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11 juin 2009 4 11 /06 /juin /2009 18:06

Louise Moillon (Paris, 1610-1696),
Panier de fruits, jatte de fraises, asperges et artichauts, 1637
Huile sur toile, 87,5 x 112 cm, Madrid, Musée Thyssen-Bornemisza

 

Et si, finalement, l'obscurité dans laquelle tombent certains artistes était pleinement justifiée ? Car, entre nous, il est sans doute bien présomptueux de prétendre passer à la postérité en s'obstinant à peindre, sur des morceaux de bois ou de tissu, des fruits et des légumes, quand tant d'autres se sont illustrés au travers de grandioses scènes historiques, religieuses ou mythologiques. C'est pourtant avec une des figures les plus attachantes de la peinture française du XVIIe siècle que je vous propose aujourd'hui de passer un moment.

Plus j'apprends à découvrir Louise Moillon, plus je regrette qu'elle n'ait laissé aucun témoignage sur son existence, juste pour vérifier si l'image qui finit par se former dans mon esprit d'une femme aussi douce et concentrée qu'inflexible est conforme à ce qu'elle fut vraiment. Ce qui est certain, c'est que cette fille d'un peintre protestant de portraits et de paysages prénommé Nicolas, née en 1610 dans le quartier parisien du Pont Notre Dame, a dû montrer assez tôt des prédispositions artistiques affirmées. On n'a aucune certitude sur les maîtres de Louise. Son père, lié à la confrérie de Saint Germain des Prés où les artistes des anciens Pays-Bas étaient nombreux, a pu lui enseigner certains rudiments jusqu'à sa mort, en 1619, puis, peut-être, le peintre de natures mortes et marchand de tableaux François Garnier, que Marie Gilbert, mère de Louise, épousa en seconde noces, a-t-il repris le flambeau. Cette dernière éventualité a été remise en question par la critique moderne, qui a établi, non sans raison, des correspondances entre la manière de Louise et celle de Jacques Linard (1597-1645), présent à Paris dès le début des années 1620. L'inventaire après décès de Marie Gilbert montre, en tout cas, qu'en 1630 sa fille avait déjà réalisé ou esquissé plus de vingt tableaux qui se trouvaient en sa possession, tandis qu'en parallèle, les chercheurs ont identifié d'autres œuvres de la même période qui ne figurent pas dans cet inventaire. Louise semble donc avoir été très tôt une artiste prolifique, dont la production, peut-être grâce au commerce de son beau-père, était appréciée, puisqu'on sait que Charles Ier d'Angleterre avait acquis cinq de ses natures mortes. La majorité des tableaux signés de sa main date de la période 1629-1637, qui semble avoir été la plus féconde, même si son activité s'est poursuivie au moins jusqu'en 1674. En 1640, Louise se marie avec le marchand de bois protestant Étienne Girardot de Chancourt, dont elle aura trois enfants. Mais des jours sombres s'annoncent pour les sectateurs de la « religion prétendue réformée », comme on disait à l'époque. En 1685, Louis XIV révoque l'Édit de Nantes et ne leur laisse le choix qu'entre la conversion et l'exil. En 1686, le mari de Louise est emprisonné, puis un de ses enfants est contraint à l'abjuration tandis que les deux autres s'enfuient à Londres. Louise Moillon, qui a atteint l'âge, respectable pour l'époque, de 75 ans, ne renie pas sa foi, et c'est protestante qu'elle meurt à Paris en 1696.

Ce qui nous est parvenu de l'œuvre de Louise Moillon est fragmentaire, ses tableaux floraux demeurant, par exemple, obstinément introuvables. Elle semble cependant ne jamais s'être écartée du domaine de la nature morte, tenu certes pour inférieur dans la hiérarchie des genres, mais très en vogue en France durant le règne de Louis XIII. Il lui arrive quelques rares fois d'ajouter des personnages à ses compositions, comme dans la Marchande de fruits et de légumes conservée au musée du Louvre (1630, détail au paragraphe précédent, cliquez dessus pour voir l'œuvre en entier), mais, même dans ce cas, on sent bien que toute son attention se concentre sur la façon de peindre les végétaux de la façon la plus minutieuse et attrayante possible. Certains ont voulu voir dans cet art de la précision quasi miniaturiste un trait à la fois typiquement féminin et protestant, ce qui est aussi grotesque que réducteur. Il est sans doute plus parlant de voir comment le style de Louise Moillon évolue avec le temps. Au début de sa carrière, elle s'en tient à des compositions dépouillées, généralement symétriques, où les objets sont mis en valeur par une lumière rasante (voyez, ci-dessus, les Cerises, fraises et groseilles à maquereau de 1630, tableau conservé à Pasadena, cliquez sur l'image pour l'agrandir). Puis, au fil des ans, sa manière se fait plus complexe, ombres et lumières structurent plus nettement espace et sujets, la disposition de ces derniers devient plus libre, apportant un supplément d'animation aux scènes représentées. Il y a chez l'artiste une jouissance de la couleur bien perceptible, comme le montre le Panier de fruits, jatte de fraises, asperges et artichauts que j'ai choisi comme illustration principale de ces lignes. Pour vous en convaincre, considérez un instant les trésors d'invention déployés pour rendre les nuances de vert.

Devant un tableau comme celui-ci, la question de l'interprétation se pose inévitablement. Faut-il simplement y voir une pièce décorative supérieurement réalisée ou tenter d'y déceler une portée plus morale ? Quelquefois, Louise vient au secours du spectateur en semant ici et là de menus indices, une mouche sur la pelure d'un fruit, une pomme abîmée, infléchissant le sens vers le répertoire des Vanités, mais ici, elle ne lui facilite pas la tâche.
Certes, on trouve ici des abricots entamés, appelés à disparaître par gloutonnerie ou pourriture - d'ailleurs il manque déjà la moitié de l'un d'eux, signe que le processus est en route. Qui plus est, certains de ces mêmes abricots sont dans une position d'équilibre précaire - ce qui rappellera forcément quelque chose à ceux qui ont lu le billet sur les Cinq sens de Linard, tableau achevé, heureux « hasard », en 1638 - ce qui n'est pas sans évoquer l'instabilité dans laquelle peut entraîner la recherche de plaisirs tout terrestres, puisque l'abricot, parfum délicat, chair juteuse et sucrée, formes éloquentes, est traditionnellement associé à cette notion. La même association plaisir-danger peut aussi se lire dans les bottes d'asperges, légume à la conformation suggestive, disposées de guingois sur le feuillage rugueux des artichauts.
Il est également possible de voir dans ces a priori insignifiants fruits et légumes deux séries distinctes d'images, l'une, développée ci-dessus, évoquant l'univers des sens (en y ajoutant les prunes), l'autre, des métaphores religieuses, sang du Christ pour les cerises, faisceaux de verges de la Flagellation pour les asperges, couronne d'épines pour les artichauts et la branche de groseillier à maquereau, promesse de la Résurrection pour les fraises (cette correspondance est attestée depuis le Moyen-Âge). D'aucuns trouveront que c'est peut-être solliciter abusivement le sens, mais je demeure convaincu que cette dimension n'est pas absente de ce tableau. Une dernière piste d'interprétation me semble envisageable, celle d'un éloge du labeur humain, propre à transformer la matière brute, évoquée par les pierres grossières soutenant la tablette taillée, en productions élaborées, matérialisées, suivant des degrés croissants de raffinement, par le plateau, les produits de la terre, la corbeille et la jatte chinoise qui les contiennent. Il est, à mon sens, tout à fait possible que ces niveaux de lecture, au fond complémentaires, coexistent dans cette toile, même s'il ne faut jamais exclure l'éventualité qu'aucun ne s'y trouve.

 

Objets de plaisir comme de méditation, les natures mortes de Louise Moillon s'imposent, à mon sens, comme d'incontestables réussites, pour la plupart beaucoup moins univoques que ce qu'une lecture au premier degré pourrait laisser supposer. L'impression de simplicité et de fraîcheur qu'elles laissent ne doit pas faire oublier la somme d'observations attentives et de maîtrise technique qui a été nécessaire pour en faire des représentations qui dépassent le simple rendu « réaliste », si toutefois cet adjectif a un sens lorsqu'on parle de peinture. Pour qui sait prendre le temps de les contempler, les beaux étés de Louise ne sont pas près de s'éteindre.

 

Accompagnement musical :

1. Ennemond Gaultier, dit « Le Vieux » (1577-1651) : Prélude en la mineur.
2. René Mezangeau (c.1580-1638) : Sarabande en ré mineur.
3. Jacques Gallot (XVIIe siècle) : La Psyché en la mineur.
4-5-6 (enchaînés). Charles Boquet (c.1570-c.1615) : Chaconne en ut mineur.
Jacques Gallot : Dialogue en ut mineur.
Nicolas Dubut (1638-c.1692) : Sarabande en ut majeur.

 

Rolf Lislevand, luth baroque à onze chœurs.


La Belle Homicide, pièces pour luth du manuscrit Barbe. 1 CD Naïve E 8880.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Cimaises
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commentaires

Catherine D 14/11/2013 19:54


Je reverrais volontiers ses peintures, mais les ai-je vues un jour ? 
Est-il vraiment présomptueux de s'obstiner à peindre des fruits et légumes , sans  prétendre à la postérité ? sachant pertinemment que c'est un genre mineur, à moins d'aimer vraiment ça,
c'est pour ça que c'est si joli...
Bonne soirée et merci de ta carte qui embellit ma soirée

Jean-Christophe Pucek 23/11/2013 08:05



Genre mineur, dis-tu ? Certes, c'est ce qu'estimait l'Académie, mais il est permis de n'être pas d'accord avec elle et je ne le suis d'ailleurs pas. Mine de rien, il s'en est passé des choses
dans le domaine de la nature morte depuis que le genre existe de façon indépendante et il est intéressant de voir à quel point cet art autrefois quelque peu méprisé par les institutions est un de
ceux qui parlent le plus immédiatement aux sensibililités d'aujourd'hui.


Je suis heureux que la carte t'ait plu et espère que tu auras plaisir à croiser les tableaux de Louise dispersés dans nombre de musées européens.


Excellent week-end à toi.



Catherine D 07/07/2013 17:13


J'ai enfin pris le temps de lire tout ton article, j'adore ! J'avais vu il y a longtemps à Paris une exposition sur la symbolique des fleurs, c'était passionnant... Je suis sûre que tous ces
tableau ont un sens caché, comme les pêches de Renoir, ce coquin..
Bon dimanche, les roses fanent, les pêches mûrissent et les asperges ne sont plus de saison

Jean-Christophe Pucek 14/07/2013 20:07



Je suis persuadé aussi qu'il y a bien des clés de lecture qui nous échappent aujourd'hui mais qui étaient évidentes pour les gens de l'époque.


J'espère que tu as bien profité de cette belle journée propre à faire mûrir toutes les pêches de Touraine



Pierre Benveniste 03/07/2013 10:20


Emouvante osmose de la musique et de la peinture.


Merci aussi pour le beau texte. Piero

Jean-Christophe Pucek 14/07/2013 20:08



Merci à vous, Piero, d'avoir honoré ce billet de votre lecture.


Bien amicalement.



redon 01/04/2013 16:24


Je cherchais des peintures florales du 17e et 18e au musée des Augustins de Toulouse.qui possède trois oeuvres de natures mortes de Louise Moillon De fil en aiguille, comme souvent sur la "toile"
internet, j'arrive sur " Passée des arts" et s "Les beaux étés de Louise Moillon". ainsi qu'à l'article consacré à ce peintre du 17e. Je suis toujours très touchée par les natures mortes, quelque
soit l'époque, Morisot, Fantin-Latour, Van-gogh, Cézanne, Monet, Manet, Gauguin, Bonnard, Renoir, Caillebotte,  jusquà Picasso .J'ai porté beaucoup d'attention à lire cet article. Je
vous  remercie infiniment.


 

Jean-Christophe Pucek 02/04/2013 20:33



Je suis heureux que les carrefours et les bifurcations toujours un peu imprévisibles de la grande Toile vous aient conduite jusqu'à mon blog, Redon, et de savoir que vous avez pris plaisir à mon
modeste billet consacré à Louise Moillon, un peintre que j'aime beaucoup. Même si je ne goûte guère ce nom de « nature morte » tellement inapproprié qu'on lui donne en français, j'avoue être,
tout comme vous, très sensible à ce genre qui dit beaucoup plus, du moins durant sa période de gloire que furent les XVIIe et XVIIIe siècles, que ce que l'on voit de prime abord.


Je vous remercie sincèrement pour votre commentaire.



Colimasson 25/11/2012 10:56


Très bel article et découverte de natures mortes charmantes... Merci !

Jean-Christophe Pucek 25/11/2012 11:55



C'est moi qui vous remercie d'avoir laissé un mot après votre passage ici, Colimasson. Bon dimanche à vous, je suis ravi que cet article vous ait plu.



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