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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 18:07


Thomas GAINSBOROUGH (Sudbury, Suffolk, 1727-Londres, 1788),
Mr ans Mrs Adrews, c.1748-49.
Huile sur toile, Londres, National Gallery.

2009, année Haendel ? Indubitablement. Il suffit de s'enquérir des programmes des festivals estivaux à venir ou des projets discographiques en cours pour se convaincre que la commémoration du 250e anniversaire de la mort du compositeur ressemble de plus en plus à une déferlante. Sans dénier à Haendel la place éminente qu'il occupe dans le paysage musical de la première moitié du XVIIIe siècle, il est néanmoins permis de trouver cette univocité quelque peu excessive. C'est pour cette raison, alors que, comme beaucoup d'amateurs de musique de ma génération, je nourris une grande affection pour son œuvre, je ne consacrerai à Haendel qu'un nombre infime de billets, en m'attachant à des pans moins célébrés de sa production que ses opéras ou ses oratorios.

L'hiver 1740 est un des plus rudes que l'Angleterre ait connu. Le froid est si intense que les eaux de la Tamise vont demeurer gelées durant plusieurs semaines. Haendel (portrait sur émail de Noah Seaman, daté 1741, ci-contre) aura 55 ans dans quelques mois. Le plus anglais des compositeurs nés en Allemagne, auréolé de ses succès italiens de jeunesse, est installé à Londres depuis 1710 et naturalisé depuis 1727. Il a cependant vu son étoile pâlir à la suite des échecs successifs de ses tentatives pour imposer l'opéra italien dans son pays d'adoption. La débâcle retentissante d'Ezio en 1732, le succès grandissant de l'Opera of Nobility, fondé en 1733 par certains de ses anciens mécènes et amis rebutés par son arrogance pour concurrencer sa Royal Academy of Music installée depuis 1719 au King's Theatre, de sérieux problèmes de santé en 1737, et surtout la lente émergence d'un opéra spécifiquement anglais, représenté par des œuvres comme The beggar's opera (1728) de John Gay (1685-1732) ou The dragons of Wantley (1737, pastiche de Giustinio) de John Frederick Lampe (c.1703-1751), n'augurent rien de bon pour la suite d'une carrière pourtant débutée en fanfare.
Orgueilleux, acariâtre, obstiné, Haendel se révélait, à ce que l'on sait, assez invivable au quotidien, mais il était également un homme d'une grande intelligence, capable de sentir le vent tourner. Au début de 1736, Newburgh Hamilton l'incite à mettre en musique une ode de John Dryden (1631-1700). Rien de tel, en effet, pour recouvrer la faveur du public anglais qu'évoquer, ne serait-ce qu'en utilisant un texte de son librettiste attitré, l'ombre du grand Purcell. Coup d'essai, coup de maître, la création d'Alexander's Feast connaît un succès éclatant. Encouragés par cette réussite, les amis du compositeur l'encouragent à composer une nouvelle œuvre, cette fois sur un texte du poète John Milton (1608-1674), autre gloire nationale britannique. Sous l'impulsion du philosophe James Harris, ce sont deux poèmes complémentaires de Milton, datant d'environ 1632, qui sont choisis, L'Allegro (« Le joyeux ») et Il Penseroso (« Le pensif »). Harris produit une ébauche de livret et la confie à Charles Jennens (c.1700-1773, portrait ci-dessus), futur librettiste d'oratorios à succès de Haendel, qui y ajoute un troisième personnage de son crû et tout à fait dans l'air du temps, Il Moderato (« Le modéré »). Vers le 19 janvier 1740, le texte est achevé, le 4 février, le compositeur termine la troisième et dernière partie de la partition ; il aura fallu une quinzaine de jours pour que naisse L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato.


À quoi ressemble cette « ode pastorale » ? À rien de ce qu'Haendel a produit jusqu'ici, à rien de ce qu'il composera ensuite. Proche, par la forme, d'Alexander's Feast, l'œuvre évoque plutôt, par l'esprit, Acis and Galatea (1718), à la différence qu'aucun alibi mythologique ou historique n'y est convoqué et qu'en dépit des contrastes institués par les librettistes entre les différents personnages, l'action dramatique en est quasiment absente. Haendel va néanmoins s'emparer des allégories du texte et en faire de véritables personnages, en confiant à l'orchestre plus qu'aux voix (les airs de l'Allegro et du Moderato sont ainsi partagés entre des tessitures différentes) la charge de donner à chacun son propre caractère. À l'Allegro les mouvements enjoués, dansants, écrits avec le plus de souplesse et le moins de sophistication possibles, dans un style qui peut faire songer à Thomas Arne (1710-1778), au Penseroso les tempos plus lents, le mode mineur, une sensibilité parfois à fleur de peau (« Come, rather, Goddess » de la première partie, tous les airs de la deuxième).
La première partie donne indubitablement l'avantage à l'Allegro, qui la débute et la finit. Sur un mode bucolique, Haendel souligne l'insouciance et la fougue de la jeunesse, à tel point que les interventions mélancoliques du Penseroso paraissent un peu « déplacées » dans un tel contexte. Cependant, le compositeur va insensiblement faire glisser l'Allegro, à la fin de la première partie (Air « Let me wander », puis fin voilée, en mineur, du chœur « And young and old »), vers un ton plus sérieux, préparant ainsi le règne du Penseroso sur la deuxième partie, qu'il ouvre et clôt. Après la campagne, voici la ville et son industrieuse activité, décrits avec une rare acuité dans l'air « Populous cities », dans lequel les oreilles attentives ne manqueront pas de relever la prémonition d'un chef d'œuvre à venir. Si, dans cette partie, les éclats de l'Allegro ne sont pas absents, on note qu'Haendel continue à les tempérer avec la gravité propre au Penseroso, qui s'arroge d'ailleurs plus de la moitié du temps musical. La troisième partie est entièrement dévolue au personnage du Moderato, qui représente le juste milieu entre les tendances extrêmes représentées par l'Allegro et le Penseroso, la sérénité acquise par la maîtrise des passions opposées de l'âme, démarche dans laquelle on peut déjà entrevoir une exigence d'équilibre toute classique. Peut-on cependant parler d'apaisement ? La solennité presque menaçante du chœur final « Thy pleasures, Moderation, give » laisse planer le doute sur la victoire réelle de la modération et laisse s'achever l'œuvre dans une atmosphère plus suspensive qu'affirmative.


En dépit du fait qu'il ne soit pas aussi célèbre que d'autres partitions de Haendel, L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato rassemble suffisamment de qualités pour pouvoir être considéré comme une des œuvres maîtresses du compositeur. Haendel y atteint, en effet, une qualité de description proprement picturale, excellant dans la représentation des atmosphères au point de rendre quasi visibles les paysages qu'il décrit, mais y traduit également les mouvements de l'âme avec beaucoup de finesse. En ce sens, son ode prend naturellement place aux côtés des œuvres de William Hogarth (1697-1764) pour l'acuité de l'observation et de l'approche « psychologique » du paysage que ne tardera pas à illustrer Thomas Gainsborough (1727-1788). Sous le voile de l'allégorie, le compositeur se livre ici à un travail de moraliste teinté, par endroits, de religiosité (le chœur final de la deuxième partie, si proche de Bach) et on sent bien, à sa façon d'illustrer le texte, qu'il est plus que dubitatif quant aux capacités des Hommes à vaincre le flux et le reflux des passions pour s'engager dans la voie d'une attitude raisonnable, toujours en péril, comme le suggèrent les chromatismes ou les rythmes entrecroisés qui émaillent la musique de la dernière partie de l'œuvre (air « Come, with gentle hand »).

27 février 1740, création de L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato dans des conditions météorologiques épouvantables, qui n'ont pas dissuadé le public de venir au spectacle, sans doute largement grâce à la promesse d'un théâtre chauffé. L'œuvre sera jouée cinq fois jusqu'au 23 avril, puis reprise à Dublin en 1741 et avril 1742. C'est lors de cette seconde série de concerts dublinois qu'Haendel entrera vivant dans son éternité de compositeur en dirigeant la première d'un oratorio sur un livret du même Charles Jennens, le Messie.

Georg Friedrich HAENDEL (1685-1759), L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato, ode pastorale en trois parties, HWV 55, sur un livret de Charles Jennens d'après John Milton.


Michael Ginn, Patrizia Kwella, Marie McLaughlin, Jennifer Smith, sopranos. Maldwyn Davies, Martyn Hill, ténors. Stephen Varcoe, basse.

Monterverdi Choir.

English Baroque Soloists.

John Eliot Gardiner, direction.


2 CD Erato 2292-45377-2.


Extraits proposés
 :


Première partie :

1. « Hence loathed Melancholy » (L'Allegro). Martyn Hill.

2. « Come, rather, Goddess » (Il Penseroso). Jennifer Smith.


Deuxième partie :

3. « Populous cities » (L'Allegro). Stephen Varcoe / Monteverdi Choir.

4. « Me, when the sun begins to fling » (Il Penseroso). Patrizia Kwella.


Troisième partie :

5. « Thy pleasures, Moderation, give » (Il Moderato). Monteverdi Choir.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Contrepoints
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commentaires

Catherine de Looz 15/04/2013 11:20


Article passionnant, je suis ravie d'avoir trouvé facilement ce CD. Merci!

Jean-Christophe Pucek 15/04/2013 20:14



Je suis ravi, Catherine, et je vous remercie de m'avoir fait part ici de votre contentement.


Merci à vous.



jean-pierre 10/01/2010 11:20


France musique dimanche 10 janvier, votre introduction et les commentaires sont toujours d'actualité


Jean-Christophe Pucek 10/01/2010 11:30


Je viens de voir, Jean-Pierre, qu'il y avait effectivement une émission consacrée à Milton sur France Musique, et que j'ai bien évidemment loupée. Je suis heureux, en tout cas, de n'avoir pas
écrit, à ce que vous me dîtes, trop de bêtises sur cette oeuvre de Haendel.
Merci pour votre commentaire.


Jean-Christophe 19/04/2009 18:39

Le fait même que tu aies pris le temps d'écouter les extraits et de laisser un commentaire sur un billet concernant un compositeur qui est assez loin de ta sphère affective est une preuve supplémentaire de ton ouverture d'esprit, cher Cyrille.Tu as raison, ce que la postérité, qui parfois juge fort mal, a retenu comme "grandes" oeuvres ou "grands" compositeurs cache bien souvent de très réelles richesses, et je suis heureux, moi qui préfère et préfèrerai toujours les chemins de traverse aux autoroutes, de les faire partager ici, et encore plus, quand, au détour d'un mouvement de symphonie ou d'une aria, l'émotion s'invite et donne envie au lecteur d'en connaître plus.Je t'embrasse.

cyrille 19/04/2009 18:25

Effectivement, LE Messie ! Comme LA 9 ème ! Ou bien LE Requiem ! Ou encore L' Adagio de... Nous n' avons même plus besoin de nommer le compositeur tant l' oeuvre et l' artiste sont à ce point associé et communie naturellement aux yeux du plus grand nombre des auditeurs. Certaines oeuvres, par ailleurs, sont tellement " populaires " qu' elles en font " oublier " leurs auteurs ! C' est ainsi. Et les exemples sont multiples. Ecrasant même ceux que d' aucuns nomment éhontement de " petits maîtres ". Pourtant nombre de pépittes musicales fleurissent dans les productions de ces compositeurs ( connus ou moins connus ). Ainsi en est-il de Haendel, dont tu offres ici quelques extraits de cette " Ode Pastorale " : oeuvre dont j' avoue, qui plus est, l' entière méconnaissance, du moins jusqu' à ce jour ! Il me faut également reconnaître que je ne " cotoie " Haendel que d' assez loin ; par rapport à Beethoven, Brahms, Mahler, Debussy, etc., pour qui je nourris une vétable passion et qui fait plus écho à ma sensibilité.Il n' en demeure pas moins que cette découverte est très intéressante. Je ne dirais pas qu' elle l' est autant que celle, par exemple, des Symphonies de Ries : véritable choc émotionnel que tu m' as fais partager. Cependant, je concède volontiers mon affection pour le " Populous cities ".Quant au choix de la version, rien à redire évidemment.Je t' embrasse. 

Jean-Christophe 16/04/2009 14:01

Il s'agit certainement, Carissima, de l'oeuvre de Haendel que je préfère et c'est, en tout cas, celle qui m'accompagne depuis le plus de temps et avec le plus de régularité, loin devant le célèbrissime Messie. D'aucuns me répliqueront sans doute que ce n'est pas la partition la plus mémorable du compositeur; peut-être, mais je l'aime quand même La vision qu'en donne Gardiner n'accuse absolument pas son âge (elle a plus de 25 ans) et personne depuis ne s'est hissé à son niveau, malgré le très beau disque de Robert King chez Hyperion. Tout est jeune et frais dans ce disque, d'une lumineuse évidence. Un petit moment d'éternité.Nous partageons la même affection pour les oeuvres musicales ou picturales produites en Angleterre... D'ailleurs, on en parle très bientôt sur Vermischter Stil, me semble-t-il ?Je t'embrasse fort.

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