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9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 18:02

 

jean baptiste joseph pater troupes en marche

Jean-Baptiste Joseph Pater (Valenciennes, 1695-Paris, 1736),
Troupes en marche
, c.1725

Huile sur toile, 54 x 65,4 cm, New York, Metropolitan Museum

 

José Miguel Moreno, dont les amateurs goûtent aussi bien les incursions dans le répertoire espagnol que français qui l’ont souvent conduit à leur faire découvrir des œuvres peu fréquentées (je renvoie, par exemple, le lecteur curieux au très beau disque intitulé Pièces pour théorbes français) est un spécialiste incontesté des instruments à cordes pincées dont il joue et qu’il fabrique. Il nous revient aujourd’hui, après une assez longue période de silence, avec un nouvel enregistrement intitulé Phantasia, publié par le label Glossa.

 

Derrière ce titre se cache ce qui semble être, à la suite de celui signé par Stephen Stubbs en 1982 pour CPO, le deuxième enregistrement intégral des XVI Auserlesene Lauten-Stücke (16 Pièces choisies pour luth), un recueil contenant en fait dix-sept compositions dues à un contemporain méconnu de Silvius Leopold Weiss (1686/7-1750), David Kellner. La première partie de la vie de ce musicien, né vers 1670 à Liebertwolkwitz, à une dizaine de kilomètres de Leipzig, demeure assez obscure, faute de documents. Il est probablement le plus jeune fils du maître d’école et cantor de son village qui lui apprit sans doute les rudiments de son art avant de l’envoyer, en 1693, finir ses études à Turku (Finlande) où l’un de ses frères était organiste. À la fin du mois de juin 1694, Kellner s’inscrit à l’université de Tartu, une ville située aujourd’hui en Estonie où ses deux autres frères étaient établis qui l’emploie, à compter du 11 février 1697, en qualité d’avocat. vue de stockholm 1726Malgré ses activités professionnelles, il continue à cultiver la poésie, publiant des odes de circonstances ainsi qu’un recueil de Poetische Gedichte (perdu) en 1699, et la musique, briguant le poste d’organiste laissé vacant par son frère parti occuper les mêmes fonctions à Stockholm. Il échoue à l’obtenir et s’engage, dès l’année suivante, dans l’armée du roi de Suède, Charles XII, alors engagé dans la Grande guerre du Nord ; il y devient officier et y demeure officiellement jusqu’au 11 mars 1711, même s’il est engagé dès le mois de janvier de cette année en qualité de carillonneur de l’église allemande de Stockholm, poste auquel s’ajoute, une quinzaine de jours plus tard, celui d’organiste de l’église Saint-Jacques. Malgré un nombre important de vicissitudes principalement liées à ses rémunérations, Kellner participe activement à la vie musicale de la cité et trouve le temps d’élaborer, probablement dès le courant des années 1720, un traité de basse continue qu’il fait éditer à Hambourg en 1732, Treulicher Unterrich im General-Bass… (Vraie méthode de basse continue), et qui rencontre immédiatement un grand succès. Après avoir procédé, dans les années 1740, à une révision de l’hymnaire à l’usage de la Suède, il publie, en 1747 et toujours à Hambourg, ses XVI Auserlesene Lauten-Stücke. Ayant démissionné de son poste de carillonneur en décembre de cette même année, Kellner meurt à Stockholm quelques mois plus tard, le 6 avril 1748.

Même si le titre les désigne comme des pièces pour luth, il semble bien que le compositeur, dont rien ne prouve qu’il le maîtrisait, les ait conçues en ayant à l’esprit la technique propre aux instruments à clavier qu’il pratiquait en virtuose. Elles représentent une des ultimes floraisons d’un art que les luthistes français du XVIIe siècle, dans la lignée desquels elles s’inscrivent, avaient su porter à un degré extrême d’excellence et de raffinement, tout en intégrant les éléments de langage du baroque tardif tel qu’il avait cours en Allemagne depuis les années 1680, jean baptiste joseph pater troupes en marche detailce style mêlé (vermischter Stil) combinant l’esprit de la danse ainsi que la solennité françaises à la rigueur de la construction germanique et à la fluidité mélodique italienne. Si les six Fantaisies contenues dans le recueil sont conformes à l’esprit d’improvisation et d’expérimentation qui marque le genre, il est assez largement tempéré par l’exigence de charme immédiat qui constitue une des marques du style « galant » alors en vogue, même si ce dernier est nettement plus perceptible dans des pièces comme l’Aria, la Pastorel et cette Campanella où l’on peut entendre un évident hommage du musicien à son métier de carillonneur. Une des pièces les plus ambitieuses des XVI Auserlesene Lauten-Stücke demeure la vaste Chaconne en la majeur, qui offre peut-être la synthèse la plus réussie entre les différents courants qui traversent la musique de Kellner ; subtile alliance de tradition formelle et de modernité du langage, elle représente un des derniers scintillements du bouquet final que nous offre la musique écrite pour un instrument qui s’effaçait alors doucement de la scène.

 

José Miguel Moreno (photographie ci-dessous) aborde ce répertoire avec l’engagement et la subtilité qui font de chacun de ses enregistrements des moments privilégiés. Le musicien semble avoir pris l’exacte mesure des compositions de Kellner et, s’il ne peut gommer totalement leurs inégalités ponctuelles d’inspiration, il en tire indiscutablement tout le suc possible par une approche très directe qui dynamise le discours avec virtuosité tout en en respectant très soigneusement les équilibres ; la Campanella offre un excellent exemple de cette manière avec le rythme parfaitement tenu de ses cascades qui ne contraint pour autant jamais la fluidité globale du flux musical. jose miguel morenoEn sa qualité de facteur d’instruments, l’interprète a apporté un soin tout particulier au luth qu’il utilise dans ce programme, conçu selon des critères sur lesquels le livret donne d’intéressants éclaircissements : la sonorité pleine, à la matité renforcée par une prise de son à mon goût un rien proche mais dont la précision rend perceptible jusqu’à la pulpe des doigts sur les cordes, est parfaitement contrôlée et permet une excellente perception tant de l’articulation que de la polyphonie, rendues avec une netteté et une fermeté particulièrement appréciables. José Miguel Moreno, fort d’une technique irréprochable qu’il sait mettre avec une véritable intelligence au service du répertoire qu’il a choisi, se révèle aussi à l’aise dans les pièces plus légères que dans les Fantaisies, musicalement nettement plus exigeantes, où sa concentration et sa sensibilité font merveille. Sa lecture à la fois rigoureuse, allante et apaisée insuffle indiscutablement à ces œuvres la vie dont elles ont besoin pour parler à l’auditeur d’aujourd’hui.

Je recommande donc aux amateurs de musique pour cordes pincées du Baroque tardif d’aller écouter cette très belle interprétation de la musique pour luth de David Kellner que livre José Miguel Moreno. Ce disque réussi qui marque son retour dans les studios d’enregistrement donne l’envie de vite retrouver le dénicheur de trésors qu’il est et dont on réalise aujourd’hui à quel point il nous avait manqué.

 

david kellner phantasia jose miguel moreno auserlesene lautDavid Kellner (c.1670-1749), Phantasia, enregistrement intégral des XVI Auserlesene Lauten-Stücke

 

José Miguel Moreno, luth baroque 11 chœurs
(José Miguel Moreno, Madrid, 2011)

 

1 CD [durée totale : 60’51”] Glossa GCD 920112. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Phantasia en la mineur

2. Campanella en ré majeur

3. Chaconne en la majeur

 

Illustrations complémentaires :

Anonyme, Vue de Stockholm, 1726. Eau-forte sur papier, 22 x 27,3 cm, Amsterdam, Rijksmuseum.
La photographie de José Miguel Moreno est d’Inés Moreno. Merci à Glossa.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Sonia de Guéméné 10/01/2013 16:31


effectivement, 14€15 frais de port compris, état neuf. commande validée merci.

Jean-Christophe Pucek 10/01/2013 17:52



Pour ne pas payer ses disques trop cher, c'est mieux de connaître deux ou trois bonnes adresses Je suis ravi et je vous
souhaite beaucoup de plaisir à l'écoute de ce disque, Sonia.



Sonia de Guéméné 10/01/2013 13:37


les extraits proposés sont superbes, merci. (mais l'album est cher est noêl est passé.. :-( )

Jean-Christophe Pucek 10/01/2013 15:52



Je suis certain qu'il peut se trouver à moins cher en passant par certains sites, Sonia. J'ai rapidement vérifié sur Priceminister, il est 11,35 € (neuf) + 2,80 € de frais de port, une économie
non négligeable



dentelline 20/05/2012 20:18


Merci pour cette belle découverte!


Je ne connaissais pas David Kellner!


J'adore le luth et les instruments anciens!


Bonne soirée!


Bisous

Jean-Christophe Pucek 21/05/2012 17:47



J'aime beaucoup le luth (et les instruments anciens, sauf les régales ) moi aussi, Dentelline, et je suis heureux de
t'avoir permis la découverte de Kellner.


Merci pour ton commentaire et bisous.



Framboise 11/05/2012 21:51


Un jeu plein d'assurance pour de gracieuses compositions, sans rien qui pèse, et pourtant empreintes d'un peu de mélancolie à l'occasion... Comment résister à ce charme ??


J'aime bien aussi l'oeil mutin du cheval dans ce tableau particulièrement vivant!


 


 

Jean-Christophe Pucek 12/05/2012 07:15



C'est un très bon résumé que celui que vous faites, Framboise, et je ne peux que souscrire à votre ressenti de densité sans pesanteur qui me semble signer l'esprit de ce disque. J'aime beaucoup
le tableau de Pater si plein de vie (raison qui me l'a fait choisir préférentiellement à son pendant, également au Metropolitan Museum, représentant la même troupe au repos) et de figures,
humaines et animales, agréables et piquantes.


Merci pour votre commentaire et excellent congé de fin de semaine.



Henri-Pierre 10/05/2012 13:41


Les sons egrénés et fluides dans leur précision m'évoquent peu de chose de la vie militaire, mais il est vrai que ce sont des "fantaisies" de soldat. Peut-ête les instants où loin du tumulte des
combats le soldat est, comme tout un chacun quel que soit son métier, un homme, tout simplement un homme et ses rêves de vies rêvées et d'oublis impossibles.
De toute cette musique de ce Kellner que je ne connaissais pas sourd une nostalgie parfois aimable, parfois dépressive ; seule la Campanella penche avec
un peu plus de détermination vers une tentation de la joie, mais ce n'est pas le morceau que je préfère parmi les trois que tu proposes.
Ces intermèdes illustrés avec à propos par Pater disent le vanité des moments dérobés et jamais assumés à la brutale réalité.
C'est ainsi que je l'ai ressenti.

Jean-Christophe Pucek 12/05/2012 07:30



Si Kellner était également luthiste - ce que l'histoire ne dit pas - il y a fort à parier que son instrument le suivait partout et qu'il a pu écrire un peu de musique quand les contraintes liées
à ses fonctions le lui permettaient. Mais, tu as raison, ces pièces ne sentent ni le mousquet, ni l'épée, étant entendu qu'il convient de se méfier particulièrement de la tendance qui tendrait à
vouloir faire coïncider trop précisément l'homme et l'œuvre.


La Campanella fait partie de ces petites vignettes illustratives comme le XVIIIe siècle les affectionnait, légères et souriantes, sans doute un rien superficielles, quelque chose de plus
substantiel étant à chercher ailleurs (dans les Fantaisies, entre autres), un peu comme chez Couperin qui sait admirablement, dans ses Ordres pour clavecin, faire alterner
sourire et gravité.


Merci d'avoir exprimé ton ressenti sur cet univers et mille affectueuses pensées pour ta journée.



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