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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 16:59

 

geertgen tot sint jans nativite

Geertgen tot Sint Jans (Leyde ?, c.1455/65-Haarlem, c.1485/95),
La Nativité
, c.1490 ?

Huile sur panneau de chêne, 34 x 25,3 cm, Londres, National Gallery.

 

Avant le XVIe siècle, bien que traité par de nombreux artistes, le thème de la Nativité l’a été systématiquement de façon diurne dans la peinture sur panneau, ce qui constitue une contradiction notoire vis-à-vis du texte des Écritures. Cependant, on trouve trace, dans la peinture septentrionale du dernier quart du XVe siècle, de tableaux qui rendent à cet épisode, dont on sait l’importance qu’il revêtait aux yeux des croyants, son caractère nocturne. Je vous propose de faire plus ample connaissance aujourd’hui avec celui que nous a légué Geertgen tot Sint Jans.

 

Les éléments biographiques concernant Geertgen sont extrêmement minces et son souvenir ne s’est préservé que grâce aux lignes très élogieuses que lui consacre Karel Van Mander (1548-1606) dans son Livre des peintres publié en 1604. Du manteau de nuit qui enveloppe aujourd’hui sa vie, émergent quelques fragments qui permettent, au plus, d’apercevoir une vague silhouette : un apprentissage auprès d’Albert Van Ouwater (c.1410/15-c.1475), à propos duquel on sait également fort peu de choses et dont la production certaine se résume à une très belle Résurrection de Lazare conservée à Berlin, puis une brève période d’activité d’environ dix ans passée dans l’entourage des chevaliers de Saint-Jean qui l’hébergèrent dans leur couvent, lui donnèrent le nom de « Petit Gérard [habitant] près de Saint-Jean » sous lequel on le connaît aujourd’hui, et pour l’église desquels il réalisa un Triptyque du Christ en croix dont ne subsiste que la Lamentation sur le Christ mort de Vienne, et, enfin, une mort précoce, à tout juste vingt-huit ans s’il faut en croire Van Mander. La petite dizaine d’œuvres qui, sur la base de critères stylistiques, est attribuée à Geertgen révèle, par son attention accordée aux détails comme par leur traitement minutieux, qu’il s’agisse de plantes ou d’objets précieux, sa connaissance de la manière de Jan Van Eyck, l’atmosphère généralement décantée, baignée de silence même dans les actions les plus intenses, faisant plutôt songer à l’art de Dieric Bouts (c.1415-1475) tandis que certaines compositions laissent également penser qu’il connaissait, directement ou non, des tableaux d’Hugo Van der Goes (c.1440-1482/3).

C’est le cas avec la Nativité de Londres, laquelle s’inspire d’un modèle aujourd’hui perdu de Hugo, connu néanmoins par un certain nombre de copies, dont une, attribuée à Michel Sittow (c.1469-1525/6), se trouve au Kunsthistorisches Museum de Vienne. D’emblée, on voit que Geertgen, outre l’atmosphère nocturne, a largement repris la composition de son aîné, en l’inversant et en renforçant le caractère d’intimité de la scène par un cadrage plus resserré. L’image est organisée par deux sources lumineuses, l’une intense, au premier plan, dispensée par le rayonnement surnaturel qui émane du corps du Christ nouveau-né, l’autre plus faible, à l’arrière-plan, provenant du feu auprès duquel se réchauffent bergers et troupeaux, et vers laquelle l’œil est conduit grâce à la trouée lumineuse formée par l’ange annonçant la Bonne Nouvelle. geertgen tot sint jans nativite detailCette représentation de l’Enfant répandant autour de lui une vive clarté, dont on voit bien ce qu’elle symbolise – bien des siècles plus tard, en 1750, François Boucher n’intitulera-t-il pas une de ses Nativités La Lumière du monde ? – plonge ses racines dans un texte très largement répandu dans les contrées du Nord, les Révélations de Sainte Brigitte de Suède (1303-1373), où elle déclare qu’il « irradie d’une lumière et d’une splendeur tant ineffables que même le soleil ne s’y peut comparer. » La différence de force entre les deux types de luminosité, soulignée par le peintre, outre qu’elle contribue à donner de la profondeur au champ pictural en suggérant l’éloignement des bergers, peut également, de façon symbolique, signifier que l’éclat de ce qui appartient au monde céleste possède plus de force que ce qui est terrestre ; vous noterez d’ailleurs que celui qui émane de Jésus illumine l’étable à lui seul, tandis que le nimbe de l’ange parvient à éclairer la campagne tout en faisant paraître bien pâle le foyer des pâtres.

Outre son atmosphère que l’on dirait, au prix de l’anachronisme, ténébriste, une des grandes forces de ce tableau réside dans la capacité de Geertgen, tout en reprenant les mêmes éléments conventionnels que ceux utilisés par son modèle, à l’exception de Joseph qui ne tient pas la bougie mentionnée par le texte des Révélations, à rechercher, suivant en ceci la pente qui lui est familière, la plus grande sobriété possible grâce à un travail de simplification des structures et des volumes – il élimine, par exemple, les éléments qui feraient apparaître l’humble étable comme un lieu trop savamment architecturé – mais aussi des visages, particulièrement celui de la Vierge dont les traits fortement stylisés font songer à ceux d’une poupée, une caractéristique du traitement des visages féminins par le peintre. Sans doute le refus d’une trop grande individualisation qui menacerait de détourner l’attention du fidèle et la concentration sur le message de la Nativité donnent-ils à ce petit panneau, que ses dimensions désignent comme destiné à la dévotion privée, une intimité et une gravité réellement touchantes, encore rehaussées par l’aura de mystère qui entoure la nuit et la naissance du Christ, ce dialogue subtil de l’ombre et de la lumière, matérielle comme spirituelle, qui confère à la scène, malgré son ancrage dans des éléments identifiables comme appartenant à la réalité, un caractère subtilement flottant, irréel, suspendu, qu’on ne retrouvera peut-être pas de façon aussi nette dans la peinture occidentale avant Georges de La Tour.

 

Contrairement à ce qu’ont longtemps prétendu certains historiens de l’art, Geertgen tot Sint Jans n’est pas l’inventeur du premier « nocturne au sens strictement optique du terme » (Erwin Panofsky), d’autant qu’il faut garder à l’esprit que les couleurs de sa Nativité ont été assombries par un incendie dont elle a été miraculeusement sauvée, mais il est, en revanche, sans doute le peintre de son temps qui a su rendre avec le plus de poésie la lumineuse grâce accordée aux Hommes au cœur de la nuit de Noël.

 

Accompagnement musical :

 

Johannes Regis (Jehan Le Roy, c.1425-1496), O admirabile commercium / Verbum caro factum est, motet 

 

The Clerks
Edward Wickham, direction

 

johannes regis opera omnia the clerks edward wickhamOpera omnia. 2 CD Musique en Wallonie MEW 0848-0849. Ce double-disque peut être acheté en suivant ce lien.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Cimaises
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commentaires

Gala Ringger 28/12/2011 22:53


Merci cher Jean-Christophe, ce fut un beau cadeau de Noël, et ce tableau, et ton commentaire plein d'acuité. Je le garde précieusement dans un coin de mon ordi, et je le contemplerai de temps en
temps.

Jean-Christophe Pucek 29/12/2011 08:32



Je suis très heureux que ces quelques lignes et surtout le tableau (c'est le plus important) t'aient plu, chère Gala. Il y a encore tant et tant de merveilles méconnues dans les arts des Ecoles
du Nord que je n'aurai pas assez de toute une vie pour en faire le tour


Je te souhaite une très belle journée.



Marie 28/12/2011 10:17


Assombries par l'incendie ... tu lui as rendu toutes ses couleurs par autant de détails et précisions, et même la musique y contribue. Un grand merci chaleureux

Jean-Christophe Pucek 28/12/2011 10:56



J'espèrais secrètement que le sentiment principal qui sourdrait de ce billet serait lumineux, ton commentaire me laisse penser que c'est le cas, je suis ravi et te remercie, très chère Marie




Henri-Pierre 27/12/2011 17:19


"Visage de poupée", c'est effectivement ce qui, d'emblée, m'a frappé en voyant ce panneau  de Geertgen, et puis j'ai regardé attentivement ce visage où finalement tout se passe ; abstraite
du monde et aussi d'elle-même par ce miracle qui la dépasse et duquel pourtant elle participe ; la bouche de Marie est étonnamment vivante, sa forme "en cerise" est délicatement sensuelle,
humaine et son expression valse entre surprise, étonnement, incompréhension, je la ressens dépassée par un destin qu'elle ne comprend pas mais auquel elle s'abandonne. Image de la Foi.
Effectivement Joseph ne tient pas de chandelle et le feu des bergers est bien pâle, et c'est avec une évidente clair-voyance que tu l'exprimes dans ton analyse, tu as bien su voir, cher ami,
l'essentiel du message.
Qu'ajouter à ce que tu dis ? Simplement que la géométrisation quasiment abstraite du visage de la Mère tient aussi à cet effet physique d'une lumière très vive qui aplanit les reliefs et inhibe
les détails, Latour, pour ne citer que lui,  nous en a depuis également convaincu.
Ce visage, j'y reviens, se rattache à l'idéal de beauté de la fin du Moyen-Âge, front haut et au besoin épilé ainsi que les sourcils, yeux en amande à la longue paupière et visage en amande au
petit menton pointu ; ce visage m'a amené à ce peintre en paroles qu'était la grande Yourcenar dans sa description d'Hilzonde.
Marguerite peintre en paroles mais aussi musicienne des mots, pour en venir à cette interprétation de Jehan Le Roy qui met du ciel en la tête.

Jean-Christophe Pucek 12/01/2012 08:28



Je réponds bien tard à ton commentaire dont je m'aperçois que je l'avais laissé en attente dans un coin de l'administration (ah, les bonheurs de la modération), pour te dire que je partage
largement ce que tu dis à propos de ce tableau et le pont que tu jettes entre lui et L'Œuvre au Noir de Yourcenar, lequel me semble effectivement assez évident et particulièrement
pertinent. Nul doute qu'un écrivain aussi savant qu'elle avait de telles images à l'esprit lorsqu'elle faisait revivre ces personnages entre Moyen Âge et Renaissance.



Marie-Reine 26/12/2011 13:01


J’ai déjà pu vous dire ailleurs combien j’aime votre façon toute personnelle de célébrer Noël :o) Je partage votre aversion pour le délire consommationnel autour de cette fête. La maison du quai
s’en préserve au maximum. Le plus beau Noël familial s’est passé dans un monastère de montagne et nos trois tout jeunes enfants, à cette époque-là, s’étaient fait remarquer de tous par leur
assiduité aux offices de nuit (de 3 à 5 heures du matin). Se seraient-ils autant fait chouchouter par les moines si ceux-ci avaient su que l’attrait majeur de cet office était pour eux la
promenade nocturne à travers champs pour rejoindre l’église, dans la neige et sous les étoiles, avec chacun sa petite lanterne ? Je pense que oui :o)


J’ai regardé beaucoup de peintures de Nativité ces temps-ci et pas seulement pour renouveler le fond d’écran de l’ordinateur. Merci de nous conduire ainsi avec votre habituel talent de guide dans
celle de Geertgen. Réactions admiratives des habitants du quai qui ont regardé par-dessus mon épaule et aussi des remarques sur la présence, non-scripturaire, des anges autour de
la  mangeoire, sur Joseph en retrait dans l’ombre. J’ai été frappée par ce visage de Vierge qui sans la bouche entrouverte serait quasi inexpressif. Étonnante, cette stylisation
que vous soulignez (je pense à La Famille de la Vierge du Rijksmuseum) alors que les visages d’homme sont traités de façon plus réaliste. Par ailleurs, j’ai eu le regard très attiré aussi par
l’ange flottant, quasi fantomatique, dans on voit mieux les ailes ocellées avec le zoom.


Merci aussi pour Johannes Regis : le contrepoint musical toujours magnifiquement ad hoc de vos chroniques sur la peinture est très apprécié ici. Cela me
passionne et me fascine d’entendre comment les compositeurs à travers les siècles se sont emparés de ces textes d’antiennes ou de répons que je connais bien dans leur version médiévale
première.

Jean-Christophe Pucek 27/12/2011 09:21



J'imagine sans mal la maison du quai comme un locus amoenus où les délires du monde du dehors n'ont pas cours, Marie-Reine, et je suis certain que les fêtes de Noël y ont pris des
couleurs véritablement authentiques, loin de ce que les commerçants imposent et qui me fait songer à ces créatures monstrueuses de Bosch qui engloutissent et défèquent en même temps.


Vous ne serez pas étonnée que le Noël familial que vous m'avez raconté ait fait surgir immédiatement dans mon esprit mille images et sonorités. Il y a, une nouvelle fois, beaucoup de poésie dans
ces notations que leur simplicité rend intemporelles, et je vous remercie du fond du coeur de les avoir partagées. C'est d'ailleurs la même simplicité que je retrouve dans cette Nativité de
Geertgen et je suis heureux qu'elle ait provoqué les mêmes réactions admiratives auprès des vôtres que celle que j'ai ressentie lorsque je l'ai découverte. Je pense que je reviendrai, si j'en ai
le temps et la possibilité, vers ce peintre décidément fascinant dont certains autres tableaux mériteraient d'être mis à l'honneur. Il me faudra encore un peu de temps « d'infusion », vous savez
maintenant la façon un peu particulière dont je travaille Pour ce qui est de Johannes Regis, c'est un compositeur
passionnant et malheureusement peu connu; l'intégrale dirigée par Edward Wickham n'est pas toujours parfaite (on se prend à rêver de la Capilla Flamenca dans ce répertoire qui se situe sur ses
terres d'élection) mais c'est la seule qui existe et sans doute pour bien longtemps.


Un très grand merci pour votre commentaire.



Danièle 25/12/2011 19:40





Beau cadeau en cette veille de Noël.


Y a-t-il plus belle image de l’espérance qu’un nouveau-né ? Devant une scène de la Nativité, je retrouve souvent intacte l’émotion très spéciale de la naissance de mes enfants, et même 25
ans après, mon cœur s’emballe souvent en les regardant. Que l’on se sent vulnérable dans ces moments-là !


Je ne connaissais pas Geertgen tot Sint Jans. Sa Vierge, dans sa sobriété, est infiniment touchante. On
retrouve dans son visage un peu de la stylisation des estampes japonaises et les mains, lumineuses sur l’étoffe sombre, peuvent aussi bien traduire la prière que le remerciement. Quant aux anges,
ils ont la beauté du naturel ; ils me font penser aux anges musiciens de Hans Memling, surtout celui qui se tient près du bœuf. Joseph, s’il est en retrait selon la tradition, s’en démarque
aussi par son aspect de jeune homme et non de patriarche.


Finalement, dans cette œuvre, le sentiment religieux est centralisé sur l’enfant. Tous les regards sont
tournés vers lui, et donc vers le bas, et lui, de son côté, tout petit, renvoie sa lumière vers l’infini mystérieux de l’espace et du temps.

Jean-Christophe Pucek 26/12/2011 08:18



J'imagine sans mal, Danièle, à quel point une représentation de la Nativité peut prendre, pour une mère, une dimension particulière qui échappe sans doute plus ou moins complètement aux hommes.


Vous avez tout à fait raison de souligner que les anges ont quelque chose de ceux de Memling, un peintre que j'aime beaucoup et auquel j'ai consacré un certain nombre d'heures de recherches, et
que Joseph est le seul personnage de ce tableau dont le physique soit un tant soit peu individualisé. Il me semble aussi complètement évident que Geertgen, dont je ne peux que vous inviter à
découvrir les autres oeuvres, a tout fait pour que l'attention du spectateur - du fidèle, puisque ce petit panneau était conçu pour lui - se focalise sur l'Enfant dont la lumière entraîne le
regard du bas vers le haut, et l'âme orante avec lui.


Merci pour votre beau commentaire.



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