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1 juin 2010 2 01 /06 /juin /2010 14:28

 

richard wilson vue syon house tamise

Richard WILSON (Penegoes, 1714-Colomendy, 1782),
Vue de Syon House de la Tamise
, c.1760-70.
Huile sur toile, 104 x 139 cm, Munich, Neue Pinakothek.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

Certains disques ressemblent tant à de belles journées d’été qu’ils en constitueraient sans doute le compagnon rêvé, de la fraîcheur des petits matins emperlés de rosée à l’indéfinissable mélancolie que distille l’alanguissement des longues soirées, en passant par la brûlure du plein midi dont on tente de tamiser l’ardeur en fermant de lourds volets de bois. Ce sont ces images que fait surgir en moi Phantasia, un magnifique disque consacré à la musique de chambre de et d’après Mozart par Nicole van Bruggen, Jane Rogers et Anneke Veenhoff, que vient de publier le label Ramée.

 

joseph_lange_mozart_1782-1783.jpgDes trois œuvres proposées par cet enregistrement, seules deux sont vraiment de la main de Mozart, la Grande sonate par lequel il se termine étant un arrangement, publié par Artaria en 1809, du Quintette pour clarinette (KV 581, 1789). Le 20 mai 1785, le compositeur inscrit à son catalogue personnel la Fantaisie en ut mineur (KV 475) qu’Artaria va publier la même année, en guise de prélude à la Sonate en ut mineur (KV 457, 1784), ce qui explique qu’elles soient si souvent associées, au disque comme au concert. On a beaucoup glosé quant à la signification de ces deux œuvres dédiées à Maria Theresa von Trattner, riche élève de Mozart, qu’elle hébergea, avec sa femme Constanze, entre décembre 1783 et septembre 1784. Il faut dire que leur caractère passionné, souligné par l’emploi d’une tonalité mineure, ce qui n’est pas si fréquent chez le compositeur, la disparition des lettres où il expliquait à Maria Theresa comment les interpréter, sont des événements suffisamment exceptionnels pour attirer l’attention. Y-a-t-il eu, entre le maître et son élève, une liaison passionnelle, charnelle (Constanze était alors enceinte d’un deuxième enfant, qui naîtra le 21 septembre 1784) ? Rien ne permet de l’affirmer, mais ce que l’on sait du caractère de Mozart autorise néanmoins à ne pas l’écarter trop vite. Reste une Fantaisie oscillant entre tensions véhémentes et confidences éperdues, qui constitue, en outre, un des rares témoignages de ce qu’a pu être le talent d’improvisateur, reconnu par tous ses contemporains, du musicien.

fragonard avenue ombrageeUn an plus tard, le 5 août 1786, c’est une œuvre à l’ambiance toute différente qu’achève Mozart. Connu comme Trio des quilles (Kegelstatt Trio), à la suite d’une confusion avec les douze Duos pour cor (KV 487/496a) mis au propre quelques jours plus tôt, si l’on en croit une note manuscrite du compositeur, « en jouant aux quilles », ce Trio est écrit pour un représentant de chaque famille d’instruments : cordes (alto), vents (clarinette), claviers (pianoforte). Ici, ce ne sont pas les feux de la passion qui s’expriment, mais le bonheur complice qui naît de l’amitié, cette pièce ayant probablement été conçue pour être jouée chez la famille Jacquin, avec Franziska, élève et amie de Mozart, au pianoforte, le compositeur lui-même à l’alto et sans doute Anton Stadler, pour lequel il écrivit plus tard le Quintette (KV 581) et le Concerto (KV 622), à la clarinette. D’un point de vue formel, ce Trio se révèle très novateur : aucun mouvement lent, mais un flux musical pourtant sans hâte, d’une avancée sereine à peine troublée par quelques zones plus ombreuses, et d’une grande unité, comme le prouve le Rondeaux-Allegretto final, tout entier tendu vers sa conclusion, qu’annonçaient également les deux mouvements précédents. Un chef d’œuvre de conception en matière de continuité compositionnelle, mais aussi de finesse musicale, supérieure ici à la virtuosité, tant il est vrai que rien n’est plus difficile à traduire que l’extrême tendresse qui baigne toute l’œuvre, du sourire radieux à cette ineffable nostalgie qui, sans prévenir, serre le cœur.

louis leopold boilly simon chenardAprès la mort de Mozart, son nom devint rapidement vendeur. On possède ainsi nombre d’adaptations, quelquefois remarquables, d’œuvres originales pour diverses formations instrumentales, généralement chambristes. C’est une réduction pour clavier et clarinette de basset, publiée en 1809, du Quintette pour clarinette, deux violons, alto et violoncelle, KV 581, composé, comme on l’a vu, à l’intention d’Anton Stadler, que propose ce disque. Signalons d’emblée que ce Quintette est problématique, le manuscrit ayant disparu et la première édition de 1802 étant corrompue, ce qui signifie que toute restitution tient plus ou moins de l’hypothèse. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une œuvre superbe, plus classique, dans sa coupe quadripartite, que le Trio « Kegelstatt », avec lequel il a cependant en commun une atmosphère générale de grande douceur sans une once de mièvrerie. Au premier mouvement, dont l’animation va croissant au fur et à mesure qu’il se développe, comme si le dialogue entre les instruments l’encourageait à toujours plus d’épanouissement souriant, succèdent un Larghetto plus mélancolique, une rêverie ou une confidence faite à soi-même, chuchotée, puis un Menuetto d’humeur agreste, et, enfin, un Allegretto con variazioni, volubile et détendu, en dépit d’une troisième variation douloureuse, qui s’achève sur un éclat de rire plein de confiance retrouvée. La réduction pour clavier et clarinette aurait pu appauvrir la partition originale, mais il n’en est rien ; le dialogue entre les deux instruments n’en est que plus intime, comme une conversation entre amis, un beau soir d’été, où la complicité autorise les aveux les plus personnels sans que s’immisce pour autant la moindre pesanteur.

 

van bruggen rogers veenhoffL’interprétation que livrent Nicole Van Bruggen (clarinettes), Anneke Veenhoff (pianoforte), et Jane Rogers (alto), de ces trois œuvres marquées du sceau de l’intimité est d’une justesse de ton confondante. Je renvoie les lecteurs curieux au livret du disque pour ce qui regarde les recherches effectuées par les interprètes sur les manuscrits, le tempérament utilisé, les instruments eux-mêmes, passionnantes mais dépassant le cadre de ce billet, pour ne m’attarder que sur l’impression de fluidité et d’évidence qui se dégage de l’écoute de cet enregistrement. Tout d’abord, les couleurs instrumentales sont superbes et parfaitement restituées par une prise de son détaillée mais pleine de naturel, qu’il s’agisse du fruité chaleureux des deux clarinettes utilisées, de la sonorité à la fois mate et perlée du pianoforte, de la voix si suavement rauque de l’alto. Ensuite, l’entente qui règne entre des musiciennes auxquelles la sûreté de leur technique permet une réelle liberté d’approche épouse tout naturellement l’esprit fraternel qui préside aux pièces avec clarinette, rendant palpable toute la tendresse qu’elles contiennent. Qu’il s’agisse du Trio ou de la Sonate, personne ne songe ici à tirer la couverture à soi, tout est, au contraire, d’un équilibre et d’un goût parfaits. Ces qualités de tenue se retrouvent d’ailleurs dans la Fantaisie, dont certaines accentuations ont été revues d’après le manuscrit ; le caractère éperdu de ce morceau ne s’encombre, sous les doigts d’Anneke Veenhoff, d’aucune exagération pathétique malvenue, contenant ses larmes avec une pudeur farouche qui me semble parfaitement pertinente. Enfin, le soin apporté aux nuances et à la gestion des dynamiques, la probité de l’approche, la sensibilité sans afféterie qui marquent une vision que l’on sent amoureusement méditée puis offerte par ses interprètes, font de cet enregistrement un splendide moment passé avec un Mozart d’une touchante humanité, à mille lieues des élucubrations sur sa dimension « géniale » ou « divine », et dont on écoute les confidences en musique en s’y reconnaissant sans doute un peu.

 Fermez les yeux. C’est l’été. Les parfums portés par la tiédeur du soir qui vient s’insinuent, par la fenêtre ouverte, dans la pièce où vous avez choisi de vous reposer un instant. Au dehors, des amis attablés discutent, rient, des enfants jouent sur la pelouse. Sentez-vous poindre en vous une joie sereine mêlée d’indicible mélancolie ? Ce sentiment, qui paraîtra sans doute banal aux tenants de la « grandeur », c’est celui que nous offrent aujourd’hui Nicole Van Bruggen, Anneke Veenhoff, Jane Rogers, et Ramée, dans cette Phantasia que je vous recommande chaleureusement. Les plaisirs à la fois simples et subtils ne sont pas si fréquents que l’on croit.

 

Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791), Phantasia : Trio pour clarinette, alto et pianoforte en mi bémol majeur, KV 498, « Kegelstatt », Fantaisie pour pianoforte en ut mineur, KV 475. Grande sonate pour clarinette de basset et pianoforte en la majeur (1809), d’après le Quintette pour clarinette, deux violons, alto et violoncelle, KV 581.

 

Nicole van Bruggen, clarinette (Agnès Guéroult, 2003, d’après Theodor Lotz, Vienne, c.1790) et clarinette de basset (Agnès Guéroult, 2005, d’après Theodor Lotz, Vienne, c.1790, et l’instrument figurant sur l’annonce d’un concert de Stadler, Riga, 1794)

Anneke Veenhoff, pianoforte (Gerard Tuinman, 1993, d’après Anton Walter, c.1800)

Jane Rogers, alto (Jan Pawlikowski, Cracovie, 2007, d’après un modèle classique viennois)

 

mozart phantasia1 CD [durée totale : 64’04”] Ramée RAM 1002. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Trio pour clarinette, alto et pianoforte en mi bémol majeur, KV 498, « Kegelstatt » :

[III] Rondeaux. Allegretto

2. Grande sonate pour clarinette de basset et pianoforte en la majeur, d’après le Quintette pour clarinette, deux violons, alto et violoncelle, KV 581 :

[II] Larghetto

 

Illustrations complémentaires :

Joseph LANGE (Würzburg, 1751-Vienne, 1831), Mozart au pianoforte (tableau inachevé), c.1783 ? Huile sur toile, 34,6 x 29,7 cm, Salzbourg, Internationale Stiftung Mozarteum.

Jean-Honoré FRAGONARD (Grasse, 1732-Paris, 1806), Une avenue ombragée, c.1773. Huile sur bois, 29,2 x 24,1 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art.

Louis Léopold BOILLY (La Bassée, 1761-Paris, 1845), Portrait de Louis Boilly et Simon Chenard (esquisse), c.1795-97. Huile sur toile, 24 x18 cm, Lille, Palais des Beaux-Arts. 

Je remercie Catherine Meeùs du label Ramée de m’avoir fourni les photos des interprètes de ce disque.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Henri-Pierre 22/06/2010 21:27



Je t'avais dit avoir nuitamment lu ton billet sans l'écouter.
Lorsque j'ai comblé la lacune, je n'ai pas été surpris par sa teneur, elle était annoncée par les illustrations :


Abandon aristocratique chez Wilson dans l'alanguissement d'un après-midi d'été.


Ombres diffuses chez Fragonard, voile ténu des sentiments comme l'ombre d'une ombrelle sur un visage d'émotion.


Ton de confidence intime chez Boilly, l'amitié dans sa forme de conversation des âmes.


Quelle cohérence dans ton choix, mon cher Jean-X



Jean-Christophe Pucek 27/06/2010 09:09



Je tente, autant qu'il m'est possible, cher Henri-Pierre, de faire de chacune de mes chroniques un parcours où musique et images se rencontrent et dialoguent. Inutile de te dire que je suis très
heureux que ta lecture fractionnée m'apporte, de façon plutôt inattendue, le témoignage que ce billet a atteint ce but, et j'espère qu'il a permis au lecteur de voyager un instant aux côtés de ce
Mozart qui dit les joies de l'amitié et la pointe de mélancolie qui s'invite dans les plus belles journées d'été.



Ghislaine 05/06/2010 18:35



Il se dégage de cet enregistrement une belle sérénité. Une légère pointe de mélancolie ? Peut-être... C'est ainsi que j'aime entendre Mozart, dans cette évidente sobriété, dans cette humilité.


Des instruments dont les sonorités sont de toute beauté, à la fois chaudes, douces et tendres. Les instrumentistes, admirables de maîtrise, de subtilité et de complicité, en tirent une
interprétation faite de sensibilité et de finesse, mêlant allant et retenue, suscitant l'émotion. Une belle réussite que cet enregistrement, fruit, indubitablement, d'un travail minutieux et
extrêmement soigné.


Tout est dans les couleurs du tableau de Wilson. La pochette du disque conforte ce sentiment de doux raffinement.


Je t'embrasse fort mon JC, très fort.



Jean-Christophe Pucek 20/06/2010 08:18



C'est également ainsi que j'aime Mozart, Carissima, humble, sans effets de manche, sans pathos déplacé, mais, au contraire, plein de cette subtilité qui ouvre sur un univers plein de complexité
et de raffinement. C'est, à mon sens, une des grandes réussites de ce disque de respecter cet esprit tout en offrant à l'auditeur un festival de couleurs chaudes et tendres, magnifiquement
rendues par la prise de son de Rainer Arndt. Quant au tableau de Wilson, il s'en dégage quelque chose d'intime, de suspendu, qui me touche infiniment.


Je t'embrasse très fort moi aussi.



Marie 04/06/2010 19:53



Trop vite ... Louis Boilly porte t-il une montre ?



Jean-Christophe Pucek 20/06/2010 08:12



Je pense que c'est un peu tôt chronologiquement pour que cet objet existe. Il faudrait demander à l'ami HP



Marie 04/06/2010 19:52



Une brume sans écharpe semble sortir du tableau de Richard Wilson, un nuage de lait dans une tasse de thé. Couleurs très douces qui donnent envie de caresser la toile ...



Jean-Christophe Pucek 20/06/2010 08:10



Je suis complètement d'accord avec toi quant à la douceur qui émane de cette toile, caresse de fin de journée, comme une confidence faite paysage.



Marie 03/06/2010 17:35



Alors Simon, dis quelque chose ... ne garde pas les lèvres serrées, regarde-moi.



Jean-Christophe Pucek 20/06/2010 08:09



Je trouve que ces deux-ci forment un couple très assorti



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