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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 19:18

 


Avec ce billet, Passée des arts inaugure une nouvelle rubrique dont le projet est de revenir sur des enregistrements remarquables principalement réalisés dans les années 1980 et 1990, avec quelques incursions ponctuelles dans les décennies 1970 ou 2000. Volontairement plus concises qu’à l’accoutumée, ces contributions se veulent, au moment où le disque demeure plus que jamais menacé de disparition, autant d’actes de gratitude et de mémoire envers ces jalons qui ont contribué à former notre oreille et notre goût, et demeurent d’actualité pour ceux qui découvrent la musique.

 jean baptiste oudry nature morte au violonJean Baptiste Oudry (Paris, 1686-1755),
Nature morte au violon
(dessus de cheminée), sans date

Huile sur toile, 87 x 102 cm, Paris, Musée du Louvre
(cliché © RMN-GP/Droits réservés)

 

Fondé en 1973 par le violoniste Reinhard Goebel qui en assura la direction jusqu’à sa dissolution en 2006, l’ensemble Musica Antiqua Köln a imprimé une très forte marque à l’interprétation de la musique baroque, en particulier dans les années 1980 et 1990, qui virent l’apogée de son activité. Si ses premiers enregistrements témoignent d’un intérêt soutenu pour la musique italienne et française, où ses réussites furent pourtant assez inégales, la contribution de cette pépinière de talents – la liste des noms figurant sur les pochettes, d’Andreas Staier à Manfredo Kraemer en passant par Michael Schneider ou Léon Berben, donne parfois le vertige – à la réappréciation voire, comme dans le cas de Johann David Heinichen (1683-1729), à la redécouverte de pans entiers du répertoire baroque allemand est inestimable.

Sous contrat exclusif avec le label de Deusche Grammophon – excusez du peu – dédié à la musique ancienne, Archiv, Musica Antiqua Köln choisit, pour son cinquième disque d’aborder un compositeur dont Reinhard Goebel va se faire un des plus ardents défenseurs, Georg Philipp Telemann. Il faut garder à l’esprit qu’à la fin des années 1970, les préventions à l’encontre de ce musicien étaient conséquentes (certaines sont, hélas, toujours de mise de nos jours), en raison d’une intense prolificité jugée suspecte mais aussi, très probablement, de la façon routinière et ennuyeuse dont il était encore majoritairement interprété, avec de gros orchestres jouant de façon « romantique » sur instruments modernes. Goebel, en provocateur dont les foucades étaient toujours sous-tendues par une remarquable intelligence, prend ici l’exact contrepied de ces habitudes. Il choisit des concertos de chambre (Kammerkonzerte) largement méconnus – le Concerto pour deux violons TWV Anh. 42 :A1 n’était alors même pas édité –, mise sur la vivacité du tempo et la clarté des plans sonores, mais aussi sur une finition technique impeccable, battant ainsi en brèche l’idée reçue que les musiciens « baroqueux » joueraient obligatoirement faux. Le résultat, plus de trente ans après, demeure éblouissant, avec une lecture aux arrêtes parfaitement dessinées, dynamisée avec une virtuosité assez ébouriffante, en particulier dans les périlleux Concertos pour quatre violons sans basse, et une foi dans les possibilités expressives des partitions qui, en écartant toute tiédeur, permet aux interprètes de faire montre d’une roborative audace et d’un enthousiasme communicatif. Ces qualités sont mises au service d’une compréhension de l’univers de Telemann dont bien peu peuvent se targuer, y compris aujourd’hui ; Goebel et ses comparses ont parfaitement saisi le caractère composite et cosmopolite de l’inspiration d’un compositeur qui savait se nourrir aux sources italiennes – trois des concertos adoptent ici la forme da chiesa imposée par Corelli, envers lequel il avouait volontiers sa dette – comme françaises, ainsi qu’en attestent les mouvements inspirés de la danse des Concertos TWV Anh. 42 :A1 et TWV 43 :g3, et montrait également un intérêt marqué pour les musiques populaires, patent dans le Double concerto TWV 52 :a1, que ce disque a largement contribué à populariser. Ils parviennent, avec un naturel déconcertant où passe également, ce qui ne sera pas toujours le cas dans certaines de leurs réalisations ultérieures, une tendresse évidente, à fondre tous ces éléments en un tout parfaitement cohérent et équilibré qui rend justice à la verve et à l’inventivité de Telemann.

Sept autres disques consacrés à ce compositeur viendront encore, tous excellents voire exceptionnels, comme une intégrale de la Tafelmusik enregistrée en 1988, dont la hauteur de vue et le jaillissement de vie et de couleurs font toujours figure de référence aujourd’hui ; ils confirmeront les affinités qui apparaissent déjà ici de façon éclatante et ne cesseront de s’affirmer au fil des années. Est-ce d’ailleurs vraiment un hasard si ce qui devait être le dernier disque officiel de Musica Antiqua Köln pour Archiv sera justement dédié à la musique de chambre de Telemann ?

 

telemann kammerkonzerte musica antiqua koln reinhard goebelGeorg Philipp Telemann (1681-1767), Kammerkonzerte : Concerto pour deux violons en scordatura et basse continue en la majeur TWV Anh. 42 :A1, Concerto pour quatre violons sans basse en ré majeur TWV 40 :202, Concerto pour flûte à bec, viole de gambe, cordes et basse continue en la mineur TWV 52 :a1, Concerto pour flûte à bec, violons et basse continue en sol mineur TWV 43 :g3, Concerto pour quatre violons sans basse en ut majeur TWV 40 :203

 

Musica Antiqua Köln
Gudrun Heyens, flûte à bec
Reinhard Goebel, violon & direction

 

Enregistré en janvier 1979 dans le salon d’Hercule de la Résidence de Munich [durée totale : 52’31”]. Publié par Archiv Produktion et réédité dans sa collection « Blue » sous référence 474 230-2, ce disque, aujourd’hui indisponible, est à rechercher d’occasion ou à écouter et télécharger sur Qobuz.com en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Concerto en ut majeur TWV 40 :203 : [I] Allegro

2. Concerto en sol mineur TWV 43 :g3 : [II] Siciliana

3. Concerto en la majeur TWV Ahn. 42 :A1 : [IV] Bourrée

 

Pochette reprise du site justclassical.co.uk

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Jalons
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commentaires

dentelline 20/05/2012 20:20


Merci pour ce beau morceau de Telemann!


J'adore la nature morte d'Oudry que je découvre!


Bonne soirée!


Bisous

Jean-Christophe Pucek 21/05/2012 17:49



Telemann fait partie de mes compositeurs favoris et je me suis dit que puisque Reinhard Goebel était violoniste, cette Nature morte au violon d'Oudry lui rendrait bien hommage


Belle soirée et bisous.



Jeanne Orient 17/05/2012 21:19


Je suis toujours très touchée par les mots gratitude et mémoire. Cher Jean-Christophe comme vous avez raison de nous offrir cette nouvelle rubrique. Elle permet de plus ancrer chez ceux qui
savent et donne la chance aux profanes comme moi de mieux garder dans leur mains ouvertes ce qu'ils apprennent tout doucement. Et puis, vous avez fait fort pour un "lancement" (rires).
Magnifiquement fort. A mon tour de vous dire ma gratitude. Une immense gratitude...

Jean-Christophe Pucek 19/05/2012 15:07



Ce sont deux mots essentiels de mon vocabulaire, chère Jeanne, et j'ai toujours bien des mercis à dire à ceux qui nous ont précédés et ne s'imaginaient évidemment pas à quel point leur travail
contribuerait à nous former. La moindre des choses, lorsque l'on a reçu de tels cadeaux, est de ne pas les garder pour soi et de partager ce qui déjà forme de beaux souvenirs tant avec qui les
connaît qu'avec qui les ignore, afin d'assurer ce passage de témoin qui est un des moteurs de toute vie.


Je vous remercie bien sincèrement pour votre mot et votre fidélité qui sont une belle récompense de mon travail.



Marie 17/05/2012 20:32


En détaillant on peut voir un lutrin astucieux dans son organisation et l'étui du vilon enrubanné, presque l'instrument et de toute beauté.

Jean-Christophe Pucek 19/05/2012 13:32



Avoue que c'est un dessus de cheminée de grand luxe



cyrille 17/05/2012 11:28


Belle idée que cette nouvelle rubrique dédiée aux enregistrements de références, mon J-Ch


Tu la débute par un morceau de choix ! Et un compositeur très prochainement de nouveau en lumière grâce au Label agOgique


Merci de citer également l'enregistrement Heinichen par le Musica Antiqua Koln qui est une merveille !


Des bises, mon ami, en cette journée de l'Ascension.

Jean-Christophe Pucek 19/05/2012 14:28



Je ne sais pas si j'emploierais le terme d'enregistrement « de référence », mon ami, parce que c'est une notion que je manie avec beaucoup de précautions, tant elle me semble discutable. 
Disons qu'il s'agit plutôt d'enregistrements marquants qui, selon moi, résument et/ou révèlent une part de l'esprit d'une des périodes les plus fastes de l'histoire du disque, celle où les «
grands » labels comme les indépendants permettaient à de courageux artistes de proposer au public des réalisations souvent audacieuses. Pour reprendre l'exemple de Heinichen, crois-tu
qu'aujourd'hui une grosse firme financerait un tel projet ?


Merci pour ton commentaire et des bises pour ta journée.



Marie 17/05/2012 11:08


Cette rubrique Jalons constitue un début (pour les novices comme moi) de Repères qui donne envie d'établir un "arbre généalogique" des musiciens (par rapport à la musique). C'est difficile avec
des mots d'illustrer mes pensées, ça tinte dans les oreilles ....

Jean-Christophe Pucek 19/05/2012 13:31



C'est le double but que j'assigne à cette rubrique nouvelle-née, très chère Marie : revivifier la mémoire de ce qui a été et faire découvrir ces moments à ceux qui n'y auraient pas eu accès




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