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3 juin 2009 3 03 /06 /juin /2009 18:01


Jacopo PALMA Il Giovane (Venise, c.1548-1628),
L'extase de Saint François, sans date.
Encre et lavis bruns, pierre noire et rehauts de blanc sur papier.
Paris, Musée du Louvre.

 

Le morceau anonyme autour duquel je vais broder les quelques lignes qui vont suivre nous conte une révolte. Certes pas une qui moutonne dans les rues poings levés et banderoles au vent, ni une qui prend la Bastille et coupe la tête couronnée d'un bouc émissaire. Non, ici, nous sommes plutôt dans la lignée du cheval de Troie, ou, mieux, face à une plante que l'on tenterait à tout prix de discipliner mais qui prendrait un malin plaisir à n'en faire qu'à sa tête, offrant pampres vigoureux et floraisons éclatantes aux endroits les plus inattendus.

 

Vous avez sans doute entendu parler du Concile de Trente, qui s'est déroulé en trois phases, respectivement en 1545-1547-1549, puis 1551-1552, et enfin 1562-1563. Il édicta les idéaux de la Réforme catholique, cette refondation rendue nécessaire pour permettre à une Église gangrénée par les luttes de pouvoir et la simonie de faire face à l'ébranlement suscité par la déflagration protestante. La musique ne fut pas épargnée par la Contre-Réforme. La polyphonie franco-flamande qui, jusqu'ici, avait régnée en maîtresse sur toute l'Europe, se vit accusée d'un excès de complexité nuisible à la bonne compréhension des textes sacrés mis en musique. Il était urgent, aux yeux des réformateurs, de simplifier les compositions sacrées en éliminant tout ce qui pouvait brouiller l'intelligibilité de la Parole et détourner l'attention du fidèle par le déploiement superflu d'un luxe compositionnel suspecté, en outre, d'entretenir de coupables liaisons avec un monde profane sentant naturellement le soufre.


Ci-dessous : Pietro FACCINI (Bologne, c.1562-1602),
Saint en extase, les bras levés au ciel
, sans date.
Encre brune, huile et rehauts de blanc sur papier. Paris, Musée du Louvre.


Dès les années 1570, la technique du faux-bourdon s'impose à Milan comme l'alternative la plus conforme aux principes de la Contre-Réforme. Basé sur la récitation d'un cantus firmus (mélodie utilisée comme élément structurel de base d'une composition polyphonique sacrée, ou, plus rarement, profane) dans la partie de tenor (ou teneur, mot qui désigne, en musique ancienne, la partie qui porte la mélodie, généralement liturgique) complétée par une sobre polyphonie vocale, sa simplicité de facture, la lenteur de son tempo en font le vecteur idoine des exigences d'austérité et de gravité imposées par le Concile. Mais c'était sans compter la fabuleuse capacité d'invention de ces maudits compositeurs en cette fin de XVIe siècle. Leur interdit-on de produire des œuvres trop richement écrites ? Les voici qui se concentrent sur les ornements, vous savez, ces petits groupes de notes brèves, a priori innocents, qui embellissent et varient un air instrumental ou vocal - tremolo, portamento, diminutions, etc. - et dont le nombre va littéralement exploser en une poignée d'années. La capacité à ornementer et à improviser faisait naturellement partie du bagage de tout musicien ; elle va prendre des proportions considérables et métamorphoser le sage faux-bourdon en pièce d'une complexité croissante, avec parties instrumentales, basse continue, ornementation foisonnante, double chœur, et même, en fin d'évolution, l'évacuation du cantus firmus sur lequel il était basé à l'origine. Le faux-bourdon que l'on s'était acharné à contraindre ne cesse de se jouer des limites et connaît, à Milan, une ultime et exubérante floraison dans les années 1620. Cette rébellion va néanmoins l'épuiser et une dizaine d'années plus tard, il s'efface progressivement du paysage musical.


Simon VOUET (Paris, 1590-1649),
Madeleine évanouie soutenue par deux anges, sans date.
Pierre noire et rehauts de blanc sur papier. Paris, Musée du Louvre.


Le Confitemini Domino que vous écoutez est symptomatique de cette dernière phase d'évolution. Supérieurement restitué par les chanteurs et instrumentistes du Poème Harmonique, il déroule à vos oreilles des volutes qui semblent ne jamais devoir cesser de se recomposer et de se déployer. Écoutez attentivement, après la toute relative sobriété de la première « partie » simplement accompagnée par la basse continue, les dialogues qui se tissent entre les instruments, cornet à bouquin et dulciane sur tapis de violes, cornet et dessus de viole, puis les voix qui, sans cesse, se répondent ou s'enlacent dans la deuxième et la troisième, avant que l'ensemble culmine dans l'apothéose presque extatique du Gloria Patri, que l'on peut rapprocher des représentations picturales de ces saints et saintes dont on ne sait si la pâmoison est mystique ou charnelle. Ici, la musique, s'enroulant inlassablement sur elle-même, frôle, caresse, languit, se soulève, jouit. Les frontières entre amour profane et amour sacré semblent se dissoudre sous la chaleur d'un souffle qui fait éclater la rigidité des carcans formels. Le Baroque nous offre l'embrasement d'une de ses plus flamboyantes aurores.

 

 

Anonyme, Milan, XVIIe siècle : Confitemini Domino, psaume en faux-bourdon.

1. Confitemini Domino (Louez le Seigneur)
2. De tribulatione (Dans ma détresse)
3. Dextera Domini (La dextre du Seigneur)

 

Le Poème Harmonique.
Vincent Dumestre, théorbe & direction.

 

Nova Metamorfosi, musique sacrée à Milan au début du XVIIe siècle. 1 CD Alpha 039.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Contrepoints
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commentaires

Jean-Christophe 08/06/2009 19:41

Fondamentalement mélancolique ? Comme je te comprends, si tu savais Et bien sûr que cette oeuvre est fondamentalement ambiguë, pleine à la fois de soleil, de sensualité, d'ombres et de larmes. D'amour, en quelque sorte, qu'il soit profane ou divin.

La+Trollette 08/06/2009 13:07

Ces notes, qui se frottent et s'éloignent pour mieux résoudre les tensions... j'en ai des frissons, tiens! Et que dire de cette ambiguïté évoquée par Paul et toi sinon que c'est justement ce qui me touche profondément, m'attire et me retient dans cette musique?Quoi, fondamentalement mélancolique? Parfaitement!  Et totalement assumée!

Jean-Christophe 07/06/2009 12:34

Bonjour monsieur de l'Estro,Je suis ravi de te lire, sache le, et de voir que tu as compris - je n'en doutais pas - ma démarche. La musique et l'image, c'est la même chose, c'est, comme tu le dis, l'émanation d'un moment du temps, d'une société donnée, d'un Zeitgeist, même si c'est une notion à laquelle je n'adhère pas forcément. Ici, l'une illustre l'autre et inversement, c'est indissolublement lié, pas moyen de séparer les choses.Je suis d'accord avec toi, il reste à ceux qui ne connaissent pas encore cet enregistrement absolument remarquable à se ruer dessus, car c'est une heure de pur bonheur.Amitiés à toi.

L'estro armonico 07/06/2009 11:00

Voici un joli billet. Alors que je n'avais pas encore commencé à lire et le passais en revue, en voyant les esquisses, je me suis dit "Le disque de Dumestre sur la musique milanais leur irait à merveille." Et là, arrivé à terme, je vois la couverture de ce disque. C'est assez étonnant que nous ayons pensé au même fond sonore. Et puis, en lisant le billet, je m'aperçois que c'est l'inverse (sauf si je me trompe) : les esquisses illustrent la musique. Quoi qu'il en soit, cette remarque confirme que les arts plastiques et la musique (surtout quand elle est aussi magistralement vécue, que je préfère à interprétée, dans le présent cas) dialoguent. On oublie trop souvent qu'ils ont été produits par la même société, à la même époque.Le texte que tu fournis ici est remarquable de simplicité : c'est expliqué avec talent et pédagogie. Que dire de plus ? Ruez-vous sur ce disque si vous ne l'avez pas encore acquis !

Jean-Christophe 06/06/2009 12:21

Peut-être, cher Paul, est-ce parce que cette musique est foncièrement ambiguë, car la dimension tourmentée que vous ressentez, je la ressens aussi. Comme si la sensualité que s'en dégage ne pouvait se concevoir qu'ombrée, comme si la lumière d'Italie ne pouvait que se teinter d'une part d'indicible et prégnante nostalgie.Merci pour votre approche sensible et fidèlement à vous.

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