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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 16:48

 

marcantonio franceschini la naissance adonis

Marcantonio Franceschini (Bologne, 1648-1729),
La naissance d’Adonis
, entre 1692 et 1709.

Huile sur toile, 481 x 254 cm, Vienne, Liechtenstein Museum.

 

Alors que tout le monde prophétise la mort du disque et que l’on croise même quelques quidams assez imprudents pour s’en réjouir bruyamment, il se trouve heureusement des gens assez courageux pour se lancer dans l’aventure un peu folle que constitue la création d’un nouveau label. Réputée pour ses prises de son ciselées, Alessandra Galleron nous propose aujourd’hui les deux premières parutions du sien, baptisé agOgique, un récital Bach sous les doigts de la claveciniste Violaine Cochard, dont je vous parlerai sous peu, et La Nascita del Violoncello, un enregistrement superbement présenté de l’ensemble Les Basses Réunies, dirigé par Bruno Cocset, qui nous entraîne aujourd'hui à la découverte des premières heures du répertoire pour violoncelle.

Si son nom est attesté en Italie dès les années 1640, il faut, en revanche, attendre la décennie 1660 pour voir l’instrument, en grande partie grâce aux progrès apportés par les facteurs bolonais, qui, en ajoutant un filetage sur les cordes graves, permettent de réduire sa taille sans nuire à ses qualités, commencer à s’émanciper de son rôle de soutien pour gagner lentement ses galons de soliste. Il était donc tout naturel que les premières œuvres dédiées spécifiquement au violoncelle naquissent à Bologne où un célèbre virtuose de cet instrument, auquel le programme de ce disque est largement consacré, exerçait, depuis 1680, son art au sein de l’orchestre de la basilique San Petronio, Domenico Gabrielli (1659-1690). Cet élève de Giovanni Legrenzi et de Giovanni Battista Vitali (1632-1692), lui-même chanteur et violoncelliste à San Petronio dès 1658 après avoir été formé auprès de Maurizio Cazzati, était un compositeur aux talents variés puisque l’on conserve de lui nombre de cantates, d’oratorios et d’opéras, et, bien sûr, un recueil de Ricercari per il violoncello solo con un canone a due violoncelli e alcuni sonate per violoncello e basso continuo publié en 1689, que l’on peut considérer comme l’acte de naissance de la littérature pour l’instrument soliste, les Ricercare opus I de Giovanni Battista Degli Antoni (1660-après 1696), de deux ans antérieurs, étant peut-être destinés à être joués en duo avec un violon. marcantonio franceschini naissance adonis detailLes compositeurs que je viens de nommer ont en commun d’avoir fait partie de l’Accademia Filarmonica de Bologne et d’exploiter, dans leurs œuvres pour violoncelle, des formes inscrites dans la tradition, comme le ricercare, une pièce au contrepoint en général savamment élaboré écrite tantôt dans un style proche de l’improvisation notée, tantôt se déployant en variations sur un thème, le canon ou la passacaille. La production de Domenico Gabrielli, dont ce disque donne à entendre l’intégralité des Ricercari, est d’autant plus intéressante qu’il se tourne, parallèlement à des compositions que leur caractère spéculatif relie avec celles du premier XVIIe siècle rappelant, par instants, la manière de Frescobaldi, vers un langage et des genres plus « modernes » comme la sonate dans laquelle il exploite des éléments issus de la danse afin d’élargir la palette des affects qui y sont exprimés. Cette tendance va trouver un écho et une prolongation chez un de ses élèves, Giuseppe Jacchini (1667-1727), qui est indubitablement un compositeur tourné vers l’esthétique du XVIIIe siècle, chez lequel peuvent se lire, par le poids qu’il accorde à la fluidité et à la simplicité des mélodies, les prémices du style « galant ». Les brèves sonates (la plus étendue atteint à peine quatre minutes) enregistrées dans cette anthologie sont de savoureuses miniatures, débordantes de vitalité, d’un esprit souvent théâtral et mettant parfaitement en valeur le pouvoir de séduction d’un chant qui ne cessera de gagner au violoncelle la faveur grandissante des auditoires.

Il semble que de bonnes fées se sont penchées sur cette Nascita del Violoncello qui conjugue toutes les qualités que l’amateur exigeant est en droit d’attendre d’un tel projet. La présentation est particulièrement soignée, un élégant coffret noir renfermant, outre le disque, un livret de 136 pages en couleurs, la prise de son est, comme on pouvait s’y attendre, une merveille de sensualité et de précision qui ne laisse rien ignorer du grain des instruments, tandis que Les Basses Réunies font montre d’un enthousiasme et d’une sensibilité qui happent l’attention de l’auditeur dès les premières secondes puis la retiennent durablement. Maître d’œuvre de cette réalisation, Bruno Cocset (photographie ci-dessous) a choisi, comme il l’avait fait à l’occasion de son intégrale de haute volée mais malheureusement trop peu connue des Suites pour violoncelle seul de Johann Sebastian Bach (Alpha, 2002), de varier les instruments en fonction des pièces, afin d’obtenir une palette de couleurs conforme à la réalité de ce que pouvait proposer la lutherie du XVIIe siècle, laquelle ignorait la standardisation ; ce sont donc sept instruments signés par Charles Riché, magnifique luthier avec lequel le musicien a tissé une véritable complicité, que vous entendrez tout au long de cette anthologie. bruno cocsetPour définir l’impression qui se dégage de cette dernière, je suis d’ailleurs tenté de reprendre ce mot de complicité tant il me semble signer le rapport existant entre Bruno Coscet et ses instruments comme entre son ensemble et lui. Si les œuvres, parmi lesquelles on ne trouvera aucune page de moindre intérêt, mettent bien en valeur les qualités du soliste, précision d’articulation, fermeté du trait, densité du son et capacité étonnante à varier les couleurs, vaste palette émotionnelle allant de la théâtralité la plus claquante à la poésie la plus impalpable, les musiciens des Basses Réunies ne sont pas en reste, qu’il s’agisse des violoncelles aussi vigoureux que chaleureux d’Emmanuel Jacques, dont il faut saluer la brillante prestation, techniquement et émotionnellement, dans le Ricercar VII de Gabrielli donné ici en dialogue, et de Mathurin Matharel, de la contrebasse de Richard Myron apportant une belle assise au discours sans jamais l’alourdir, ou des claviers tenus avec toute la virtuosité qu’on lui connaît par Bertrand Cuiller. L’intégralité de cette réalisation, par l’intelligence de ses choix interprétatifs et esthétiques, s’impose comme une superbe réussite qui, en conjuguant profondeur, bonheur de jouer ensemble, humilité des artistes, luthier y compris, face à leur travail, laisse dans l’âme une véritable sensation d’harmonie lumineuse qui ne se rencontre pas souvent dans les disques de musique de chambre.

incontournable passee des artsCe tout premier disque du label agOgique s’impose donc comme une réalisation parfaitement aboutie qui permet de découvrir un répertoire assez peu fréquenté, mais pourtant abordable et terriblement séduisant, dans des conditions techniques, éditoriales et interprétatives assez idéales. Je recommande donc à tous les amateurs de musique ancienne de s’offrir et d’offrir ce très bel objet dont je gage qu’il leur fera passer d’excellents moments musicaux. Puissent Les Basses Réunies continuer à nous enchanter longtemps encore avec des projets d’aussi belle facture.

 

AGO001 Nascita del violoncello les basses reunies bruno cocLa Nascita del Violoncello, œuvres de Giovanni Battista Vitali (1632-1692), Giovanni Battista Degli Antoni (1660-après 1696), Domenico Gabrielli (1659-1690) et Giuseppe Jacchini (1667-1727).

 

Les Basses Réunies :
Emmanuel Jacques, violoncelle & ténor de violon, Mathurin Matharel, violoncelle, Richard Myron, contrebasse, Bertrand Cuiller, clavecin & orgue
Bruno Cocset, violoncelles, basse de violon, ténors de violon, alto a la bastarda & direction

 

1 CD [durée totale : 74’] et un livret de 136 pages agOgique AGO001. Incontournable Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Giuseppe Jacchini, Sonate en ut :
[I] Gravepresto e spirituoso
Violoncelle, contrebasse, orgue

2. Domenico Gabrielli, Ricercare VI en sol
Ténor de violon a la bastarda

3. Giovanni Battista Degli Antoni, Ricercara ottava
Ténor de violon a la bastarda, orgue

4. Giovanni Battista Vitali, Passagallia en ré
Violoncelle, contrebasse, orgue

 

Illustration complémentaire :

La photographie de Bruno Cocset, utilisée avec autorisation, appartient au label agOgique.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Sonia de Guéméné 20/01/2013 22:52


j'ai encore passé une belle soirée en musique grâce à vous. merci.

Jean-Christophe Pucek 22/01/2013 10:13



J'en suis ravi, Sonia, ce disque est vraiment un très beau projet.


Belle journée à vous et merci pour votre commentaire.



Framboise 19/12/2011 08:39


Malheureusement je ne pourrai pas écouter convenablement la totalité de l'enregistrement avant deux semaines mais ce que j'ai déjà pu découvrir était très beau:avec comme un souvenir du
répertoire de la viole de gambe parfois (écho peut-être trop personnel ?).


Bonne et heureuse Nouvelle Année, pour vous, Passée des Arts (qui mérite bien ce titre, exactement), et ses fidèles compagnons.

Jean-Christophe Pucek 19/12/2011 10:01



Je trouve également qu'il passe dans ce disque un certain nombre de souvenirs de la viole de gambe, Framboise, et vous vous doutez bien que c'est quelque chose qui ne peut que me séduire.


Je déduis de votre message que vous vous absentez pour quelques temps, aussi je vous souhaite, à vous et à ceux qui vous sont chers, de très belles fêtes de fin d'année, en espérant vous
retrouver bientôt.


Bien amicalement.



Danièle 04/12/2011 23:01





Je suis admirative de ce beau rendu sonore : beau voyage, les yeux fermés. La Passacaille de Vitali est un petit bijou.


Coïncidence que cet hommage au violoncelle au moment où vient de se terminer, à Toulouse, le 3ème concours Navarra. Quatre épreuves pour chacun des 20 candidats, et pour les 3
finalistes, un récital vendredi et le concerto de Lalo hier, avec l’orchestre du Capitole. La quasi-totalité du public s’attendait à la victoire de Bonian Tian, un chinois de 26 ans, qui a fait
un magnifique parcours, ciselé de la 1ère à la dernière note : c’est le coréen Taeguk Mun, 18 ans, qui a eu les faveurs du jury…


J’avais eu l’occasion d’entendre le 3ème finaliste, Bruno Philippe, en concert avec son professeur Jérôme Pernoo, l’été dernier durant le festival de Cordes-sur-ciel, et sa fougue
m’avait beaucoup séduit. J’étais ravie de le voir dans le trio final.


 

Jean-Christophe Pucek 05/12/2011 07:55



Le label agOgique étant la création d'une preneuse de son, je pense que l'on peut légitimement s'attendre à ce qu'il se distingue par un soin tout particulier apporté sur ce point, Danièle. Ca
peut sembler secondaire, mais pourtant je connais tant et tant de belles interprétations qui ont souffert, voire pire, de capatations approximatives ou, au contraire, trop travaillées.


Je ne connais pas le concours dont vous me parlez, mais j'ai plaisir à y croiser un élève de Jérôme Pernoo, un artiste qui fait preuve d'une belle ouverture d'esprit en s'intéressant à tous les
stades de l'évolution de son instrument et en jouant donc le répertoire avec celui qui lui convient le mieux, une démarche dont beaucoup gagneraient à s'inspirer.


Merci pour votre commentaire et très belle journée.



Framboise 04/12/2011 18:08


Sans filtre interposé ... sous le charme, absolument ! Et clic clic ! Dans le panier !

Jean-Christophe Pucek 05/12/2011 07:46



Je suis convaincu que c'est un achat que vous ne regretterez pas, Framboise. Reviendrez-vous me dire vos impressions d'écoute ? Très beau début de semaine à vous.



Marie 03/12/2011 17:41

Magie pas encore perdue parce que je suis neuve. Je t'embrasse.

Jean-Christophe Pucek 03/12/2011 17:47



Neuve et tout sourire, j'espère ? Des bises, très chère Marie.



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