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12 avril 2009 7 12 /04 /avril /2009 13:47
Giambattista MORONI (Albino, c.1520/24-1578),
Le tailleur, c.1565-70.
Huile sur toile, Londres, National Gallery.


Hadopi ! Non, ceci n'est pas la nouvelle injure à la mode, ni le nom d'une obscure divinité égyptienne qui aurait quelque chose à voir avec Hâpi, protecteur des poumons des morts, ou Hâpy, dieu du Nil. Cet acronyme barbare désigne la Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des Droits sur Internet et, par métonymie, la loi « Création et Internet » qu'elle va faire appliquer. Le rejet de cette loi, le jeudi 9 avril 2009, par une assemblée nationale où les députés d'une majorité pleine de la morgue des combats gagnés d'avance ont été mis en minorité par une quinzaine d'élus de gauche planqués derrière les rideaux - Courteline aurait adoré - a déclenché l'ire présidentielle et le dépit de Christine Albanel, ministre de la culture. On savait qu'à l'Élysée, on ne goûtait pas la Princesse de Clèves ; on peut être certain maintenant que le vaudeville n'y est pas non plus le bienvenu.


La loi dite Hadopi, dans laquelle se sont personnellement investis, avec un entêtement virulent, le Président et sa ministre de la culture, repose sur un postulat de départ simple : le téléchargement illégal de musique et de films sur Internet est un vol dont la conséquence principale est d'assassiner la création artistique. Après une mission confiée, l'étonnante chose, à l'ex-PDG de la Fnac ayant abouti, le 23 novembre 2007, à un accord interprofessionnel, l'État a donc décidé de légiférer et de punir en privant d'accès à Internet, après deux mises en gardes, les vilains qui téléchargeraient illégalement.
Outre que cette menace fait doucement rigoler tous ceux qui en savent suffisamment en informatique pour contourner l'obstacle, il convient de dire clairement que cette loi, qui sera, sauf miracle, adoptée le 28 avril prochain, ne règlera rien. Le problème n'est, en effet, aucunement réductible au seul phénomène du téléchargement sauvage, qui n'est, en fait, qu'un épiphénomène. Les causes essentielles des difficultés grandissantes du marché du disque - je m'en tiendrai à celui-ci - tiennent beaucoup plus à la politique de prix absolument démente pratiquée par les enseignes en position de monopole en France ainsi qu'à la politique de production aberrante des majors. Croyez-vous sérieusement, messieurs les donneurs de leçons gouvernementaux, qu'au moment où la crise bat son plein, il est décent que la moindre nouveauté, dans le domaine de la musique classique, soit proposée à un prix oscillant entre 17 et 20 euros ? Et vous, messieurs les producteurs, croyez-vous que le consommateur soit suffisamment stupide pour acheter encore une nouvelle version des Quatre saisons de Vivaldi ou de la 9e Symphonie de Beethoven, assorties, le plus souvent, d'une présentation matérielle indigne ? Quant à vous, messieurs les distributeurs, ne soyez pas surpris du peu de succès de vos sites de téléchargement légaux qui vendent la musique dans une qualité sonore approximative pour un prix pas si intéressant que ça, sans parler de l'absence de notes ou de livret. Je comprends donc parfaitement que ce type de pratiques puisse pousser les gens - et pas uniquement, contrairement à ce qui se dit ici et là, les jeunes - à télécharger illégalement, même si je ne le fais et ne le ferai pas moi-même, persistant à acheter les disques que j'écoute et dont je parle ici. Cependant, si vous regardez bien, vous verrez qu'à une écrasante majorité, ce sont les labels indépendants qui tiennent la vedette dans ces pages, vous savez, ceux qui ne donnent pas dans le racolage à grands coups de pochettes glamour et de concepts fumeux, dont ces fameux récitals majoritairement synonymes de salmigondis illisible et parfois frelaté.
Messieurs de la majorité, plutôt que promulguer des édits dont l'hypocrisie fait frémir, légiférez donc pour réduire la TVA qui pèse sur le disque et la marge des revendeurs, encouragez les artistes qui, loin de la suffisance que procure la surexposition médiatique, œuvrent pour défricher des répertoires méconnus et les labels qui, courageusement, se battent pour éditer leur travail. C'est seulement lorsque vous adopterez cette attitude que vous pourrez commencer à prétendre encourager la création et non le commerce. Pour l'heure, votre Hadopi, dont le nom sonne comme le gadget qu'il est, c'est, en agitant le chiffon rouge de la répression, donner encore plus la mainmise aux visées purement mercantiles de majors qui continueront à aligner des productions sans plus-value artistique mais, financièrement, extrêmement juteuses, en un mot des trompe-couillons, tout en favorisant ces supermarchés de la « culture » que détiennent vos amis et qui, après avoir flingué les disquaires, continuent à jouer un rôle déterminant dans la réduction de l'offre proposée en magasin, et, par là-même, de la diversité. Hadopi, c'est un voile que la pudibonderie ambiante tente de jeter sur les turpitudes d'une industrie qui s'étouffe à vouloir trop se goinfrer. Le plus tristement risible, c'est que ce voile est transparent.


Connaissez-vous Daniele da Volterra ? Ce peintre italien du XVIe siècle, non dénué de talent, ne doit pas sa renommée à ses propres réalisations, mais à la mission de la plus haute importance dont le chargea le pape Pie IV, recouvrir les parties génitales, jugées insultantes à l'aune des prescriptions du Concile de Trente, des personnages du Jugement dernier peint par Michel-Ange dans la chapelle Sixtine. Le pauvre Daniele y gagna le surnom de Braghettone (« faiseur de culottes ») et les railleries tant de ses contemporains que de la postérité. Certaine ministre de la culture dont l'unique action mémorable depuis son arrivée aux affaires est de persister à glorifier une loi qui ne règlera pas les problèmes qu'elle prétend résoudre ferait bien de méditer cet exemple.


Pierre-Jean de BÉRANGER (1780-1857) : Les cinq étages.

Arnaud Marzorati, baryton.
Yves Rechsteiner, harmonium.
Freddy Eichelberger, pianino Pleyel 1845.

Le Pape musulman & autres chansons. 1 CD Alpha 131.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Entre nous
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commentaires

Jean-Christophe 08/05/2009 14:00

Merci, chère Myriam. Au moins, je prends ici moins de risques en livrant ici mon sentiment que certain cadre d'une grande chaîne de télévision, débarqué de son poste après une probable intervention des Braghettone du ministère de la "culture" pour cause d'anti-hadopisme.

myriam 07/05/2009 14:39

Bravo pour cette note brillante non dénuée d'humour

Jean-Christophe 15/04/2009 20:09

Je ne savais pas ce report, chère Marie, et ça me donne carrément envie de rugir. Parce que là, ce n'est plus de la politique à la petite semaine, c'est de l'inconscience.Je suis certain que notre historien du costume trouverait du grain à moudre sur le costume de ce tailleur et ce qu'il ex-pose

Marie 15/04/2009 20:02

Ce qui me dégoûte encore plus c'est de savoir que l'examen d'un texte relatif à l'inceste et la protection des mineurs est reporté sine die pour replacer hadopi au plus vite à la rentrée parlementaire ...Mignon, le tailleur, mais curieusement culotté, au niveau des plis veux-je dire !

Jean-Christophe 14/04/2009 19:41

Cher Paul,Il va sans dire que si les forces politiques en présence avaient été inversées, j'aurais tenu exactement le même discours. Il ne s'agit pas ici de proclamer "la gauche, c'est bien" (il y aurait beaucoup à dire et à redire quant au bilan culturel de cette dernière), "la droite, c'est nul", mais bien de pointer du doigt une loi qui, alors qu'elle est présentée comme une panacée qui va sauver les artistes, est en fait une gigantesque pompe à fric - pardonnez ma trivialité - qui avance (mal) masquée et va permettre aux majors de l'industrie du disque de s'en mettre un peu plus plein les poches avec la bénédiction du pouvoir en place.Ce qui m'effraie le plus, ce n'est pas qu'on veuille interdire le téléchargement illégal, c'est bien le fait que nous soyons de plus en plus contrôlés, traqués, fliqués. Qui sait jusqu'où cette dérive dirigiste va aller ? C'est ce que vous souleviez avec beaucoup de justesse dans votre commentaire, qui est bien celui de l'homme attentif au monde qui l'entoure - éveillé - que vous êtes et dont je vous remercie.Fidèlement à vous.

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