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17 mai 2009 7 17 /05 /mai /2009 13:24


MAÎTRE DU RETABLE DE ROTTWEIL
(actif dans le deuxième quart du XVe siècle),
Trône de grâce (Gnadenstuhl, détail), c.1440.
Technique mixte sur bois de sapin, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle.
Les images sont tirées du site du musée.

 

Faire des recherches dans le domaine de l'histoire de l'Art ménage, loin des contraintes purement universitaires, quelques joies véritables. Le bonheur de la découverte en est une, et non des moindres. Je sais bien que l'œuvre que je vous présente aujourd'hui ne provoquera pas, demain, une déferlante d'intérêt pour l'art germanique de la fin du Moyen-Âge, mais elle me semble néanmoins suffisamment digne d'intérêt pour lui consacrer quelques lignes.

 

Comme une majorité d'artistes de cette époque, le maître à qui l'on doit cette scène est resté anonyme. On sait juste qu'il était actif dans le deuxième quart du XVe siècle à Rottweil, à environ 70 kilomètres du Lac de Constance. Cette précision géographique n'est pas totalement anodine, car les expressions picturales nées sur les terres du Saint Empire romain germanique varient, à l'époque, énormément d'une aire à l'autre, en fonction de l'influence plus ou moins importante, notamment, de l'art développé en Flandres, qui, évidente au Sud (Lac de Constance, vallée du Main) dès la décennie 1440, va se diffuser plus lentement au Nord, attendant, par exemple, la fin des années 1450 pour s'imposer, mais avec quelle force, à Cologne, restée jusqu'ici fidèle au style gothique tardif.
Ce Trône de grâce, représentation assez courante au Moyen-Âge de la triade Père, Fils et Saint-Esprit, nous est malheureusement parvenu fortement mutilé. La lacune située juste sous le groupe représentant Dieu et Jésus (voir la reconstitution en fin de billet) devait sans doute, à l'origine, accueillir une Crucifixion. Le caractère monumental de la composition et des figures avoue nettement son ascendance burgondo-flamande, mélange de réminiscences du Maître de Flémalle (Robert Campin ?, c.1380-1444) et de Claus Sluter (c.1350 ?-c.1405), son caractère fortement sculptural étant encore souligné par la propension, alors typique des artistes actifs autour du Lac de Constance, à géométriser les formes, que l'on retrouve, certes adoucie, chez le plus illustre de leurs représentants, Konrad Witz (c.1400-avant 1447). On pourrait presque parler, au prix d'un anachronisme total, de préfiguration cubiste, tant les formes géométriques simples, notamment le carré, sont ici présentes (voyez le corps du Crucifié), mêlées à quelques ultimes survivances du style gothique international, perceptibles dans le traitement légèrement arachnéen des doigts.

 

L'impression globale pourrait être celle d'un hiératisme figé et froid. C'est compter sans le talent d'un maître qui a su rendre les regards extraordinairement vivants et expressifs. Voyez celui du Père omnipotent, abîme de tristesse ineffable et de douce résignation, voyez celui du Fils mort, dont le traitement beaucoup plus individualisé du visage renforce, en outre, l'humanité, marqué par l'ultime combat mais au-delà de la souffrance qui continue à ruisseler de son corps, dont la plaie au côté est mise en valeur par la position des doigts de Dieu qui semble dire au spectateur : « Vois, c'est pour toi que ceci a été accompli. Ce sang est celui qui te rachète. » Sous nos yeux se déploie un drame sacré dont l'implacable dimension humaine, la souffrance de tout père qui aurait perdu son fils, devait sans doute trouver chez les contemporains, pour lesquels le souvenir des grandes épidémies était encore vivace, des résonances qui échappent en partie à notre modernité, mais qui lui conservent un impact, au-delà des particularités de forme, qui peut toujours nous toucher aujourd'hui.

Media vita in morte - Ach homo perpende fragilis,
antiphone tropé extrait du Codex 314 d'Engelberg, manuscrit réalisé entre 1372 et 1400 environ.


Ensemble choral de la Schola Cantorum de Bâle.
Dominique Vellard, chant & direction,
Wulf Arlt, direction.


Codex Engelberg 314, musique du Moyen-Âge tardif. 1 CD Deutsche Harmonia Mundi RD77185.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Cimaises
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commentaires

Jean-Christophe 20/05/2009 09:39

Je ressens également ici, cher Henri-Pierre, une formidable continuité entre l'ancien et le nouveau, comme un héritage qui refuserait de se rompre.

Henri-Pierre 19/05/2009 21:28

Le hiératisme frontal, tel que celui des icônes Byzantines, de Dieu le père et l'abandon humain du Fils me semblent illustrer à marveille le passage de l'Ancien Testament à celui des Evangiles.De la transcendance à l'immanence comme un prolongement logique et non comme une opposition.

Jean-Christophe 19/05/2009 18:27

Comme je partage ce que vous dites, cher Paul, et que j'aimerais moi aussi que "celui qui est peut-être", comme l'écrivait si justement Yourcenar, puisse, en son infini, avoir quelque place et quelque miséricorde pour nos faiblesses d'Hommes, celles dont le Maître du Retable de Rottweil nous fait croire qu'il peut lui même les ressentir.

Jean-Christophe 19/05/2009 18:19

Suis les liens du billet, cher Cyrille. Certes, ils pointent vers des sites en anglais et en allemand, mais ils sont bien mieux documentés que ceux en français Bisous à toi.

Paul 19/05/2009 13:47

Quelle infinie tristesse. C'est une des représentations les plus douloureuses de Dieu que je connaisse. Mais peut-être, après tout  songe-t-Il -ne serait-ce qu'un instant-  : "Homme, ce sang est celui qui devrait te racheter...mais sauras-tu l'accepter ?"  Comme je voudrais que notre Dieu chrétien omniscient et omnipotent puisse dans Ses certitudes accorder quelque place à notre inquiétude à être...

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