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31 mai 2009 7 31 /05 /mai /2009 16:39

Jan BRUEGHEL L'Ancien (Bruxelles, 1568-Anvers, 1625),
Paysage avec voyageurs sur une route de campagne, c.1608-1610.
Huile sur cuivre, Saint Louis (Missouri), Art Museum.

 

S'il avait été peintre, il aurait sans doute rapporté des dessins ou des tableaux de ses pérégrinations, fussent-elles imaginaires. Mais il était musicien, peut-être plus sédentaire que ce qu'il laisse lui-même entendre dans l'épître dédicatoire d'un de ses recueils d'airs, alors c'est dans ceux-ci qu'il a consigné les impressions bigarrées, souvent comiques, parfois songeuses, inspirées par les différentes cultures qu'il a côtoyées ou rêvées. Le suivrez-vous dans le voyage auquel il vous invite ?

 

Les éléments biographiques concernant Charles Tessier sont, comme souvent pour les musiciens de la Renaissance, assez lacunaires, en dépit de la renommée qui était la sienne de son vivant. Fils du compositeur breton Guillaume Tessier dont on connaît un Premier livre d'airs (Paris, 1582) dédié à la souveraine d'une Angleterre où il souhaitait se rendre pour trouver un emploi stable, Charles est probablement né vers 1560-65. Sa présence est attestée en 1597 à Londres, où il publie son Premier livre de chansons et airs de court..., dédié à Penelope Rich (portrait présumé par Nicholas Hilliard, c.1590, ci-dessus), sœur du duc d'Essex, Robert Devereux, au service duquel il espérait sans doute entrer. Le compositeur est désigné, dans le titre de l'ouvrage, en qualité de « musicien de la Chambre du roy de France ». Vers 1602-1603, il rencontre à Poitiers le landgrave Maurice de Hesse, qui avait vainement tenté de recruter John Dowland pour sa cour. Tessier dédie à ce prince son recueil d'Airs et villanelles... publié à Paris en 1604, et va même jusqu'à le lui apporter en personne. En 1609, notre musicien se trouve à la cour de Lorraine à Nancy, puis, en 1610, il effectue un changement de dédicace au profit du roi Mathias de Hongrie à l'occasion de la réédition de son recueil d'Airs et villanelles. Après cette date, on perd complètement la trace de Tessier.

S'il est certain qu'outre son pays d'origine, il séjourna en Angleterre et en Allemagne, Tessier fut-il, comme il le prétend, un grand voyageur que ses pas conduisirent en Espagne, en Italie et, destination infiniment plus rare pour l'époque, en Arabie ? Il est d'autant plus incertain de l'affirmer qu'il n'était pas rare de trouver des airs italiens ou espagnols dans les recueils français de chansons de la fin du XVIe siècle, et qu'en outre le propre père de notre Charles en a lui-même composé. Les airs écrits dans un turc savoureusement macaronique s'inscrivent, eux, dans une mode orientalisante qui trouve ses origines tant dans les échanges commerciaux existant depuis le règne de François Ier entre la France et l'empire ottoman que dans les rêveries excitées par la publication, dans le dernier quart du siècle, de récits de voyage en Orient. Ce goût pour la turquerie tant musicale que littéraire, dont Tessier est un des premiers représentants, connaîtra une fortune considérable aux XVIIe et XVIIIe siècles, comme en témoignent les œuvres tant de Molière (Le bourgeois gentilhomme, 1670) que de Mozart (Die Entführung aus dem Serail, 1782).
Outre ces aimables arlequinades, dont vous avez, ci-contre un exemple pictural dans ce cavalier turc dessiné dans l'entourage de Jacques Bellange (c.1575-1616), Tessier s'illustra aussi dans le genre un peu plus codifié de l'air de cour, qui commençait à gagner, du fait de l'engouement, au tournant des XVIe et XVIIe siècles, pour le chant « moderne » à voix seule avec accompagnement au détriment des savantes élaborations polyphoniques héritées de la tradition, une faveur grandissante auprès des auditeurs. Cette toute nouvelle forme musicale, qui coexiste, à cette époque, avec la polyphonie puisque l'on trouve les mêmes airs dans l'une et l'autre configuration, répond à une double exigence de simplicité et de sobriété, ce qui la distingue des madrigaux italiens, beaucoup plus imprégnés d'effets opératiques. En effet, y compris lorsque le texte mis en musique dépeint des sentiments extrêmes, l'air de cour français ne se départ qu'exceptionnellement d'une certaine retenue, déclinant généralement la palette des affects sur un mode plus allusif qu'ostentatoire. Il n'est pas rare également qu'il s'appuie, du moins en ses débuts, sur des mélodies populaires que le travail du compositeur laisse plus ou moins apparaître ; ainsi Me voilà hors du naufrage de Tessier existe-t-il aussi sous forme de branle double. Toutes ces caractéristiques, attestées depuis le début des années 1570, vont rester, malgré quelques éclipses, profondément ancrées dans la culture musicale française ; on les retrouvera ainsi, mêlées à d'autres, dans un genre qui fleurira aussi abondamment que souvent splendidement dès le XIXe
siècle, la mélodie.

 

Nul ne saura jamais si Charles Tessier fut un arpenteur de routes ou un voyageur de l'imaginaire, et ce n'est, au fond, pas si important. Suivre aujourd'hui ses pas au travers de ses compositions gorgées de couleurs, de liberté d'invention et, le cas échéant, de gravité pudique, c'est entreprendre, en remontant le fil du temps, un passionnant voyage qui nous mène à l'une des sources de la musique française.


Charles TESSIER (c.1560/65-après 1610 ?) :
1. Villanelle italienne Vita ti voria dar (recueil de 1604)
2. Air de cour Me voilà hors du naufrage (recueil de 1597)


Claire Lefilliâtre, soprano. Bruno le Levreur, haute-contre. Jan van Elsacker, ténor. Arnaud Marzorati, basse.
Le Poème Harmonique.
Vincent Dumestre, guitare, théorbe & direction.


Carnets de voyage. 1 CD Alpha 100.

 

Me voilà hors du naufrage
De cet amour insensé
Je veux devenir plus sage
Et me rire du passé.
Fasse amour ce qu'il voudra
Jamais ne me reprendra. (...)


Comme une tapisserie
Peinte de toutes couleurs
La rive est toute fleurie
De mille et diverses fleurs.
Fasse amour ce qu'il voudra
Jamais ne me reprendra.


Pas un des vents on n'oit bruire
A ce doux embarquement
Fors le gracieux zéphyr
Qui nous souffle doucement.
Fasse amour ce qu'il voudra
Jamais ne me reprendra.


Mais quand nous avons fait voile
De ces flots pernicieux
Une tempête cruelle
S'offre bientôt à nos yeux.
Fasse amour ce qu'il voudra
Jamais ne me reprendra.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Jean-Christophe 08/06/2009 18:29

Douce torture, Dolci miei martiri, tiens, ça c'est un madrigal de Bellerofonte Castaldi, et tu peux même l'écouter sur YouTube en cliquant ici, ça te donnera peut-être une idée pour un de tes futurs billets Je te rassure, je galère assez régulièrement pour illustrer mes billets moi aussi

La+Trollette 08/06/2009 12:55

Ah la la! Rattraper le retard pris pendant les vacances... douce "torture" infligée ici, comme à l'accoutumée. En tout cas, en ce qui concerne la rédaction de mes billets, c'est la recherche de la musique qui me donne parfois bien du fil à retordre ;o)

Jean-Christophe 05/06/2009 19:48

Il va décidément falloir que je commence à m'intéresser de près à Antoine Caron, que je connais si mal et vers lequel tant de chemins te ramènent...Pour ce qui est de ton Tessier, hélas, à moins de l'envoyer sur les routes, je ne vois que faire

Henri-Pierre 04/06/2009 22:44

Voyageur des chemins de l'imaginaire ou des routes des sols, qu'importe ?Quand l'esprit est porté au voyage, au vrai, il voit dans les errances géographiques ce que son esprit lui donne à voir et, en ce sens, les voyages sont tous des voyages intérieurs, rêvés ou accomplis (si FRAM me lit ils m'envoient MAM et Rachida).Pour moi, en écoutant cette musique de Tessier une deuxième fois mon voyage intérieur m'a amené vers le peintre Antoine Caron...Au fait, pourquoi n'ai-je pas le même Tessier à Charmes ? (private joke)

Jean-Christophe 03/06/2009 19:31

Mais si, j'ai de quoi avoir honte, car je suis passé à la bibliothèque et je n'ai pas pris dix minutes pour fouiner

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