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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 13:37

 

karl weysser maison kammerzell cathedrale 1873

Karl Weysser (Durlach, 1833-Heidelberg, 1904),
La Maison Kammerzell
, 1873.

Huile sur toile, 47 x 34,8 cm, Strasbourg, Cabinet des Estampes et des Dessins
Photographie © Musées de Strasbourg

 

Une harmonie d’ocres rosés et de bruns animée par la lumière, telle pourrait être la première impression que laissent dans l’esprit les deux vues de la Maison Kammerzell signées par Karl Weysser et conservées aujourd’hui à quelques pas du bâtiment qu’elles montrent, à Strasbourg. À se plonger dans la quiétude de leur atmosphère en se disant, pour ceux qui ont eu la chance de se rendre sur place, que les choses n’ont pas tant changé depuis le dernier quart du XIXe siècle, on oublierait facilement que le spectacle que l’on a sous les yeux tient du miracle. Il a, en effet, probablement fallu nombre d’heureuses fortunes pour que cette maison, dont la première mention certaine remonte à 1427 et qui a acquis la configuration que nous lui connaissons aujourd’hui lorsque le fromager Martin Braun y a fait construire des étages en 1589, puis son nom définitif d’après celui de la famille de l’épicier originaire de Würzburg, Philippe-François Kammerzell, qui la posséda de 1806 à 1879, année qui vit son acquisition aux enchères par la ville, échappe aux catastrophes qui jalonnent l’histoire de Strasbourg, comme ce déluge de feu qui s’abattit sur elle entre le 23 et le 26 août 1870, endommageant la toute proche cathédrale tandis qu’il pulvérisait presque irrémédiablement une multitude de trésors artistiques et patrimoniaux témoins de l’exceptionnelle richesse de l’histoire de la cité.

 

Il y a fort à parier que lorsque Weysser qui, après avoir fait des études scientifiques, a finalement choisi, en 1855, d’être peintre et appris son métier auprès du paysagiste Johann Wilhelm Schirmer (1807-1863) et du portraitiste Ludwig des Coudres (1820-1878) au sein de la toute récemment créée (1854) École des Beaux-Arts du grand-duché de Bade à Karlsruhe, réalise ces deux vues dans une ville de Strasbourg annexée à l’Allemagne à la faveur du traité de Francfort (1871) ayant mis fin à la guerre franco-prussienne, les bruits des chantiers de reconstruction y résonnent encore. Et pourtant, notez comme tout semble tranquille dans les deux scènes qu’il peint. Dans la vue qui présente, dans un effet saisissant de contre-plongée, le rez-de-chaussée et le premier étage de la maison se détachant sur la masse imposante de la cathédrale, dont on aperçoit le portail occidental et un quart de la rose, la flânerie voire la rêverie semblent régner en maîtresses, que seule la femme se tenant sur le seuil de la boutique – serait-ce la veuve Kammerzell à laquelle le bâtiment fut acheté ? – semble ne pas partager. On imagine fort bien que les fillettes se sont arrêtées devant la vitrine pour y admirer les objets qu’elles espèrent se voir offrir un jour ou que le couple qui passe sur le parvis goûte pleinement les délices de la promenade ; même le geste de l’homme à la canne, en habit et haut de forme noirs, qui semble s’adresser à une forme assise que sa position dans l’ombre rend presque imperceptible paraît ne révéler aucune agressivité : serait-il en train de donner en exemple à un mendiant la vie du Christ avant, peut-être, de déposer une pièce dans sa sébile ? Conjuguant à la fois la précision dans le rendu de certains éléments, comme la porte murée ou le soubassement de l’oriel au premier plan, et une touche plus libre au flou parfois presque impressionniste, notable dans des visages à peine esquissés ou dans le rendu des sculptures du portail de la cathédrale, c’est surtout par la maîtrise de la lumière que Weysser impressionne ici ; elle confère, en effet, à la scène les contrastes qui la structurent et l’animent, ainsi  que le montre la courbe verticale partant de ce qui semble être une caisse contre le trottoir, passant par l’auvent de la boutique dont le jaune capte et renvoie le soleil qui le baigne, puis par la blancheur des rideaux et enfin par le halo qui baigne la statue dans sa niche.

karl weysser maison kammerzell vue parvis 1873Karl Weysser, La Maison Kammerzell, 1873. Huile sur carton, 35,2 x 24,3 cm, Strasbourg, Cabinet des Estampes et des Dessins
Photographie © Musées de Strasbourg

 

Sa seconde vue de la Maison Kammerzell possède un caractère d’esquisse beaucoup plus prononcé, avec une touche nettement plus imprécise, cette désinvolture apparente n’excluant néanmoins pas une construction de l’image soigneusement pensée. On peut y voir une sorte d’antithèse de la précédente, en ce qu’elle présente le bâtiment presque en entier, la cathédrale étant, cette fois-ci, réduite à un pilier qui théâtralise la scène en agissant comme le pan d’un rideau. Malgré les quelques nuages qui circulent dans le ciel, l’ambiance est fortement lumineuse et colorée : les nuances de brun et d’ocre orangée de la maison y éclatent, soulignées tant par la blancheur des rideaux que par le gris et le boisé clair des façades et des toits des maisons de la rue des Hallebardiers utilisée comme une coulisse, et rehaussées par les taches vertes et rouges de plantes que l’on ne prendra pas trop de risques à imaginer être des pélargoniums. On aurait pu croire que la plus grande vivacité de la facture et de la palette de couleurs aurait apporté à ce tableau un mouvement supérieur au précédent ; paradoxalement, il n’en est rien et s’il est difficile de déduire quoi que ce soit de passantes qui semblent presque des fantômes colorés, l’attitude de l’homme qui se tient en position d’attente à côté de l’attelage renforce le caractère suspendu d’une scène qui, malgré sa précision topographique, paraît baignée d’une atmosphère flottante, comme ces paysages qu’une chaleur et une lumière trop intenses semblent parer d’un halo tremblé d’irréalité dans lequel elles menacent à chaque instant de se dissoudre.

 

Par une curieuse coïncidence, l’année 1873 durant laquelle Weysser peint ses vues de Strasbourg est également celle qui voit la  publication des Contes du Lundi d’Alphonse Daudet, contenant Alsace ! Alsace !, une nouvelle débordante de nostalgie qui se referme sur une vibrante évocation de la terre demeurée fertile et fidèle même après qu’un orage en a dévasté les moissons. Dans le même ordre d’idées, les Scènes alsaciennes composées par Jules Massenet moins de dix ans plus tard distilleront les impressions d’une région perdue parée de couleurs de cocagne qu’il faut reconquérir, comme le suggèrent les sonneries militaires de son dernier volet, intitulé Dimanche soir. On sait que la nostalgie changera de camp une quarantaine d’années plus tard, au prix de nouveaux affrontements, de ruines fumantes et de sang versé, épouvantables tributs si peu conformes au regard plein de tendresse que les artistes, quel que soit leur camp, ont porté sur des lieux dont chacun a su saisir assez de la poésie qu’ils dégagent pour nourrir son inspiration. Karl Weysser avait-il une obscure conscience de la fugacité de cette embellie pour chercher à en immortaliser ainsi toutes les couleurs ?

 

Accompagnement musical :

 

Jules Massenet (1842-1912), Scènes alsaciennes (Suite pour orchestre n°7, 1882) :

[I] Dimanche matin
[III] Sous les tilleuls

 

Orchestre National de l’Opéra de Monte-Carlo
John Eliot Gardiner, direction

 

massenet scenes dramatiques alsaciennes pittoresques gardinScènes dramatiques, Scènes de féérie, Scènes alsaciennes, Scènes pittoresques. 2 CD Erato, repris sous référence Apex 2564620852. Ces disques peuvent être achetés en suivant ce lien.

 

Je tiens à remercier Florian Siffer du Cabinet des Estampes et des Dessins de Strasbourg (voir ici) et Catherine Paulus du service documentation-photothèque des Musées de Strasbourg.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Cimaises
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commentaires

Roland Koch 11/09/2012 22:49


À peine découvert, ce Blog m'accapare déjà..


La Maison Kammerzell était sur mon chemin lorsque je me rendais de l'École Hôtelière à la Gare entre 1958 et 1961. À l'époque, il était "chic de parler français". Le passé germanique de l'Alsace
plus ou moins annihilé.


Avant d'y passer, je traversais la Cathédrale pour aller saluer le petit chien de l'escalier de la Chaire. Les couleurs des deux vues sont très proches de ce que je ressens aujourd'hui de ces
souvenirs un peu doux-amers. Difficile à retrouver lorsqu'on est pris dans des hordes de touristes.. Ah, si quand-même: Un soir d'automne lors de mon dernier séjour. Les Ponts-Couverts, un beau
platane illuminé, un saxophoniste profite de l'écho que lui offre l'ouvrage de Vauban...beau!


Piero a mentionné la Chambre de Commerce. Derrière cet édifice se trouve la Rue de l'ail avec encore beaucoup de façades anciennes.


roland


 


 


 


 

Jean-Christophe Pucek 12/09/2012 07:11



Vous écrivez une chose que je trouve d'une grande justesse, Roland, lorsque vous dîtes que ces deux vues ont les couleurs du souvenir, les vôtres mais aussi ceux de Karl Weysser qui a visiblement
un don, dans toutes les œuvres que je connais de lui, pour rendre sensible le temps qui s'enfuit. Sans doute est-ce parce qu'il a vu un certain nombre de ruines lorsqu'il a travaillé en Alsace.


Je pense - du moins, j'espère - que cette région est aujourd'hui réconciliée avec son héritage germanique, car le nier reviendrait à se renier profondément. Du moins est-ce une évidence pour le
regard extérieur, mais qui aime autant l'Alsace que l'Allemagne, qui est le mien.


Je termine en vous disant que j'ai trouvé très émouvante votre notation sur le chien de Geiler, car je ne me rends jamais à Strasbourg (trop rarement hélas) sans lui faire une petite visite.


Merci pour votre commentaire et bien cordialement.



dentelline 12/05/2012 19:40


J'adore ton article et je n'ai pas pu résister à en parler sur mon blog!


Merci Jean-Christophe!


Bonne soirée!


Bises

Jean-Christophe Pucek 17/05/2012 08:21



Bonjour Dentelline et toutes mes excuses pour cette réponse tardive. Je te remercie d'avoir contribué, en partageant cet article, à mieux faire connaître Karl Weysser qui le mérite bien, du moins
à mon avis.


Passe une très belle journée.


Bises.



Framboise 08/05/2012 23:48


Toutes les harmonies de rose, d'ocre et de gris, la lumière qui frappe les façades (enfin restituées par un meilleur écran) composent un bel accord avec les extraits musicaux. Les deux huiles
sont également attachantes, c'est vrai. C'est toute une chaude atmosphère. Personnellement je n'y associe pas de paysage effacé par une lumière trop intense. Je trouve au contraire que la nature
est rejetée à l'extérieur de la vue, c'est la taille et la solidité des constructions et leur densité, l'imposante masse de la cathédrale dont on ne peut percevoir que quelques aspects, qui sont
soulignées par les ombres, qui arrêtent la lumière, de même que les costumes et l'activité des personnages suggèrent l'idée d'une certaine prospérité, installée et tranquille, bien réelles.


 

Jean-Christophe Pucek 09/05/2012 09:56



Ce que j'aime dans les billets consacrés à la peinture, c'est que chaque lecteur peut justement les investir avec sa propre vue et c'est la raison pour laquelle je regrette de ne pas pouvoir en
écrire plus souvent.


Je partage largement ce que vous écrivez, Framboise, notamment pour l'impression qui se dégage des personnages, alors que ceux-ci semblent pourtant à peine esquissés. C'est un détail qui, selon
moi, en dit long sur le talent du peintre et sa capacité de caractérisation car suggérer autant de choses avec aussi peu de moyens est tout de même un joli tour de force, du moins à mon avis.


Un grand merci pour votre commentaire et belle journée.



Marie 07/05/2012 20:18


Deux vues d'un même immeuble, comme si la promenade se prolongeait sur le trottoir. ma préférence va à la première qui donne une vue sur la cathédrale et projette une luminosité toute
particulière, la seconde étant plus classique et un peu oppressante par l'étroitesse du passage, en dépit du ciel nuageux apparent.

Jean-Christophe Pucek 09/05/2012 08:40



Je trouve que la seconde vue possède un caractère un rien plus solennel, chère Marie, d'aucuns pourraient peut-être même dire qu'elle fait un peu carte postale dans sa volonté de présenter le
bâtiment en entier et sous son meilleur jour (malgré les nuages)



Marie-Reine 04/05/2012 11:50


Pour qui aime Strasbourg, quels trésors dans ce Cabinet des Estampes et des dessins :o) Tout comme vous, je vais souvent sur leur page du réseau rêver à ce qui n’est plus. Pour nous qui
connaissons la maison Kammerzell très touristifiée d’aujourd’hui, ces deux tableaux de Weysser la laissent respirer à son aise, nous la montrant dans son quotidien très particulier de l’immédiat
après-1870. Avec les fissures du crépi, la marche usée, la porte encore murée. Tiens, une religieuse en cornette a fini ses dévotions à la cathédrale. Vous êtes sûr que ce sont des petites filles
devant la vitrine ? Je trouve qu’elles font très dames, l’une bien en chair et l’autre avec son élégant chapeau. Le deuxième tableau est très attachant aussi. J’aime les fenêtres ouvertes, les
plantes vertes, les rideaux blancs. Aujourd’hui, ce sont les petits carreaux ronds dans leur quadrillage de plomb imposés partout par les Monuments Historiques. Belle idée, ce pilier de
cathédrale au premier plan, qui donne envie de s’approcher pour voir la maison en entier.


Je ne connaissais pas les Scènes alsaciennes. J’ai vu sur la partition que Massenet a donné des indications précises au chef d’orchestre. Notamment pour
la cloche qui, Sous les tilleuls, doit être en coulisses pour un “effet lointain et poétique dans la sonorité”. Alors que pour
Dimanche soir, elle doit être “frappée avec plus d’accent”. Massenet voulait aussi que les trompettistes et cornettistes “jouent en marchant en venant
du plus loin possible” et “se rappprochent jusqu’auff, puis se retournent et s’éloignent pour obtenir ainsi le
decrescendo.”


Enfant, j’allais à Strasbourg avec mes parents rendre visite à un compositeur, pianiste et organiste, ami de mon père. Il s’appelait Joseph Kuntz, mort en 1978, et j’ai de beaux souvenirs de
Hausmusik dans sa grande maison rose ou d’improvisations à l’orgue dans une église voisine.


Il me reste à vous remercier de nous avoir ainsi raconté ces deux tableaux avec votre savoir-dire et votre savoir faire-regarder habituels. La poésie, l’émotion et la tendresse qui ruissellent de
votre Passée sont bienvenues et partagées dans la maison du quai.

Jean-Christophe Pucek 09/05/2012 10:25



Je pense effectivement, chère Marie-Reine, que les trésors du Cabinet des Estampes et des Dessins de Strasbourg pourraient alimenter bien des billets et qu'il faudrait bien longtemps pour
prétendre non les épuiser, mais en offrir un échantillon un tant soit peu représentatif.


Il me semble que ce sont bien deux fillettes qui se trouvent devant la vitrine, ou peut-être plutôt des adolescentes, compte tenu de leur vêture qui, effectivement, fait très « dame », mais il me
semble que ce flottement est une marque de fabrique de ces deux scènes de Weysser, plus précis ailleurs. Sur tout le reste, je ne reviens pas sur ce que vous avez écrit, car je risquerais la
paraphrase, ce qui n'aurait que peu d'intérêt. Je n'étais pas allé consulter la partition des Scènes alsaciennes, je suis agréablement surpris par l'extrême précision voulue par Massenet
et qui me semble bien traduite par le minutieux Gardiner, dans ces enregistrements peu connus et pourtant délicieux (ah, la belle époque où des labels comme Erato savaient prendre des risques).
Je trouve, en particulier, que cet « effet lointain et poétique dans la sonorité » a un petit côté fauréen, avec quelque chose de l'Adagio du Quatuor avec piano en sol mineur.


Je vous remercie très sincèrement, avec un retard imputable aux seules sautes d'humeur d'Overblog, pour la dimension une fois de plus très personnelle et donc réellement émouvante que vous avez
su apporter à votre commentaire, au travers de l'évocation de vos souvenirs et je suis heureux que ce billet, tout modeste qu'il soit, ait touché les habitants du quai vers lesquels mes pensées
s'envolent, aujourd'hui comme tous les jours précédents.



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