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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 07:48

 

Les Mille et une nuits Louise Moaty La Rêveuse

Enfin vint la nuit avec ses merveilles. La plus chatoyante d'entre elles avait nom Les Mille et une nuits. Auréolées par la lueur des bougies dont l'odeur, avant même qu'elles fussent allumées, vous accueillait dès l'entrée sous le chapiteau, ponctuées par le clapotis des averses qui, en ce samedi soir, avaient décidé de cesser de faire relâche, bercées ou avivées par les mélodies tissées par la si bien nommée Rêveuse, celles qu'a conté la comédienne Louise Moaty ont transporté un public élargi à ceux dont on peut imaginer qu'ils ne hantent pas de coutume les festivals de musique « savante » vers l'Orient rêvé au XVIIIe siècle par Antoine Galland, traducteur infidèle et inspiré de ces contes au parfum d'ailleurs, dont il fit paraître une première édition en 1704, comme un nuage poudré d'or en plein ciel d'un règne entré en son crépuscule.

L'histoire de Shéhérazade tenant en haleine, grâce à des histoires bruissantes de merveilleux agencées avec un art consommé de la progression dramatique, le sultan de Perse Schahriar qui, à la suite d’une tromperie amoureuse, avait décidé d'épouser chaque jour une femme nouvelle pour la faire mourir aux premières heures du matin suivant, fait aujourd'hui partie de l'héritage de tout un chacun. Cette image d'une jeune femme courageuse qui, par le seul pouvoir de la mémoire et de la parole, empêche un tyran aveuglé par ses passions de massacrer le peuple dont sa mission est d'assurer le bonheur, est de tous les temps et trouve à notre époque bien des résonances. Louise Moaty a retenu trois histoires parmi toutes celles que contiennent les Mille et une nuits, celle du pauvre pêcheur boudé par la fortune dont un coup de filet, rendu miraculeux par l'intervention d'un génie, conduit un sultan à prêter main forte à un jeune roi pétrifié jusqu'à la ceinture par les charmes diaboliques d'une épouse infidèle, celle d'Abou Hassan qui voulut, une journée seulement, être calife à la place du calife, et celle de l'épouse du roi de Perse, perdue par la jalousie de ses sœurs, dont les enfants substitués par ces dernières à leur naissance, finissent par sauver la vie après une longue quête que sa fille accomplit quand ses deux fils ont échoué.

Les Mille et une nuits Louise MoatyLouise Moaty et le claveciniste Bertrand Cuiller, responsable de la conception musicale du spectacle, n'ont heureusement pas choisi d'entraîner le spectateur vers un orientalisme de pacotille, comme en témoignent un décor et des costumes extrêmement épurés, dont la relative neutralité empêchent toute distraction. Le propos des deux artistes est ailleurs et le voyage qu'ils proposent est celui d'un regard, celui que l'Occident pouvait porter sur un Orient dont, bien souvent, les formes étaient pour lui aussi incertaines qu'un mirage. On croisera donc, dans cette parade d'airs et de danses qui viennent rehausser et prolonger le jaillissement du verbe, des Janissaires d'une plume anonyme de la fin du XVIIe siècle, des Persans colorés par Rameau et des Asiatiques calligraphiés par Rebel et Francoeur, tous tentant d'évoquer, en se servant de leur vocabulaire de musiciens français, ces lointains inconnus entrevus dans le reflet d'une laque ou l'ombre d'une estampe, mais aussi des pièces soulignant l'action, signées Marais, Montéclair ou Couperin et même quelques transcriptions de musiques authentiquement orientales réalisées au XVIIe siècle par Ali Ufki et au suivant par Dimitri Cantemir. La Rêveuse se coule parfaitement dans ces ambiances tantôt intimes, tantôt festives, et y déploie la finesse du trait et l'élégance naturelle qu'on lui connaît, prenant une part réellement active au rêve qui se déploie et dont les quatre musiciens font miroiter les couleurs et les enchantements.

Louise Moaty, à l'image des bougies qui l'entourent, est lumineuse, chaleureuse, dispensant autour d'elle des émotions qui ne cessent de recomposer des paysages fantasmagoriques qu'un souffle magnifie ou fait vaciller, qui happent et qui captivent. Au bout de quelques minutes, le frein qu'aurait pu constituer, auprès d'une audience qui n'en est pas coutumière, le choix du français restitué pour conter ces histoires s'évanouit par la grâce d'une formidable éloquence, toute de mots et de gestes parfaitement maîtrisés qui font sens et sonnent juste. Pour en être savamment élaborées, ces Mille et une nuits sont tout sauf un exercice rhétorique desséché ; elle possèdent une fluidité, une limpidité qui, faisant oublier l'artifice, les rendent palpitantes et laissent une impression de naturel et d'évidence dont les mots sont impuissants à rendre l'enchantement qui caresse à la fois notre sensibilité d'adultes à l'écoute d'un beau texte interprété avec ferveur et la flammèche inextinguible de notre âme d'enfant qui a tant besoin de s'émerveiller et de rêver pour continuer à nous éclairer.

Il est minuit passé et la nuit à peine troublée par quelques échos de la fête marquant la fin des Vêpres enveloppe les cours et les murs de l'abbaye d'Ambronay. On sort du chapiteau le cœur et l'esprit comblés, malgré la nostalgie qui point toujours quand on a refermé un livre dont aurait aimé qu'il comptât quelques pages de plus, on forme des vœux pour retrouver, dès que la chance nous en sera à nouveau offerte, Louise Moaty et les musiciens qui l'accompagnent, on se réjouit déjà de pouvoir partager autour de soi quelques petits fragments du bonheur de ce soir et d'inciter qui le voudra à aller vivre lui-même tant de belles émotions. Mais pour l'heure, vite, s'allonger et faire resurgir, le temps d'un ultime salut, ces mille et un moments de grâce et de flamme pour que le rêve ne s'arrête pas !

 

Festival d'Ambronay 2013 La machine à rêvesFestival d'Ambronay, 14 septembre 2013

 

Les Mille et une nuits, conte en musique

 

Louise Moaty, comédienne
La Rêveuse
Bertrand Cuiller, clavecin & conception musicale

 

Évocation musicale :

 

Marin Marais (1656-1728), Pièces de viole du quatrième Livre (1717), Suitte d'un goût étranger :

1. L'Arabesque (IV.80)

2. La Tartarine (IV.58) & Double (IV.59)

 

Jordi Savall, basse de viole
Ton Koopman, clavecin
Hopkinson Smith, théorbe & guitare baroque

 

Marin Marais Suitte d'un goût étranger Savall Astrée E 7Pièces de viole du quatrième Livre, 1 CD Astrée E 7727. Réédité chez Alia Vox au sein d'un coffret qui peut être acheté en suivant ce lien.

 

Crédits photographiques :

 

Les deux clichés utilisés dans cette chronique sont de Bertrand Pichène © CCR d'Ambronay

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Sur le motif
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commentaires

Jeanne Orient 28/09/2013 22:08


Cher Passée, quelle grande émotion de vous lire, de "se souvenir"...j'étais aussi à l'Institut du Monde Arabe ce printemps. Et votre façon de "raconter", ces bougies, cette musique...j'ai
l'impression d'être encore et encore dans ces merveilleuses Mille et une nuits. Je vous ai lu plusieurs fois. Je ne savais plus partir :). Grand merci cher Jean-Christophe. Vraiment grand merci.

Jean-Christophe Pucek 06/10/2013 20:09



Je ne savais pas que vous étiez à la représentation qui a eu lieu à l'Institut du Monde Arabe au printemps dernier, chère Jeanne, et je suis donc d'autant plus heureux que vous me disiez qu'il
passe « quelque chose » de ce spectacle dans cette petite chronique; il est tellement difficile de capturer de telles étincelles.


Grand merci pour votre mot et pardon pour les délais avec lesquels j'y réponds.



Marie 25/09/2013 19:23


Même si j'ai passé l'âge des bougies, je suis plus que réjouie du partage, tout fragment est bon à saisir. Merci pour ces belles heures d’un
bonheur simple. Ne manquent que quelques gouttes sur la toile


 

Jean-Christophe Pucek 26/09/2013 14:15



« Un bonheur simple », comme tu le dis, bien chère Marie, dont je me suis aperçu, en rédigeant cette chronique, à quel point il est difficile de le mettre en mots pour le transmettre. Merci pour
ton mot et ton sourire.



AnnickAmiens 25/09/2013 10:10


Hélas, je ne sais pas écrire comme tu le fais si bien et je ne sais exprimer les sentiments que j'éprouve en écoutant cette musique. La première qui m'envoie dans un monde romantique, me voilà
partie dans de beaux rêves ... et la deuxième qui me donne envie de danser dans le parc d'un des châteaux que j'ai visités ces derniers temps.


J'écoute, mon coeur et mon corps seuls savent exprimer mon ressenti ...
Merci de tes mots que je lis toujours avec admiration, j'aime aussi la belle écriture.
Bonne journée en musique ♪


Amitié d'AnnickAmiens

Jean-Christophe Pucek 26/09/2013 14:31



J'ai longuement hésité sur le choix des illustrations musicales, Annick, car je souhaitais retrouver quelque chose qui puisse justement conduire les lecteurs sur le chemin du rêve, tout en
respectant l'ancrage chronologique du spectacle, au début du XVIIIe siècle. Je suis ravi, si j'en crois ce que tu m'écris, d'être parvenu à esquisser quelques pistes que chacun peu ensuite suivre
à sa guise.


Je te remercie pour ton commentaire et j'espère que mon emploi du temps me permettra d'aller visiter ton chez toi dans les jours à venir.


Bien amicalement à toi.



Roland Koch 25/09/2013 09:42


Bonjour Jean-Christophe,


J'ai compté: cent vingt mots avant d'arriver au point final d'une de vos phrases, cent vingt mots tout empreints du sujet, du lieu et de la prestation des interprètes avec, en prime,
l'Imagination et le Reve.
Magique!


Merci de cette évocation.

Jean-Christophe Pucek 26/09/2013 14:37



Bonjour Roland,


Ah oui, les phrases longues sont un de mes principaux travers lorsque j'écris et, quelque effort que je fasse pour le contenir, il finit toujours par reprendre le dessus sans même que je m'en
aperçoive. Je suis heureux qu'il ne vous ait pas découragé de me lire et je vous remercie d'avoir trouvé quelques qualités à cette chronique.


Merci pour votre commentaire et très bel après-midi (sans les fracas de l'Oktoberfest).



alba 25/09/2013 08:47


Et cette viole qui me berce et me parle ce matin.


Une musique adéquate pour visiter ces églises à l´architecture mozarabe que j´affectionne tant.


Votre billet aussi m´a parlé et enrichi ma matinée.


 

Jean-Christophe Pucek 26/09/2013 14:41



La viole de maître Jordi est souvent éloquente, Alba, et elle l'était particulièrement en ce mois de janvier 1977 lorsque les micros d'Astrée étaient là pour immortaliser son chant.


Je suis, bien entendu, très heureux que ces quelques lignes aient pu être de bonnes compagnes de votre journée et je vous remercie sincèrement d'avoir pris un peu de votre temps pour me l'écrire
ici.



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