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14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 17:08

Constance-Marie CHARPENTIER (Paris, 1767-1849),
La mélancolie, 1801.
Huile sur toile, Amiens, Musée de Picardie.


« Une vieille houppelande, une mauvaise redingote bleue, deux gilets (...), deux vieilles chemises, deux vieux pantalons, deux paires de bas de couleur, un chapeau, deux cravates, trois mouchoirs, une vieille paire de bottes et un habit d'uniforme en mauvais état. » Ce misérable inventaire après décès reflète assez exactement le sort réservé par la postérité à un des plus brillants compositeurs de la fin du XVIIIe siècle français. Quand tant et tant d'interprètes s'échinent à ressasser le même répertoire quelquefois dans le seul but d'ajouter leur nom à des discographies déjà pléthoriques, il est d'autant plus déplorable que des créateurs aussi passionnants que Hyacinthe Jadin demeurent dans l'ombre.

Il naît le 27 avril 1776 à Versailles, où sa famille, d'origine bruxelloise, est installée depuis 1760. Son père, François, est premier basson à la Chapelle Royale et c'est sans doute lui qui est le premier professeur de Hyacinthe comme de son frère aîné, Louis-Emmanuel (1768-1853), dont l'unique quatuor enregistré dénote un talent certain. C'est néanmoins l'enseignement d'un des élèves de  Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788), musicien dont le style épidermique et aventureux annonce clairement le romantisme, Nicolas-Joseph Hüllmandel (1756-1823), présent à Paris d'environ 1776 à 1790, qui va se révéler déterminant pour l'évolution musicale du jeune Hyacinthe. Il publie, en 1785, sa première œuvre, un Rondeau pour le clavecin et joue pour la première fois en public au Concert spirituel et, semble-t-il, avec quelque succès, un concerto pour pianoforte de sa composition en 1789. Nous le retrouvons en 1792 en qualité de claveciniste (continuiste) du Théâtre Feydeau, aux côtés de son frère, dont la carrière parisienne, principalement de compositeur lyrique, est déjà bien lancée. En juin 1794 paraît le premier opus de Hyacinthe, Trois sonates pour le pianoforte avec accompagnement de violon, dédié à sa mère, puis des arrangements d'airs à la mode, un unique opéra, Cange ou le Commissionnaire de Lazare (perdu), et trois nouveaux recueils de sonates pour pianoforte. En 1795, sans cesser de composer, notamment un premier recueil de quatuors dédié à Haydn, il assume le poste de professeur de clavier de la classe des dames au Conservatoire de musique tout récemment créé. En 1796, nouvelles publications de musique de chambre et nouveaux concerts, cette intense activité se poursuivant jusqu'en avril 1799. A cette date, Hyacinthe, malade, obtient un « congé absolu » du Conservatoire et fait sa dernière apparition en public le 22 septembre 1799. Terrassé par la tuberculose, il meurt à Paris un an plus tard, le 27 septembre 1800. Il a vingt-quatre ans.

Sans tenir compte de son Rondeau de jeunesse, la période créatrice de Hyacinthe Jadin a duré six ans. Cette période extrêmement brève, si l'on songe qu'il avait, en parallèle, des activités de concertiste et de pédagogue, lui a néanmoins permis d'aborder presque tous les genres pratiqués à son époque, à la notable exception de la symphonie. Ce qui a été enregistré de sa production révèle un compositeur qui, tout en demeurant dans un cadre formel parfaitement classique, fait montre d'une indéniable originalité. A l'instar d'un Henri-Joseph Rigel (1741-1799), Hyacinthe s'est familiarisé, lors de son apprentissage musical, avec l'Empfindsamer Stil (« style sensible ») développé en Allemagne du Nord à partir du milieu du XVIIIe siècle sous l'impulsion de CPE Bach et de ses élèves, tout en étant, à en juger par sa musique de chambre, au fait des innovations apportées, dans ce domaine, par Mozart et Haydn. Il existe donc chez lui une double filiation, française et germanique, particulièrement sensible dans ses sonates pour clavier, dont l'inspiration tranche nettement sur la production moyenne de son époque et recèlent maints passages qui font songer à Schubert (1796-1828), voire à Chopin (1810-1849).

Une des caractéristiques les plus nettes de la musique de Hyacinthe Jadin est un goût prononcé pour la modulation, qui le pousse à utiliser des structures tonales extrêmement instables. Alors que le classicisme affichait une prédilection marquée pour l'équilibre du mode majeur, notre compositeur affectionne, lui, les tonalités mineures, certaines encore fort rares à l'époque comme fa dièse (voir la Sonate opus 4 n°2 proposée en écoute intégrale dans ce billet) ou ut dièse, à tel point que lorsqu'il écrit une sonate en majeur, il ne peut s'empêcher d'y ajouter des altérations qui l'ombrent de mineur. C'est donc un monde tout de demi-teintes, riche en ruptures, en contrastes et en silences dans lequel il nous est proposé d'entrer. D'une prégnante mélancolie, une large part des œuvres de Hyacinthe est sous-tendue par des accès de fièvre qui nous rappellent que la période du Sturm und Drang n'est pas si loin que ça, mais jamais - peut-être faut-il y voir un trait assez français ? - l'effusion, si poignante soit-elle, ne se départ d'une retenue qui prévient tout débordement intempestif. Un peu comme chez François Couperin, il appartient à l'auditeur de deviner ce que les notes suggèrent sans jamais franchir les limites de ce qui se peut dire ouvertement. Notons pour finir l'habileté d'écriture de Hyacinthe, aussi à l'aise dans la moderne forme sonate que dans le monothématisme hérité de Haydn, et capable de transcender les limites de certains modèles bien établis, comme dans l'Andante de la Sonate en la majeur opus 6 n°2, où la recette du « thème et variations » n'est pas mise au service, comme souvent, d'un étalage de virtuosité, mais conçue comme l'exploration de toute la palette affective offerte par les métamorphoses successives d'un air, lequel n'est pas ici un emprunt à autrui, mais une composition originale.

Vous savez que je ne suis pas un adepte des hiérarchies, mais, très honnêtement, il existe peu de musiciens de la trempe de Hyacinthe Jadin dans le paysage musical français de la fin de l'Ancien Régime et de la Révolution française. Sans prétendre qu'il est supérieur à qui que ce soit, ce qui serait une vaste bêtise, force est de constater, en revanche, qu'un nombre important de ses œuvres ont, au bas mot, vingt ans d'avance sur celles de son temps. J'espère que les quelques extraits proposés ici vous donneront l'envie d'en entendre plus de ce compositeur à l'envol prématurément brisé.

 

Hyacinthe JADIN (1776-1800) :


Sonate pour pianoforte en fa dièse mineur, opus 4 n°2 :

1. Allegro motto.
2. Menuet - Trio.
3. Finale. Allegro.


Patrick Cohen, pianoforte C. Clarke (1986) d'après Anton Walter, c.1800.


Six sonates pour le forte-piano. 1 CD Auvidis / Valois V 4689 (indisponible).


Quatuor pour deux violons, alto et violoncelle en ut majeur opus 3 n°1 :
4. Adagio (en fa majeur).


Quatuor Mosaïques.


Hyacinthe et Louis-Emmanuel Jadin, Quatuors. 1 CD Auvidis / Valois V 4738 (en écoute intégrale sur Deezer en suivant ce lien)


Sonate pour pianoforte en la majeur, opus 6 n°2 :
5. Andante


Patrick Cohen, pianoforte J.L. Dulken, 1793.


Quatre sonates pour le forte-piano. 1 CD Auvidis / Valois V 4777 (indisponible).


Illustrations du texte :

Anonyme, Angleterre, XVIIIe ou XIXe siècle, Portrait de jeune homme (détail). Huile sur toile. Paris, Musée du Louvre.

Jean Broc (1771-1850), La mort d'Hyacinthe, 1801. Huile sur toile. Poitiers, Musée Rupert de Chièvres.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Jean-Christophe 21/08/2009 15:47

Chaste érotisme auquel tu avais consacré un fort beau billet. J'avais fait le rapprochement entre la toile de Constance-Marie Charpentier et les magies de ton Charmes-en-l'Angle

Henri-Pierre 20/08/2009 16:52

Je reviens, pour HYacinthe et sa mort si représentative de ce courant si court et si fragile qui sans s'être encore départi des grâces de l'Ancien Régime ne se résoud pas à sauter le pas de l'austérité.Courte période bénie que celle du "chaste érotisme".

Henri-Pierre 20/08/2009 16:44

Jadin, un vrai bonheur que tu nous donne à mieux connaître ou à découvrir .Et cette "Mélancolie" de Charpentier dont le fond doit te rappeler certain lieu...Ce lieu d'où je te lis et d'où j'écoute les notes que tu nous proposes.

Jean-Christophe 04/07/2009 20:12

Tiens, ça nous fait encore un point commun, chère Marie, celui d'avoir été perçus comme "vieux avant l'âge" Et c'est étrange, maintenant que j'ai vraiment "vieilli", je ne me trouve pas si vieux que ça lorsque je me compare avec ceux qui, pour l'état-civil, sont jeunes

Marie 04/07/2009 18:56

Pour une confidence publique, je n'ai jamais été jeune ... Si preuve en était besoin, les copains de mon mari m'appelaient "grand-mère" alors maintenant, je ne suis pas encore ado (tu termines le mot comme tu l'entends)

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