évident, c'est qu'avec son électro-pop inventive, faussement naïve, légère en apparence mais beaucoup plus troublée lorsque l'on y regarde d'un peu plus près, Isaac Delusion nous offre probablement un des plus beaux albums de l'été, un été où les pistes de danse auraient vue sur l'amer.

 

Isaac DelusionIsaac Delusion, Isaac Delusion

 

1 CD [durée totale : 55'16"] Cracki records/Parlophone. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com.

 

Extraits proposés :

 

1. Midnight sun
(paroles & musique : Isaac Delusion)

 

2. Dragons
(paroles & musique : Isaac Delusion)

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 09:08

 

Jeanne Cherhal Histoire de J

Lorsque le premier extrait du nouvel album de Jeanne Cherhal a commencé à circuler à la fin de l'année 2013, on s'est rapidement dit que cet Échappé laissait augurer le meilleur pour ce qui allait suivre. Quelques mois plus tard, Histoire de J. venait confirmer cette excellente première impression.

Ce disque marque l'aboutissement d'un processus de maturation qui prend son origine dans un concert de 2012 durant lequel la musicienne avait repris les titres de l'album Amoureuse d'une des grandes figures de la chanson française depuis les années 1970, Véronique Sanson, une expérience dont on mesure, plage après plage d'Histoire de J., à quel point elle a été marquante et profondément nourrissante. N'allez cependant pas vous imaginer que cette nouvelle réalisation se range au nombre des resucées souvent aussi scolaires que fades que certains nous infligent depuis des mois en surfant avec un opportunisme acéré sur la rengaine du c'était mieux avant. Tout démontre, dans la proposition de Jeanne Cherhal et de la petite équipe qu'elle a réunie pour ce projet, une profonde compréhension du langage et de l’originalité de ces grands artisans de la chanson que furent, on l'a dit, Véronique Sanson, mais aussi Michel Berger ou William Sheller. L'hommage qui leur est rendu dans cet album n'est jamais une copie servile ; il prolonge leur héritage et le revivifie, s'inscrivant, sans peut-être en avoir conscience, dans une longue tradition dont les racines remontent au moins au Moyen Âge, lorsque les compositeurs reprenaient les thèmes inventés par leurs aînés, voire leurs contemporains, dans une double logique de révérence et d'émulation.

Histoire de J. est, sans conteste, un disque d'aujourd'hui qui met le moins de barrières possible entre l'auditeur et lui, ne serait-ce que par la simplicité des moyens qu'il utilise : une voix et un piano, guitare, basse et batterie, avec, ponctuellement, quelques cordes et quelques cuivres, des ingrédients simples pour une recette à la fois légère et riche en goûts dont la sophistication des programmations et autres effets a été bannie ; le bien nommé J'ai faim, titre proposé en ouverture qui conjugue à la perfection énergie et tendresse, met immédiatement en appétit et les dix qui suivent ne commettront pas la moindre faute de goût. Haletant et impeccablement galbé, L'Échappé fait place à l'un des temps forts de l'album, Noxolo, chronique de la haine ordinaire qui raconte l'assassinat d'une jeune lesbienne, Noxolo Nogwaza, en Afrique du Sud et illustre une des forces de l'écriture de Jeanne Cherhal qui, en refusant toute emphase et en s'en tenant à une narration sobre, parvient, grâce à d'infimes variations d'atmosphère, à susciter une émotion qui vous noue la gorge sans même que vous vous en aperceviez. Cette simplicité marque également d'autres joyaux à fleur de peau que sont Comme je t'attends, dont on oublierait presque que son propos est le désir d'enfant pour n'en retenir que ce qu'elle dit des rêves de promesses de bonheur, Petite fleur et la douleur estompée mais pourtant toujours vive des absences, ou Finistère, chanson parfaite et bouffée d'air libre pleine d'un lyrisme d'autant plus émouvant qu'il est subtilement retenu. Cet art de la suggestion trouve une toute autre expression dans Cheval de feu, un titre dont la tension érotique ravale bien des essais du même genre au rang de prurit adolescent ; il faut bien du talent pour dire les choses de façon aussi explicite sans jamais tomber dans la trivialité. Soulignons, pour finir, les merveilles de légèreté que sont Bingo, dans lequel passe toute la fraîcheur que l'on associe aux chansons populaires des années 1970, et L'oreille coupée avec sa délicieuse auto-dérision, ainsi que Quand c'est non, c'est non, hymne fugué partagé avec Les Françoises pour dénoncer les hommes trop entreprenants, et Femme debout, hommage pudique à toutes celles qui font ou ont fait acte de résistance.

La tentation est grande, bien entendu, de tenter de deviner la part d'autobiographie qui se cache sous l'initiale du titre, et si l'on peut imaginer que cette dimension de miroir n'est pas absente, le fait n'a pas, en soi, une si grande importance. Ce que l'on retient au fil des écoutes de ce disque chaleureux et intime que sa construction et sa production également impeccables n'empêchent pas de regarder l'auditeur dans les yeux et de lui murmurer à l'oreille, c'est l'impression de se trouver face à une réalisation que son équilibre rend déjà classique. Certains pourront toujours arguer que Jeanne Cherhal ne révolutionne rien, je suis, pour ma part, prêt à parier que lorsque le vent des modes aura balayé certaines gloires du jour, on continuera, comme on le fait pour Amoureuse, à revenir écouter cette Histoire de J. dans quarante ans.

 

Jeanne Cherhal Histoire de JJeanne Cherhal, Histoire de J.

 

1 CD [durée totale : 39'43"] Barclay 377 182 1. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com

 

Extraits proposés :

 

1. J'ai faim
(Paroles & musique : Jeanne Cherhal)

 

2. Finistère
(Paroles & musique : Jeanne Cherhal)

 

Un extrait de chaque titre du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Traverses
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