Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 mai 2010 2 25 /05 /mai /2010 13:54

 

gerrit van honthorst enfance du christ

Gerrit van Honthorst (Utrecht, 1590-1656),
L’enfance du Christ
, c.1620.
Huile sur toile, 137 x 185 cm,
Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

Ils étaient trois, « les trois S » comme on disait à l’époque, à briller au firmament de l’Allemagne musicale de la première moitié du XVIIe siècle. Dans ce triumvirat, c’est incontestablement la figure d’Heinrich Schütz (1585-1672) qui s’est imposée aux yeux de la postérité, reléguant quelque peu dans l’ombre de ces grands arbres où l’on dit que rien ne pousse Johann Hermann Schein (1586-1630) et Samuel Scheidt (1587-1654). Si les compositions pour clavier de ce dernier ont été assez largement explorées, sa musique vocale reste, elle, encore largement à découvrir. Le disque, récemment publié par Ricercar, que consacre l’ensemble Vox Luminis à ses Sacræ Cantiones est donc une double aubaine, car s’il contribue à combler partiellement cette regrettable lacune, il comble également l’auditeur par l’excellence de sa réalisation musicale.


samuel scheidtSamuel Scheidt est né à Halle, berceau futur d’un musicien qui fait aujourd’hui les délices des faiseurs de récitals, où il est baptisé le 3 novembre 1587. Servant l’orgue de la Moritzkirche de cette cité dès 1603, il effectue très probablement un séjour à Amsterdam pour se perfectionner auprès de Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), le plus fameux organiste d’Europe du Nord de son temps, entre cette date et 1608 environ. De retour à Halle l’année suivante, il y obtient un poste d’organiste et de compositeur à la cour du margrave Christian Wilhelm de Brandebourg, qu’il conservera durant 16 ans. Cette période est extrêmement féconde pour Scheidt, qui participe, en association avec Michael Praetorius (c.1571-1621) et Schütz, à la réorganisation de la musique de la cathédrale de Magdebourg en 1618, la même équipe étant invitée, l’année suivante, à l’inauguration du nouvel orgue de la Stadtkirche de Bayreuth. Nommé Kapellmeister en 1619, Scheidt publie alors nombre de recueils : aux motets polychoraux formant les Sacræ Cantiones (1620), succèdent les concerts sacrés virtuoses de la Prima pars concertuum sacrorum (1622, une anthologie en a été enregistrée par Philippe Pierlot chez Ricercar, rééditée sous référence RIC 254), puis la gigantesque Tabulatura nova (3 volumes, 1624) pour clavier. Parallèlement, notre compositeur produit également de la musique de danse pour ensemble instrumental, faisant paraître quatre livres de Ludi musici entre 1621 et 1627. L’année 1625 marque une rupture nette dans la brillante carrière de Scheidt. La cour est dissoute du fait du départ du margrave pour les combats de la guerre de Trente ans (1618-1648), et le compositeur, s’il conserve ses titres, ne perçoit plus de salaire. Il donne des leçons pour subsister, occupe brièvement les fonctions de director musices de la Marktkirche de Halle (1628-1630), mais continue à publier des recueils dont les effectifs réduits témoignent de la dureté des temps, à l’image de ses quatre livres (1631, 1634, 1635 et 1640) de Geistliche Concerte. En 1638, après avoir perdu quatre de ses enfants lors d’une épidémie de peste, Scheidt retrouve son poste de Kapellmeister auprès d’Auguste de Saxe-Weissenfels qui installe sa cour à Halle, et poursuit son activité, produisant un recueil de madrigaux sacrés à cinq voix (1642, perdu), un de Sinfonias instrumentales (1644) et, enfin, un Tabulatur-Buch  regroupant cent chorals à quatre voix pour orgue (1650). Samuel Scheidt meurt à Halle le 24 mars 1654.

gerrit van honthorst enfance du christ detailLe recueil des Sacræ Cantiones qui forme, à côté de quelques pièces tirées du troisième livre des Geistliche Concerte (1635), la substance du disque qui nous occupe aujourd’hui est passionnant à plusieurs titres. Il montre, en effet, comment les nouveautés musicales venues d’Italie, dont Scheidt, faute d’avoir entrepris le voyage vers la Péninsule, n’avait qu’une connaissance indirecte, sans doute due en large partie à ses échanges avec Schütz qui s’était, lui, mis in situ à l’école de Giovanni Gabrieli (c.1554/57-1612) en séjournant à Venise de 1609 à 1613, se diffusent, dès le début du XVIIe siècle, dans la musique allemande en s’y mêlant à la tradition luthérienne et à l’héritage polyphonique de la Renaissance. Avant d’explorer les possibilités offertes par le « style concertant » en 1622, Scheidt fait sienne, dans ses Sacræ Cantiones, la technique polychorale, d’invention a priori vénitienne, qui consiste à faire dialoguer entre eux des groupes de solistes, ici répartis en deux chœurs dont le compositeur varie les tessitures en fonction de l’effet expressif recherché. À titre d’exemple, la traditionnelle répartition soprano-alto-ténor-basse se transforme, dans Richte mich Gott, en soprano-soprano-alto-ténor (chœur 1)/alto-ténor-basse-basse (chœur 2). Notons également l’emploi fréquent de madrigalismes et d’effets illustratifs destinés à mettre en valeur certains mots importants du texte, mais aussi un usage consommé, qui culmine dans un grandiose Vater unser, du cantus firmus. Dans cette pièce, le célèbre choral du Notre Père, si cher au cœur des luthériens, devient un véritable élément unificateur, traité en imitation dans le premier verset, puis changeant de voix dans chacun des suivants, ce qui inscrit ce motet dans la plus parfaite lignée renaissante. Vous l’avez compris, outre d’évidentes qualités musicales et compositionnelles, si les Sacræ Cantiones, comme les Geistliche Concerte qui s’en rapprochent beaucoup par l’esprit, forment un ensemble absolument fascinant, c’est par le mélange de neuf et d’ancien qu’ils contiennent, lequel donne à l’auditeur la sensation qu’un passage de témoin entre deux époques – pour simplifier, la Renaissance et le premier Baroque – est en train de s’opérer sous ses yeux.

 

vox luminisLe jeune ensemble Vox Luminis (photo ci-contre), placé sous la direction de la basse Lionel Meunier, se montre parfaitement à la hauteur des enjeux multiples de ces œuvres, ce qui en dit long sur la qualité du travail préparatoire à cet enregistrement comme sur le niveau atteint par les interprètes. Les chanteurs, portés par une ferveur palpable et communicative, livrent de la musique de Scheidt une vision d’une belle intériorité, qui conjugue merveilleusement densité et légèreté, travaillant en pleine pâte tout en insufflant à la matière musicale une splendide luminosité. Les lignes sont d’une grande clarté, y compris dans les tutti, l’articulation est nette, tout ici est tenu et maîtrisé sans que l’émotion, qu’elle soit jubilante (Jauchzet Gott) ou plus douloureuse (Ist nicht Ephraim), en pâtisse un instant. La cohésion du groupe vocal, comme celle des instrumentistes, d’ailleurs excellents, qui le soutiennent ponctuellement, est irréprochable ; prises individuellement, les voix qui composent chaque pupitre sont à la fois remarquablement fluides et bien caractérisées, incarnées, ce qui évite à l’interprétation de tomber dans un angélisme lisse qui serait ici hors de propos. Ardente et pleine de finesse, comme en témoigne, par exemple, le soin apporté au rendu des effets voulus par le compositeur, notamment les figuralismes, expressifs sans jamais être surlignés, cette réalisation s’impose par la belle complicité qui unit les artistes qui y participent, par la cohérence de son projet, par l’intelligence et le sens très sûr de ce répertoire avec lesquels Lionel Meunier mène ses troupes. Soulignons, pour finir, que la prise de son qui laisse l’air circuler entre les chanteurs tout en préservant la lisibilité des lignes contribue également à la réussite de ce disque.

incontournable passee des artsCes Sacræ Cantiones de Scheidt sont donc une parution à ne pas manquer, qui donne à entendre un compositeur dont la musique sacrée reste encore peu enregistrée, et ce dans une interprétation absolument remarquable. Il s’agit d’un disque lumineux dont je gage qu’il apportera beaucoup de plaisir à ceux qui emprunteront les chemins qu’il propose et qui confirme Vox Luminis comme un ensemble à suivre avec la plus grande attention, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas usurpé son nom.

 

Samuel Scheidt (1587-1654), Sacræ Cantiones (extraits des Sacræ Cantiones, 1620, et du 3e recueil de Geistliche Concerte, 1635). 

 

Vox Luminis
Lionel Meunier, basse & direction

 

samuel scheidt sacrae cantiones vox luminis meunier1 CD [durée totale : 61’11”] Ricercar RIC 301. Incontournable Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Richte mich Gott (« Redresse-moi, Dieu », Sacræ Cantiones, 1620)

2. Ist nicht Ephraim mein treurer Sohn (« Ephraïm n’est-il pas mon fils chéri », Geistliche Concerte, 1635)

3. Das alte Jahr vergangen ist (« La vieille année s’en est allée », Sacræ Cantiones, 1620)

 

La photographie de l’ensemble Vox Luminis est d’Ola Renska, utilisée avec autorisation.

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
commenter cet article

commentaires

monika otter 02/11/2010 08:55



@ commentaire 2, 3:  et un "S" en moins:  c'est "geistlich", non "-lisch".    Merci de nous
présenter ce beau disque.



Jean-Christophe Pucek 02/11/2010 09:05



Merci, Monika, pour cette correction : les changements sont faits Je suis heureux que la musique présentée dans ce
billet vous plaise.



Laure 30/05/2010 13:23



Voix remarquables. Merci pour cette éclaircie dans notre ciel bien gris!


Bises de nous 2 (L&J)



Jean-Christophe Pucek 30/05/2010 15:49



N'est-ce pas que cet enregistrement est réussi, chère Laure ? Même si (ou peut-être justement parce que) elle est très intériorisée, la musique de Scheidt diffuse une lumière incroyable,
pleinement révélée, ici, par les interprètes. Un bonheur que je suis heureux d'avoir pu partager.


Des bises dominicales à toutes les deux.



Ghislaine 29/05/2010 13:19



Une interprétation à la fois pleine de fièvre et toute en retenue et en finesse pour des oeuvres qui méritaient de sortir de l'ombre. L'ensemble Vox Luminis porte son nom à merveille !


Ton billet, mon JC, est lumineux et, va savoir pourquoi, mais à sa lecture et à l'écoute de ces extraits, éclatants de sensibilité et admirablement "sentis" et interprétés montent en moi des
images du souffleur de verre installé pas loin et que j'aime tant voir travailler... C'est en même temps étrange et fort agréable.


Je t'embrasse fort mon JC, très fort. Ne cesse jamais de nous emmener sur de tels chemins de clarté.


 



Jean-Christophe Pucek 30/05/2010 16:30



C'est l'évidence qui s'est immédiatement imposée à moi dès après la première écoute de ce disque, Carissima : Vox Luminis, quel nom parfaitement trouvé. Je trouve ton parallèle avec le souffleur
de verre magnifiquement adapté, d'autant que j'avais songé à parler, pour qualifier le travail vocal de l'ensemble, de transparence de vitrail, expression à laquelle j'ai renoncé car je la
trouvais trop convenue. Peut-être aurais-je dû la conserver.


Pour le reste, tu as tout dit, fièvre et intériorité, comme ces toiles inspirées de la science de la lumière du Caravage, au Nord comme au Sud, d'où mon choix d'illustration, symbole également de
la transmission de la lumière d'une époque à une autre.


Merci pour tes encouragements, qui me vont, tu le sais, droit au coeur. Je t'embrasse très fort moi aussi.



Henri-Pierre 26/05/2010 09:57



Trois "S" oui, Schütz, Schein et Scheidt.
Un quatrième "S" Sacrae cantiones pour les Sortir de l'ombre avec une Sensibilité qui nous Submerge.


 



Jean-Christophe Pucek 30/05/2010 16:09



Quelle Splendide SucceSSion de SuperlatifS pour l'enregiStrement d'un enSemble auquel je Souhaite touS leS SuccèS



Marie 25/05/2010 20:14



Une réponse "à chaud" donc à prendre au degré qui s'impose : c'est parce que je suis exceptionnelle et que tu le vaux bien !



Jean-Christophe Pucek 25/05/2010 20:19



Je suis au moins d'accord avec toi pour ce qui regarde la première partie de ton affirmation, chère Marie, parce que quant à savoir ce que je vaux, c'est une autre histoire



Présentation

  • : Passée des arts
  • Passée des arts
  • : Un parcours à travers les expressions artistiques, du Moyen-Âge à la première moitié du XXe siècle.
  • Contact

Recherche