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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 08:47

 

 

Même si la musique baroque a fondé et fonde encore l'essentiel de sa réputation, le Festival d'Ambronay s'est depuis longtemps ouvert à des périodes plus récentes et presque chaque édition comporte aujourd'hui des incursions vers les répertoires classique, romantique voire contemporain. Ce sont ces terres qu'ont exploré, avec des fortunes diverses, les deux concerts dont je souhaite vous dire quelques mots aujourd'hui.

Ensemble Incastri Ambronay

L’Ensemble Incastri (« enchevêtrés ») apparaissait dans le cadre des Cartes blanches aux jeunes ensembles, une excellente initiative qui permet chaque année à de jeunes musiciens sélectionnés par le Festival de bénéficier d'une résidence aboutissant à un concert et, pour les projets les plus aboutis, à l'enregistrement d'un premier disque. Formé tout récemment en 2012, Incastri réunit des instrumentistes issus du rang d'orchestres baroques européens, majoritairement italiens, comme l'Accademia Bizantina, Europa Galante ou I Barrochisti. Ils ont décidé de se confronter d'emblée à l'Octuor en fa majeur de Franz Schubert, œuvre de chambre composée en 1824 à la demande du clarinettiste Ferdinand Troyer, qui, malgré des dimensions impressionnantes (six mouvements pour environ une heure de musique), se situe dans l'esprit des divertimentos du XVIIIe siècle par son caractère plutôt lumineux que viennent cependant troubler des accents plus nostalgiques, voire dramatiques, dans lesquels on reconnaît la patte de l'auteur des Quatuors « Rosamunde » et « La jeune fille et la mort », d'ailleurs exactement contemporains.

Peu aidé par une salle à l'acoustique assez moyennement adaptée à la musique de chambre dans laquelle a, en outre, rapidement régné une chaleur moite redoutable pour l'accord des instruments anciens, l'Ensemble Incastri, en dépit d'un réel enthousiasme et d'un désir évident de servir au mieux ce monument du répertoire chambriste, a rapidement été à la peine, rencontrant des problèmes de justesse et de cohésion qui l'ont mis en péril durant les trois premiers mouvements. Ces difficultés n'ont cependant pas empêché certaines individualités de faire valoir de belles dispositions ; ainsi la violoncelliste Valeria Brunelli, le corniste Alessandro Denabian et surtout le clarinettiste Francesco Spendolini, très sollicité, commanditaire oblige, ont-ils tenu leur partie avec un brio certain. Très tendue durant la première partie du concert, l'atmosphère s'est considérablement allégée lorsque les portes donnant sur l'extérieur, à l'arrière de la salle, ont été ouvertes, apportant à tous une onde de fraîcheur bienvenue. Tout au long du Tema e variazioni, du Menuetto et du Finale, on a vu des promeneurs s'arrêter avec des mines semblant parfois tout droit sorties de tableaux de Spitzweg où se lisait la surprise d'entendre de la musique s'échapper de cet endroit, certains s'arrêtant même pour profiter jusqu'au bout de l'aubaine. Gagnés par ce climat bon enfant, les musiciens ont repris vigueur et confiance et, moins gênés techniquement donc plus à même d'établir de véritables dialogues entre les pupitres, ont livré de cette seconde partie de l'Octuor une lecture plus maîtrisée, enlevant même l'Allegro conclusif avec un certain panache. Gardons-nous donc de tout jugement hâtif ; si l'Ensemble Incastri a sans doute été trop ambitieux de se lancer à l'assaut d'une partition aussi exigeante avec des armes encore fragiles, il a également montré des qualités de cœur et musicales qui, au prix d'une conséquente maturation, peuvent lui assurer une plus heureuse suite que ces débuts en demi-teintes.

Quatuor Terpsycordes Ambronay

La prestation du Quatuor Terpsycordes se plaçait à un niveau incomparablement supérieur. S'il n'a pas encore acquis auprès du grand public la réputation que ses qualités devraient lui valoir, cet ensemble actif depuis plus de 15 ans, jouant sur instruments d'époque – des Vuillaume du milieu du XIXe siècle cordés en boyau et joués avec des archets classiques – ou modernes en fonction des répertoires abordés, n'en est pas moins de plus en plus séduisant au fil des années. Organisé autour d'une thématique rêveuse quelque peu ténue, le programme qu'il proposait débutait et s'achevait par deux œuvres appartenant à l'âge classique, le Quatuor en fa majeur op.50 n°5 (dit « Le Rêve », 1787) de Joseph Haydn et le Quatuor en si bémol majeur op.18 n°6 (dit « La Mélancolie », publié en 1801) de Ludwig van Beethoven, encadrant une partition récente, Ainsi la nuit (1977) d'Henri Dutilleux. De l'interprétation de cette dernière je ne dirai rien, si ce n'est qu'elle m'a semblé d'excellente facture et d'une précision extrême ; toute révérence faite au compositeur, cette audition m'a confirmé que je n'ai, à quelques exceptions près, strictement aucune affinité avec la musique contemporaine dont je ne comprends ni la langue, ni, conséquemment, le propos.

Les deux autres quatuors ont été abordés avec le même dynamisme ravageur qui n'empiète jamais, pour autant, sur un sens très fin des nuances et une vision très nette de l'architecture d'ensemble. Il faut dire que le premier violon, Girolamo Bottiglieri, conduit ses troupes, qu'unit une indéniable complicité, avec une autorité telle qu'on ne se pose pas un instant la question de savoir si elles savent ou non où elles vont, tant l'improvisation semble n'avoir pas sa place en leur sein. Les Terpsycordes ont su apporter au Quatuor en fa majeur de Haydn, sans doute le plus limpide de tout l'opus 50, marquant le retour du compositeur à ce genre après un silence de plus de cinq ans, aussi bien la fraîcheur requise par son premier mouvement à l'humeur aussi détendue qu'une conversation sans façons, que la douceur du tendre et berceur Poco adagio qui, au XIXe siècle, valut son surnom à l’œuvre entière, et l'humour qui, comme souvent chez Haydn, pimente le tout. Du Haydn de 1787 au Beethoven de 1798-1800, date de la composition des Quatuors de l'opus 18, dont les musiciens ont joué le sixième dont ils ont récemment gravé une très belle version au disque, il n'y a qu'un pas. Quelle page plus haydnienne, en effet, que l'Allegro con brio brillant et spirituel par lequel il débute ? Les ombres s'allongent un peu dans l'Adagio ma non troppo, plein d'une nostalgie qui va s'assombrissant, mais elles sont bien vite dissipées par un Scherzo facétieux. Et arrive le dernier mouvement, La Malinconia errante dans ses voiles de deuil que va tenter de faire sourire un Allegretto pimpant, le compositeur parvenant ainsi à évoquer l'alternance de dépressions et de sursauts joyeux propre aux âmes mélancoliques. Là encore, les musiciens ont su, avec autant d'intelligence que de sensibilité, épouser ce flux de sentiments contrastés pour le rendre d'une manière très fluide et naturelle.

Ce concert, très applaudi, a confirmé l'excellente impression laissée par les enregistrements du Quatuor Terpsycordes que l'on souhaiterait ardemment voir aborder maintenant des répertoires un peu moins fréquentés comme, par exemple, la musique romantique française, où il reste tant à faire et où leur enthousiasme contagieux, leur superbe palette de couleurs et le sentiment dépourvu de sentimentalisme qu'ils insufflent aux œuvres ne manqueraient sans doute pas de faire merveille.

 

Festival d'Ambronay 2013 La machine à rêves34e Festival d'Ambronay, 14 et 15 septembre 2013

 

I. Franz Schubert (1797-1828), Octuor en fa majeur, D.803

 

Ensemble Incastri

 

II. Franz Joseph Haydn (1732-1809), Quatuor en fa majeur op.50 n°5 (dit « Le Rêve ») Hob.III.48

Henri Dutilleux (1916-2013), Ainsi la nuit

Ludwig van Beethoven (1770-1827), Quatuor en si bémol majeur op.18 n°6 (dit « La Mélancolie »)

 

Quatuor Terpsycordes

 

Accompagnement musical :

 

Ludwig van Beethoven, Quatuor en si bémol majeur op.18 n°6 :
[I] Allegro con brio

 

Quatuor Terpsycordes

 

Beethoven Quatuors op 18 6 et 132 Quatuor TerpsycordesLudwig van Beethoven, Con intimissimo sentimento : Quatuors op.18 n°6 et op.132. 1 CD Éditions Ambronay AMY 037. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Crédits photographiques :

Les deux clichés utilisés dans cette chronique sont de Bertrand Pichène © CCR Ambronay

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Sur le motif
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commentaires

Danièle 26/10/2013 21:58


"Qu'en termes élégants, ces choses-là sont dites"


L'Octuor de Schubert n'est pas une oeuvre souvent proposée en concert. C'est d'autant plus agréable de le voir empoigné avec courage et enthousiasme par de jeunes talents.


S'il n'a pas la bouleversante beauté du mythique trio op. 100 ou du quintette en ut majeur par exemple, il n'en reste pas moins une très belle page, pleine de couleurs, commandée, ne l'oublions
pas, dans l'esprit du populaire septuor de Beethoven, favori des soirées musicales viennoises. Schubert, tout en s'inspirant largement du modèle, nous laisse savourer quelques trouvailles bien
personnelles comme le fa# mineur du début du développement de l'allegro initial (venant de fa majeur tout de même), les cadences évitées du scherzo ou le climat dramatique du début du final qui
m'a souvent fait penser au Roi des Aulnes.


Quant à la petite phrase que vous glissez, Jean-Christophe, à propos de la partition de Dutilleux, vous ciblez très exactement et très judicieusement le divorce qui existe entre le public
mélomane et la musique contemporaine en parlant de langage. Pourquoi ne comprenons-nous pas cette musique ? Parce qu'elle rompt avec la musique tonale où chacun, même sans connaissances
particulières, peut mettre ses pas, devrais-je dire ses oreilles, dans ceux du compositeur. Si vous avez une heure devant vous, ne manquez pas la savoureuse conférence de Jérôme Ducros au Collège
de France, exemples à l'appui.


(http://www.youtube.com/watch?v=Yot1zZAUOZ4)


La boucle est bouclée : "Qu'en termes élégants, ces choses-là sont dites". Je ne doute pas que si vous les commentiez vous-même, ces choses-là seraient tout aussi succulentes.

Jean-Christophe Pucek 01/11/2013 08:22



Je comprends assez aisément que les musiciens aient quelque hésitation à se lancer à l'assaut d'une partition comme l'Octuor de Schubert, Danièle, car outre des proportions assez
impressionnantes, elle est, comme vous le démontrez, bien plus complexe que ce qu'une approche superficielle pourrait laisser supposer. Je me demande souvent, tout comme vous, pourquoi on ne joue
pas plus souvent des œuvres comme le Septuor mais aussi le Quintette pour clavier et vents de Beethoven, alors qu'elles sont absolument délicieuses, encore plus, à mon goût,
lorsqu'elles se parent des couleurs et du fruité des instruments anciens.


J'ai entendu parler de la conférence de Jérôme Ducros dont vous m'indiquez le lien, sans avoir eu le temps de m'y pencher plus avant, mon emploi du temps étant vraiment très serré. A mes yeux, la
musique contemporaine souffre des mêmes travers que l'art contemporain : sa volonté de s'adresser avant tout à un petit cénacle d'initiés supposés plus intelligents que le « grand public » et son
épouvantable prétention, patente dans l'utilisation de concepts fumeux et d'une terminologie alambiquée. Bien sûr, je comprends que l'on puisse y trouver son compte – c'est le cas de certains de
mes bons amis –, mais ce n'est, malgré mes différentes tentatives, absolument pas pour moi et, pour tout vous dire, je vis très bien sans, les quelque mille ans de musique tonale ou modale
suffisant largement à mon bonheur.


Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une très belle première journée de novembre.



cyrille 30/09/2013 19:01


Ainsi que te l'écris Marie-Reine, tu as parfaitement expliqué ici les choses quant à la prestation de l'ensemble Incastri (qui ne peuvent en aucune manière t'en vouloir). Et, rien dans ce que tu
en écris ne nous engagerait à ne pas justement les suivre. Bien au contraire !


Quant à l'Op18 n°6, l'Allegro con brio m'a comblé de bonheur... D'autant plus dans cette interprétation par les Terpsycordes ! Ah, que j'aurais aimé y assister !


Bien, en espérant que cette fois-ci le commentaire ne soit pas passé à la trappe (auquel cas, overblog souffrira mes foudres), je t'embrasse d'une Bretagne où l'automne s'installe timidement.

Jean-Christophe Pucek 06/10/2013 20:26



J'aurais pu être plus « saignant » avec Incastri, mais ces musiciens sont au début de leur carrière et ils ont dû affronter des conditions de concert tellement compliquées que ça aurait été
injuste de les charger, ce qui n'est guère, de toutes façons, dans les habitudes de la maison.


Les Terpsycordes, c'était tout autre chose, mais c'est un quatuor qui a 15 ans d'existence, ce qui représente un monde d'écart. J'espère qu'ils continueront dans cette excellente voie et
continueront à explorer le répertoire du XIXe siècle sur instruments anciens.


Ton commentaire, dont je te remercie, est bien arrivé, la preuve, j'y réponds, même si c'est avec un retard conséquent, dont tu connais les raisons et dont je te prie de m'excuser.


Je t'embrasse, mon ami, et te souhaite une belle soirée.



Marie-Reine 23/09/2013 14:16


Voilà une chronique habilement "enchevêtrée", cher Jean-Christophe ;-) et si elle est peut-être un peu plus en demi-teinte que d'habitude, votre art du bémol n'altère en rien les impressions
heureuses que vous ont laissé ces moments de musique que vous partagez avec nous.


J'ai bien souri lorque vous évoquez Spitzweg : peut-être songez-vous à ces promeneurs du dimanche ou encore à ces touristes anglais que vous avez accueilli chez vous ?


Moult bises bien affectueuses d'une Lorraine généreusement ensoleillée - vite, mon ombrelle blanche :-)

Jean-Christophe Pucek 26/09/2013 16:37



J'ai joué les équilibristes, chère Marie-Reine, avec cette chronique où il me fallait rendre compte sans « démolir » (vous savez à quel point c'est le genre de chose que je ne souhaite faire à
aucun prix) la prestation imparfaite de l'Ensemble Incastri. Vos remerques me laissent songer que j'y suis parvenu, ce qui me rassure beaucoup.


Il y a tout ce que vous dîtes dans le Spitzweg que j'évoque, avec ses personnages dont on dirait qu'ils sont toujours sous l'effet de la surprise, croqués avec une part égale d'ironie et de
tendresse. L'univers de Schubert et celui de Schumann ne sont pas loin avec ce peintre qui leur est contemporain.


Bien des bises affectueuses de la Touraine qui se languit en grisaille de ne pas savoir choisir entre été et automne et un sincère merci pour votre commentaire.



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