Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 avril 2014 4 24 /04 /avril /2014 07:39

 

Beethoven Symphonies 5 & 6 Frans Brüggen Glossa

Presque tous les labels qui peuvent se prévaloir d'une histoire un peu longue ont aujourd'hui développé une collection économique qui leur permet de donner un second souffle à certains de leurs enregistrements anciens, cette notion d'ancienneté étant assez relative dans un marché du disque où tout se périme très vite et où il n'est pas rare qu'une réalisation soit indisponible chez l'éditeur deux ans à peine après sa parution. Si certains se contentent de remboîtages sommaires, à la présentation parfois aussi négligée que peu esthétique, le label Glossa a choisi, au contraire, de miser sur de beaux objets, contenant un vrai livret et dotés d'une identité visuelle forte, tout ceci pour environ dix euros. Nommée Cabinet, en référence aux cabinets de curiosité, cette collection qui, outre son fonds propre, va également puiser dans quelques autres – Accent, Symphonia – est aujourd'hui forte d'une petite cinquantaine de titres couramment disponibles, sans compter ceux qu'il est toujours possible de trouver d'occasion. Je vous propose de découvrir aujourd'hui et dans les semaines à venir les six titres qui composent la livraison d'avril 2014.

 

Frans Brüggen fêtera, le 30 octobre prochain, ses quatre-vingts ans. Il fait partie de ces musiciens pionniers qui ont contribué à ce que l'on a appelé, avec un rien d’emphase, la « révolution baroque » laquelle a habitué, non sans rencontrer de solides résistances, une partie des mélomanes à aborder la musique sous un angle plus conforme à la vraisemblance historique. Flûtiste renommé, il a bifurqué vers la direction au tout début des années 1980, en fondant, en 1981, l'Orchestre du XVIIIe siècle, à la tête duquel il a dirigé un vaste répertoire allant de Rameau à Mendelssohn, en passant par la triade classique, Haydn, Mozart et Beethoven. Brüggen a réalisé pour Philips, au tournant des décennies 1980 et 1990, une intégrale des symphonies de ce dernier qui a fait date et constitué un étalon pour toutes celles qui l'avaient précédée et l'ont suivie. En 2011, le chef et son orchestre remettaient l'ouvrage sur le métier, livrant, cette fois-ci pour Glossa, une lecture que l'on peut regarder comme testamentaire.

Du coffret paru à l'automne 2012, le label a extrait ce qui en constitue indiscutablement, à mon sens, le sommet, les Symphonies n°5 et n°6. Je ne m'attarde volontairement pas sur l'histoire de ces deux œuvres bien connues et maintes fois enregistrées. Toutes deux, bien qu'elles aient été composées concomitamment entre 1805 et 1808 et créées lors du même concert au théâtre An der Wien, le 22 décembre 1808, apparaissent assez nettement antinomiques. La Cinquième, à l'ut mineur débordant de tensions et de tempêtes, célébrissime pour ses accords initiaux où certains commentateurs ont voulu voir le Destin qui frappe à la porte, dont la course s'achève en apothéose héroïque, n'a en effet, si l'on excepte la largeur du geste, pas grand chose à voir avec la descriptive Pastorale, fresque qui malmène le schéma classique du genre, lançant une dynamique qui s'achèvera avec son implosion dans la 9eSymphonie, avec ses cinq tableaux en demi-teintes bruissants de ce sentiment de la nature, tour à tour accueillante ou menaçante, mais toujours grandiose, cher aux Romantiques.

Dans ces deux œuvres, Frans Brüggen parvient, avec un naturel assez désarmant, à trouver le ton juste pour donner à chacune des deux symphonies la densité et le caractère qui lui convient. La Cinquième possède le souffle et l'aspiration à la grandeur que l'on en attend, mais sans jamais verser dans la précipitation ou le tapage. Contrairement à certaines autres lectures historiquement informées, parfois très cotées, celle-ci ne tombe pas dans le piège d'une approche trop séquentielle ou fractionnée : tout s'y enchaîne de façon fluide et évidente, comme l'illustre avec éclat, entre autres exemples, la transition entre les mouvements III et IV, sur laquelle même John Eliot Gardiner, auquel on doit une des versions de référence du cycle (Archiv, 1994), avait trébuché. On est clairement ici dans le monde de la pensée et non dans celui de l'effet et l’œuvre y gagne une cohérence qui ne peut que laisser admiratif. La Sixième tutoie les mêmes cimes et constitue, à mon avis, la version la plus poétique et la plus frémissante de cette symphonie jamais gravée, à ce jour, sur instruments anciens. Outre, en effet, une parfaite conduite individuelle de chaque scène et une attention méticuleuse portée au moindre détail qui ne s'opèrent jamais au détriment de la vision d'ensemble, l'Orchestre du XVIIIe siècle se montre à la hauteur de sa réputation d'excellence en matière de couleurs (le premier mouvement est simplement renversant) et suscite sous nos yeux de merveilleux paysages, baignés dans cette lumière chaude et cette transparence de l'air que l'on retrouve dans certains des tableaux que peignait au même moment Caspar David Friedrich, comme le Paysage bohémien avec le mont Milleschauer (1808), aujourd'hui à Dresde — la nature non réduite à une vision topographique, mais envisagée de l'intérieur, au travers des émotions qu'elle suscite chez le promeneur qui en fait l'expérience.

 

Voici donc une réédition majeure dont je ne peux que vous conseiller de faire l'acquisition tant elle contribuera à élargir les horizons de votre perception de la musique de Beethoven.

 

Beethoven Symphonies 5 & 6 Frans Brüggen GlossaLudwig van Beethoven (1770-1827), Symphonie n°5 en ut mineur op.67, Symphonie n°6 en fa majeur « Pastorale » op.68

 

Orchestra of the Eighteenth Century
Frans Brüggen, direction

 

incontournable passee des arts1 CD [durée totale : 75'19"] Glossa Cabinet GCD C81118. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Symphonie n°5 : [I] Allegro con brio

 

2. Symphonie n°6 : [V] Allegretto : Hirtensang, frohe und dankbare Gefühle nach dem Sturm

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean-Christophe Pucek - dans Instantanés
commenter cet article

commentaires

alba 25/04/2014 18:56


Sans aucun doute, je l´achèterai. Grand merci Passée.


Je ne sais pas ce qui se passe mais votre musique me plaît toujours.


Bonne fin de semaine.

Jean-Christophe Pucek 26/04/2014 08:09



Ce petit bonheur-ci ne vous ruinera pas, qui plus est, Alba, et je pense que vous devriez le trouver très facilement là où vous êtes, puisque Glossa est un label espagnol.


Je suis heureux que mes choix rencontrent votre assentiment, c'est toujours rassérénant pour celui qui écrit de savoir que ce qu'il propose est accueilli.


Belle fin de semaine à vous.



jean pierre jacob 25/04/2014 16:16


Merci, cher Passée des Arts d'avoir réveillé le vieux romantique qui avait un peu oublié les émotions provoquées par l'écoute des premiers vinyls de ses années étudiantes peu argentées, Eugen
Jochum  par exemple.


Et ceci, au moment même où à l'horizon, de ma fenêtre, la vallée du Lot est en train de réapparaître au loin et au soleil après la pluie. Le beau temps accompagné par l'écoute de Bruggen et son
orchestre, cela fait du bien.

Jean-Christophe Pucek 26/04/2014 08:16



En découvrant votre message hier, cher Jean-Pierre, je me suis dit que vous aviez bien de la chance que le paysage se soit accordé à votre écoute : quiconque a fait l'expérience de tels instants
suspendus en mesure le prix.


Je suis heureux que cette petite chronique ait pu éveiller des souvenirs chez vous, c'est toujours émouvant pour moi de savoir que mes modestes lignes peuvent avoir cet effet-mémoire.


Je vous souhaite une heureuse journée et vous remercie pour votre commentaire.



Christine Filiod-Bres 25/04/2014 15:04


Cher Jean-Christophe,


Cela fait belle lurette, pour ne pas dire des années, que je n'avais pas écouté une symphonie de Beethoven, car je m'étais détournée des symphonies, les trouvant parfois trop peines d'emphase, et
pour la cinquième, tellement déclinée que je n'en pouvais plus. Mais me voilà totalement conquise, et étonnée, par cet enregistrement de Monsieur Frans Brüggen, qui illustre, de manière
flagrante, votre credo sur "la vraisemblance historique". Merci.


Comme vous le savez, de bien amicales pensées.


Christine

Jean-Christophe Pucek 26/04/2014 08:29



Chère Christine,


J'imagine que les versions que vous avez pu écouter de telle ou telle symphonie devaient être signées par des orchestres « traditionnels », avec des effectifs importants et pas mal de vibrato ?
Je comprends que ce type d'approche puisse avoir un effet de repoussoir, du moins en a-t-il un sur moi, ce que vous comprendrez d'autant plus aisément maintenant que vous connaissez cette
interprétation de Frans Brüggen où règne la transparence qui correspond au type d'esthétique que je prise. Je vous remercie bien sincèrement de vous être arrêtée sur cette chronique et me
réjouis, bien entendu, que vous ayez été touchée.


Mes plus amicales pensées vous accompagnent et je vous dis à bientôt.


Jean-Christophe



Héloïse 25/04/2014 13:19


Cher Jean-Christophe, nous flânons sur votre blog depuis Gargilesse Georges et moi, et c'est un bonheur... Je vous embrasse bien fort. Héloïse.

Jean-Christophe Pucek 25/04/2014 13:52



Si vous saviez comme ce petit signe de Gargilesse me fait plaisir, belle Héloïse ! Un tout grand merci à vous, je vous embrasse bien fort et vous souhaite un très heureux séjour.


Jean-Christophe



Marie 24/04/2014 20:08


Beethoven, on y revient toujours mais je ne sais pas si je vais conserver de vieux enregistrements dès l'arrivée du CD ...

Jean-Christophe Pucek 24/04/2014 20:35



Ils pourront toujours caler un meuble ou effrayer les merles



Présentation

  • : Passée des arts
  • Passée des arts
  • : Un parcours à travers les expressions artistiques, du Moyen-Âge à la première moitié du XXe siècle.
  • Contact

Recherche