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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 17:33

 

joachim patenier paysage avec saint jeromeJoachim Patinier (Patinir ; Dinant, c.1480-Anvers, 1524),
Paysage avec Saint Jérôme
, c.1516-1519.

Huile sur panneau, 74 x 91 cm, Madrid, Musée du Prado.
[cliquez ici pour accéder à une vue en haute définition]

 

Après une brillante Missa In Myne Zyn d’Alexander Agricola saluée ici même comme un des meilleurs disques de l’année 2010, le nouvel enregistrement de la Capilla Flamenca, ensemble aux projets toujours passionnants et bien réalisés, s’intéresse aujourd’hui à un de ses contemporains mieux choyés par les interprètes, avec plus (Odhecaton dans la Missa La Spagna) ou moins (The Tallis Scholars dans la Missa De Apostolis) de réussite, Heinrich Isaac. Réalisé, à l’instar de la récente version de la Missa nunca fue pena mayor de Peñalosa par l’Ensemble Gilles Binchois, en collaboration avec le Festival de Maguelone et publié par Ricercar, Ich muss dich lassen permet d’explorer les différentes facettes de sa production.

 

Le parcours d’Heinrich Isaac est celui d’un homme du Nord sur lequel le Sud va exercer une irrépressible et durable fascination, comme ces peintres flamands qui, au XVIe siècle, gagnèrent leur surnom de romanistes en allant parfaire leur art au contact des trésors de la Ville éternelle. On ignore tout des premières années de la vie du musicien, pourtant fort célèbre de son vivant, dont on s’accorde néanmoins à fixer la naissance dans les années 1450, sans être très certain du lieu, qu’Isaac désigne seulement, dans son testament, comme la Flandre (« Ugonis de Flandria »). La première mention certaine de son nom date de 1484 où il est employé comme chanteur et compositeur à la cour du duc Sigismond, à Innsbruck. Dès l’année suivante, cependant, on le retrouve à Florence, où « Arrigo da Fiandra » est employé au baptistère Saint-Jean, là encore en qualité de chantre et de compositeur, ainsi qu’en attestent les paiements émanant de la cathédrale à laquelle cette institution est rattachée. Il va demeurer dans la cité jusqu’en 1496, gravitant dans les cercles proches de Laurent de Médicis jusqu’à la mort de celui-ci en 1492, qu’il pleurera dans un très beau motet funèbre, Quis dabit capiti meo aquam ?, sur un texte d’un autre proche du Magnifique, Angelo Poliziano (Ange Politien, 1454-1494). albrecht durer maximilien Ier habsbourgDurant l’hiver 1496, Isaac rejoint la cour de Maximilien Ier en qualité de compositeur de la cour, un poste qui va lui permettre de se concentrer uniquement sur la production d’œuvres musicales et de transmettre son savoir, en particulier à Ludwig Senfl (c.1488-c.1543) qui va l’assister, assurer la préservation de nombre de ses œuvres et prolonger son héritage en territoires germaniques. Mais l’appel de l’Italie est le plus fort et, après avoir échoué à obtenir un emploi à la cour de Ferrare, lequel échoit à Josquin des Prez, Isaac retourne à Florence en 1502, tout en demeurant au service de l’empereur. Il y reçoit de la part de la cathédrale de Constance, en 1508, la commande d’un vaste recueil regroupant des mises en polyphonie du Propre de la messe pour toute l’année liturgique ; connu sous le nom de Choralis Constantinus, ce projet monumental qu’il mène à bien, avec l’aide de Senfl, en 1509, sera publié posthumément à Nuremberg par Hieronymus Formschneider en 1550 pour le premier volume et 1555 pour les deux suivants. Heinrich Isaac meurt à Florence le 26 mars 1517.

Son legs, dont l’anthologie proposée par la Capilla Flamenca offre un très bon reflet, étonne par sa variété et la capacité du musicien à faire siens des éléments issus des différents styles nationaux avec lesquels il a été en contact. En effet, si les mouvements de messe et les motets enregistrés ici dénotent sa parfaite maîtrise des techniques qui constituaient le bagage élémentaire de tout bon compositeur franco-flamand, les œuvres sur des textes italiens révèlent une réelle connaissance de la musique ultramontaine, qu’il s’agisse des ballate héritées du XIVe siècle – songez à celles du florentin Francesco Landini (c.1325-1397) – ou des musiques de carnaval, tandis que sa version virtuose d’Ich stund an einem Morgen montre qu’il reprend à son compte, en le transcendant complètement, l’héritage de la chanson allemande du XVe siècle. C’est peut-être la pièce la plus connue d’Isaac, la chanson Innsbruck, ich muss dich lassen, choisie pour donner son titre au disque et présentée sous sa forme originale puis sous ses différentes utilisations, paraphrase liturgique luthérienne – preuve incontestable de sa célébrité, les principes musicaux de la Réforme préconisant l’usage de mélodies bien connues pour que les fidèles mémorisent plus aisément les paroles sacrées dont on les revêtait – et cantus firmus du Christe d’une messe, qui résume le mieux, par son texte allemand, son élaboration d’un soin tout franco-flamand et sa fluidité mélodique italianisante, les acquis d’une vie de compositeur, ce qui lui confère une dimension particulièrement émouvante.

 

L’interprétation qu’offre la Capilla Flamenca (photographie ci-dessous) est, comme toujours avec ces musiciens, de très haute tenue, malgré quelques menues réserves concernant la partie centrale d’un programme dont la scission en trois étapes, respectivement Flandre, Italie et territoires germaniques, rend bien compte du propos consistant à retracer, au risque parfois de la frustration qu’engendre le fractionnement, la trajectoire personnelle et artistique d’Heinrich Isaac. Les deux parties extrêmes, regroupant des pièces « septentrionales », appellent les mêmes éloges que les productions précédentes de chantres dont la technique vocale très assurée, la mise en place et la discipline impeccables, le sens aiguisé de la construction polyphonique ainsi que du dialogue entre les voix sont les marques de fabrique immédiatement reconnaissables, et d’instrumentistes, plus sollicités ici qu’à l’accoutumée, aussi excellents en consort qu’accompagnateurs raffinés, ponctuellement renforcés par les brillants souffleurs d’Oltremontano. capilla flamencaLa Capilla Flamenca fait partie des quelques rares ensembles capables d’instaurer, en quelques mesures, un véritable climat et de rendre familières à l’auditeur ces musiques lointaines des XVe et XVIe siècles ; ce pari est une nouvelle fois réussi dans cet enregistrement, avec une mention particulière pour les morceaux baignés de nostalgie, Innsbruck, ich muss dich lassen ou Quis dabit capiti meo aquam ?, pleins d’une émotion vraiment touchante. Un peu en retrait se situent les quelques pièces chantées en italien envers lesquelles les interprètes ne semblent pas nourrir d’affinités aussi naturelles qu’avec les autres et dont le pouvoir d’évocation paraît, en conséquence, un peu émoussé. Bien entendu, il convient de replacer ce léger bémol dans un contexte général très relevé car, considéré dans sa globalité, cette réalisation d’une facture soignée et d’une remarquable intelligence se situe incontestablement parmi les disques les plus cohérents jamais consacrés à un musicien dont la production n’a pas encore été explorée avec toute l’attention que ses qualités méritent.

Je vous conseille donc de ne pas manquer cette très belle anthologie dédiée à Heinrich Isaac par la Capilla Flamenca qui constitue aujourd’hui, par sa qualité et sa diversité, la meilleure introduction possible à l’univers d’un compositeur passionnant. On souhaite d’ailleurs ardemment voir un jour les mêmes musiciens revenir vers ses partitions – pourquoi pas une de ses nombreuses messes ou de larges extraits du Choralis Constantinus ? – ou celles de Ludwig Senfl, encore trop mal servi au disque ; nul doute qu’ils en seraient les meilleurs serviteurs.

 

heinrich isaac ich muss dich lassen capilla flamenca dirk sHeinrich Isaac (c.1450-1517), Ich muss dich lassen, musique profane, mouvements de messes et motets

 

Capilla Flamenca
Oltremontano
Dirk Snellings, basse & direction

 

1 CD Ricercar [durée totale : 65’33”] RIC 318. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Missa Tmeisken was jonck : Sanctus

2. Fammi una gratia, amore

3. Innsbruck, ich muss dich lassen / O Welt / Missa carminum : Christe secundum

 

Illustrations complémentaires :

Albrecht Dürer (Nuremberg, 1471-1528), Portrait de Maximilien Ier, 1519. Huile sur bois de tilleul, 74 x 61,5 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum.

La photographie de la Capilla Flamenca est de Miel Pieters, utilisée avec autorisation. Merci à Lena Dierckx.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Marie 27/12/2011 16:26


Que de trésors cachés ! pour l'affichage, c'est pistes 1 à 19, pour les oreilles ce ne sont pas seulement des voix et pour le cœur c'est une grande gratitude.

Jean-Christophe Pucek 28/12/2011 09:04



C'est effectivement un très beau disque, très chère Marie, et la Capilla Flamenca en a livré une analyse passionnante sur France Musique le 26 décembre dernier dans Le Matin des musiciens, qui,
par chance, est disponible à la réécoute durant un mois en suivant ce
lien



Héloïse 21/12/2011 10:48


Bonjour Jean-Christophe,


Encore un superbe article, et effectivement un très beau voyage, dans le temps, l'espace, les émotions.


Je commente rarement -car je ne me sens pas du tout à la hauteur musicalement parlant-, mais je passe chez vous avec grand plaisir en mode "petite souris", sur la pointe des pieds, les
oreilles aux aguets 


Je vous souhaite de très belles fêtes,


Amicalement,


Héloïse

Jean-Christophe Pucek 22/12/2011 08:00



Bonjour Héloïse,


et grand merci pour avoir osé ce commentaire. Vous savez, point n'est besoin, pour s'exprimer ici, d'avoir des tombereaux de connaissances : je serais le premier à me taire, si tel était le cas.
C'est l'approche sensible des lecteurs qui m'intéresse avant tout, la façon dont ils peuvent recevoir telle musique ou telle oeuvre picturale : les échanges qui naissent de ces différences
d'approche sont souvent extrêmement riches.


Tous mes voeux vous accompagnent pour ces fêtes dont je ne doute pas un instant que vous saurez faire de vrais instants de magie, à l'image de vos textes, que je me réjouis de découvrir dans
leurs habits musicaux l'année prochaine.


Bien amicalement,


Jean-Christophe



Marie 21/12/2011 07:53

Je te verrais davantage comme le jeune homme de la pochette, creusant ton sillon .. Finalement un peu des deux en creusant la comparaison.

Jean-Christophe Pucek 21/12/2011 17:33



Je pense qu'il doit y avoir un peu des deux, mais, après tout, n'établissait-on pas un fort rapport, au Moyen Âge, entre orare, arare et laborare ?



Marie 21/12/2011 07:50

Pour un long voyage intérieur, une attente patiente en ces temps frénétiques.

Jean-Christophe Pucek 21/12/2011 16:29



Quelque chose dans ce genre, très chère Marie, un abs-traction.



Marie-Reine 20/12/2011 16:12


Je viens chez vous plutôt que sur certain réseau social où j’ai vu aujourd’hui votre post consacré à Isaac. Croirez-vous au hasard ;o) si je vous dis qu'hier après-midi j'ai passé un certain
temps à feuilleter les huit nouveaux manuscrits de polyphonies du XVIe siècle que vient de mettre en ligne la
Bayerische Staatsbibliothek de Munich ? Manuscrits qui font la part belle aux messes de Heinrich Isaac, certaines copiées de la main même de Senfl. J'ai eu grand plaisir à poursuivre mon voyage
septentrional avec votre excellent billet. Mention spéciale pour les 1er et 3e extraits sonores. Somptueuses couleurs vocales, en particulier des voix graves. On apprécie les différentes versions
d’Innsbruck dont on connaît principalement celle à 4 voix et dont j’ai aimé retrouver le cantus dans le Christe de la  Missa Carminum. On s’abîme avec délectation - et gratuitement ;o( - dans la Landschaft de Patinier
avec la haute définition et le zoom du Prado : le lièvre grattant la terre, le lion effrayant le muletier, les maisons à flanc de falaise, les nombreux clochers, les architectures imaginaires et
surtout ce subtil glissement du vert au bleu quand les yeux se lèvent pour se perdre dans l’estuaire.

Jean-Christophe Pucek 22/12/2011 08:33



Je ne crois pas au hasard, Marie-Reine, et je suis certain que l'on (je vous laisse mettre ce que vous souhaitez derrière cet indéfini) nous envoie des signes pour nous servir de balises - je
pensais ainsi à vous hier en me replongeant dans la musique de certaine Abbesse


Je vois que nous partageons le même avis concernant cette réalisation de la Capilla Flamenca, avec une préférence pour les pièces septentrionales; je vous avoue que je me suis longuement
interrogé avant d'écrire ceci, me demandant s'il n'apparaîtrait pas un rien trop téléphoné de dire qu'un ensemble flamand est meilleur lorsqu'il sert la musique dans laquelle il plonge ses
racines, mais l'évidence m'est apparue telle que j'ai couru le risque de cet éventuel ridicule. Votre commentaire me rassure sur ce point.


Le tableau de Patinier est fabuleux et y entrer s'apparente à un véritable voyage - ses horizons bleutés lointains ont guidé mon choix - fourmillant d'aventures et de surprises. J'aime ces
oeuvres que l'on n'embrasse pas d'un seul coup d'oeil et qui appellent à revenir. Et, comme vous le rappelez malicieusement, puisque c'est gratuit, autant en profiter.


Merci d'avoir pris le temps d'écrire ici plutôt que sur le réseau, soyez certaine que votre geste me touche beaucoup.



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