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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 16:22

 

jean baptiste oudry allegorie europe

Jean-Baptiste Oudry (Paris, 1686-Beauvais, 1755),
Allégorie de l’Europe
, 1722

Huile sur toile, 162 x 152 cm, Houston, Museum of Fine Arts
(Photographie © Brian J. McMorrow)

 

Dans l’esprit des mélomanes, les noms de Fabio Biondi et de son ensemble Europa Galante restent indissolublement liés à la musique italienne, en particulier à celle de Vivaldi dont ils furent les infatigables serviteurs dès le début des années 1990, lorsque certains musiciens de la Péninsule se reprirent à jouer leur répertoire en langue originale. À l’occasion de leur premier enregistrement pour le label agOgique, le violoniste et ses comparses ont pourtant choisi de se risquer sur un terrain où personne ne les attendait en signant une généreuse anthologie consacrée à Georg Philipp Telemann.

 

Quiconque prend le temps de se pencher sur l’immense production, hélas encore très insuffisamment explorée, de ce compositeur à propos duquel on ne rappellera jamais assez qu’il était, de son vivant, plus célèbre que ses collègues et amis actifs à Leipzig et à Londres, Johann Sébastian Bach et Georg Friedrich Händel, s’aperçoit rapidement qu’un fantastique brassage d’idiomes musicaux y est sans cesse à l’œuvre. Plus, peut-être, que beaucoup de ses contemporains, Telemann semble avoir saisi, avec cette vivacité d’esprit et cette intelligence peu communes qui transparaissent également dans ses écrits, les spécificités de chaque grand style national – principalement allemand, français et italien, à l’époque – mais aussi celles des répertoires populaires, en particulier polonais et tchèques, qu’il put côtoyer régulièrement durant son séjour à la cour de Sorau (1705-1708), son premier poste de musicien confirmé. georg lichtensteger georg philipp telemannVisiblement doué de remarquables capacités d’assimilation et de synthèse, le compositeur les digère avant de les fondre en un style à la fois cohérent et kaléidoscopique qui se révèle bien plus personnel que ce que certains musicologues, comme Philipp Spitta (1841-1894) qui le résumait abruptement à la tonalité d’ut majeur, ont bien voulu en dire. Certes, Telemann usa fort souvent des tonalités brillantes et festives d’ut et de ré majeur, mais il faut garder à l’esprit qu’elles correspondaient alors à celles qui offraient le plus de maniabilité aux instruments d’apparat que sont les trompettes et leurs fidèles accompagnatrices, les timbales, pour lesquels ses fonctions de directeur de la musique devant fournir nombre de pièces de circonstance destinées à orner les réjouissances officielles tant de Francfort-sur-le-Main (1712-1721) que de Hambourg (1721-1767), l’obligèrent très fréquemment à écrire. S’il fallait définir d’un mot la musique de Telemann, c’est certainement celui de variété qui s’imposerait le plus immédiatement à l’esprit : variété d’inspirations, comme nous l’avons vu, mais aussi variété de formes – il composa dans tous les genres pratiqués en son temps –, d’humeurs et de couleurs, cet autodidacte ayant appris à jouer de très nombreux instruments dont il connaissait parfaitement les caractéristiques.

L’anthologie que propose Fabio Biondi offre un excellent aperçu de cette richesse au travers d’un choix d’œuvres plus ou moins connues. La Burlesque de Quixotte est sans doute, aux côtés de l’inusable Wassermusik, une des Suites pour orchestre les plus interprétées de Telemann, ses qualités pittoresques et son humour la désignant comme un morceau de choix pour les musiciens. En six tableaux emplis de traits piquants que précède la traditionnelle Ouverture de style français, le compositeur y décrit quelques-unes des aventures du héros de Cervantes, de son écuyer Sancho Panza et même de leurs montures, s’attachant à dépeindre les états d’âme des personnages, vaine rêverie amoureuse du premier, mauvaise humeur du second, et leurs péripéties, comme la charge contre les moulins à vent menée presto. jean raoux jeune fille jouant avec oiseauPartie intégrante de la célèbre Tafelmusik (Musique de table), recueil publié en 1733 avec un succès proprement européen, le Concerto pour trois violons en fa majeur avoue, comme le nettement moins couru Concerto pour deux violons en ut majeur, la dette de l’Allemand envers la musique de Vivaldi, particulièrement dans des mouvements extrêmes dont la vivacité ensoleillée sonne parfois plus italienne que nature. Assez peu souvent interprété en dépit d’un enregistrement, il y a une dizaine d’années, signé Reinhard Goebel, le Concerto pour alto en sol majeur regarde, lui aussi, vers la Péninsule, mais c’est la manière de Corelli, pour lequel Telemann professait une sincère admiration, qu’il adopte tant par sa structure de sonata da chiesa (sonate d’église) caractérisée par l’alternance lent-vif-lent-vif de ses mouvements, que par son atmosphère à la vivacité que tempère la recherche d’un équilibre sans ostentation. Ayant déjà fait l’objet d’une lecture dirigée par Simon Standage au début des années 1990 (Chandos), la Suite « La Changeante » ne fait malheureusement pas partie des plus fréquentées de son auteur, alors que les permanents changements d’humeur de ses différentes parties, toutes écrites dans une tonalité différente, en font un petit bijou d’expressivité où l’humour le dispute à une sensibilité qui surprendra ceux qui pensent toujours que Telemann est un musicien décoratif pour ne pas dire superficiel.

Comme je l’ai écrit en préambule de cette chronique, personne n’attendait Fabio Biondi et Europa Galante (en photographie ci-dessous) dans un répertoire où ils s’étaient, jusqu’ici, fort peu risqués. La surprise est de taille car leur prestation y est d’un niveau qui tutoie constamment l’excellence, faisant jeu égal, dans une esthétique plus souple et souriante, avec Goebel dans le Concerto pour trois violons et celui pour alto, et prenant la tête de la discographie du Concerto pour deux violons, mais surtout de La Changeante, dont il envoie la vision de Standage, il est vrai assez peu excitante, aux oubliettes, et de la Burlesque de Quixotte, en dépit de la belle version récente des Esprits Animaux, saluée ici-même. Les habitués de l’ensemble italien retrouveront, tout au long de cet enregistrement, les qualités qu’ils lui connaissent, son dynamisme souvent trépidant, sa capacité à creuser les contrastes, à aiguiser les angles et à faire jaillir de toutes parts l’étincelle du théâtre, Europa Galante © Ana de Labramais aussi un sens inné du chant ainsi qu’un goût pour une riche palette de couleurs et une sensualité sonore qui préservent ses lectures de la sécheresse. Mais il semble également que de nouvelles qualités viennent s’y ajouter et on notera, par exemple, la totale propreté technique du jeu des musiciens ou le véritable esprit d’ensemble qui règne entre eux et aboutit à une sensation d’équilibre aussi indiscutable que remarquable dans chaque œuvre abordée ; les détracteurs de Fabio Biondi chercheront ici en vain le moindre effet gratuit ou excès de narcissisme qu’ils ont pu lui reprocher par le passé. Sans rien abdiquer de sa nature, le musicien ne joue jamais la surenchère lorsqu’il apparaît en soliste et conduit ses troupes avec une fermeté de trait et une intelligence (quel humour dans la Burlesque de Quixotte, quel sens de la caractérisation dans la Changeante !) réellement réjouissantes. Est-ce un des effets positifs de l’éloignement de leur répertoire coutumier et des structures de la multinationale qui édite normalement leurs disques et dont on peut douter qu’elle leur aurait octroyé de pouvoir réaliser celui-ci ? Toujours est-il qu’Europa Galante et son bouillant violoniste de chef font ici preuve d’une maîtrise et d’une envie également indéniables, qu’ils mettent au service de la musique de Telemann avec une simplicité et une convivialité encore renforcée par une prise de son aussi précise que parfaitement naturelle.

incontournable passee des artsJe vous recommande donc sans aucune hésitation ce disque parfaitement réussi qui, outre le plaisir qu’elle procurera aux familiers du compositeur, constitue peut-être une des meilleures anthologies actuellement disponibles pour qui souhaiterait se familiariser avec son univers avant d’aborder l’exploration de ses recueils constitués, comme la Tafelmusik ou les Quatuors parisiens, pour n’en citer que deux. Fabio Biondi a été bien inspiré de faire confiance au jeune label agOgique pour publier cet enregistrement, car il semble y renouer avec la spontanéité et l’évident plaisir de jouer qui avaient tant séduit lorsqu’il avait fait ses premiers pas, au début des années 1990, chez Opus 111. On espère vivement que cette collaboration, à laquelle mélomanes et musiciens ont visiblement tout à gagner, va se poursuivre dans les années à venir, tant le premier fruit qu’elle nous offre se révèle savoureux.

 

telemann quixotte la changeante europa galante fabio biondiGeorg Philipp Telemann (1681-1767), Quixotte & La Changeante : Concerto pour trois violons en fa majeur TWV 53 :F1, Burlesque de Quixotte en sol majeur TWV 55 :G10, Concerto pour alto en sol majeur TWV 51 :G9, Concerto pour deux violons en ut majeur TWV 52 :C2, Suite « La Changeante » en sol mineur TWV 55 :g2

 

Europa Galante
Fabio Biondi, premier violon & direction

 

1 CD [durée totale : 71’57”] agOgique AGO005. Incontournable Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Concerto pour trois violons en fa majeur : [I] Allegro

2. Burlesque de Quixotte : [VI] Le Galop de Rossinant alternt. avec seqüent.

3. Concerto pour alto en sol majeur : [I] Largo

4. Suite « La Changeante » : [IV] Menuets I & II

 

Illustrations complémentaires :

Georg Lichtensteger (1700-1781), Portrait de Georg Philipp Telemann, c.1745 (détail). Burin, 25 x 17 cm, Paris, Bibliothèque Nationale de France.

Jean Raoux (Montpellier, 1677-Paris, 1734), Jeune fille jouant avec un oiseau, 1717. Huile sur toile, 114,9 x 87,9 cm, Sarasota (Floride), The John and Mable Ringling Museum of Art

La photographie d’Europa Galante est d’Ana de Labra. Elle appartient au label agOgique que je remercie de m’avoir autorisé à l’utiliser.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Nicole Pistono 14/07/2012 10:34


Cher Jean-Christophe,


Après avoir écouté, souvent sans discontinuer, ce CD, je viens de relire ton billet et je suis frappée une fois de plus par la finesse de ton analyse.


Que dire? Pour moi ce disque est "gourmand". Le Telemann que tu nous évoques si bien devait être gourmand de vivre. Les musiciens d'Europa Galante semblent avoir abordé ce répertoire avec une
joie de jouer, qui peut aussi se nommer "gourmandise". Quant à moi, j'ai découvert qu'on pouvait déguster la musique avec gourmandise. Toutes ces mélodies qui me restent dans la tête (hum! La
reveille de Quixotte, hum!, La couche de Quixotte, etc.) et ce plaisir des variations de La Changeante...


A conseiller pour les jours de pluie et (ou) de cafard! Et vive le label agOgique et ses prises de son!


A très bientôt aux Méridiennes.


Nicole

Jean-Christophe Pucek 15/07/2012 16:04



Je pense que le terme de gourmandise que tu as utilisé convient parfaitement à ce disque, chère Nicole, et je tombe parfaitement d'accord avec toi quant à l'appétit de vivre de Telemann qui est
sans nul doute responsable de l'ultime floraison créatrice que l'on observe à la fin de sa vie, avec son assez incroyable suite de chefs-d'œuvre.


Avec un peu de recul, il me semble que ce qui rend ce disque terriblement attachant est justement la capacité qu'ont Fabio Biondi et ses musiciens de mettre en valeur les trouvailles de Telemann
et de montrer à quel point il était capable en quelques notes, de dresser un portrait en musique ou de trousser une mélodie immédiatement mémorisable. Du grand art, mine de rien, que ce don
particulier pour dire beaucoup avec une grande économie de moyens, que l'on retrouve également chez Haydn.


Merci à toi pour ce commentaire et à très bientôt pour de nouveaux échanges, « en direct » cette fois-ci.



Henri-Pierre 13/07/2012 09:44


Eh eh...


pas tombé dans l'oreille d'un sourd :-)

Jean-Christophe Pucek 13/07/2012 13:24



Mais j'espère bien car, comme tu t'en doutes, l'allusion était tout sauf innocente



Henri-Pierre 12/07/2012 16:48


Sans oublier le cabinet des singes du bel hôtel Rohan...

Jean-Christophe Pucek 13/07/2012 08:27



Il y aurait sans doute quelque chose d'intéressant à faire sur le thème de la singerie au XVIIIe siècle



Framboise 23/06/2012 17:53


En vente à Rouen "Singes musiciens" , un tableau de Bristow . Comme dans le tableau d'Oudry, beaucoup de désordre parmi les instruments (et le reste des objets) dans une scène d'auberge
caricaturale . Cela rappelle la mode au XVIII° des figurines grotesques de singes musiciens d'aileurs.

Jean-Christophe Pucek 23/06/2012 19:18



C'est amusant que vous me parliez de tableaux « à singes », Framboise, car j'en ai également découvert un très bien cette semaine, conservé au Musée Carnavalet : Le Conseil des singes ou Les
Politiques aux Tuileries d'Alexis Peyrotte (ou Peyrot, 1699-1769). Un régal



laurentp 12/06/2012 10:22

c'est une Minerve dont le cou est bien visible aussi.

Jean-Christophe Pucek 13/06/2012 08:38



Autant d'indices qui nous font lui dire : « rendez-vous, vous êtes cernée », cher Laurent



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