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11 juin 2012 1 11 /06 /juin /2012 10:51

 

anthonius leemans nature morte weckelyke mercurius

Anthonius Leemans (La Haye, 1631-Amsterdam, 1673),
Nature morte au Weckelyke Mercurius
, 1655

Huile sur toile, 78 x 72 cm, Amsterdam, Rijksmuseum

 

Toute règle souffre des exceptions. En créant, il y a quelques semaines, la rubrique Jalons, je lui ai assigné pour mission de raviver la mémoire de disques au bas mot trentenaires ayant marqué leur époque. Le coffret qu’édite aujourd’hui Alpha en hommage à Gustav Leonhardt, mort le 16 janvier 2012, sera la première entorse à cette règle (il y en aura d’autres), car si les enregistrements qu’il contient ont été réalisés entre juin 2001 et mai 2007, leur valeur testamentaire est telle qu’il ne pouvait trouver sa place ailleurs qu’ici.

 

Gustav Leonhardt a gravé, estime-t-on, quelque deux cents disques, constituant un legs à l’importance artistique et historique capitale, ces deux domaines étant, chez lui, indissolublement liés, dont les plus de cinq heures de musique réunies ici représentent l’ultime floraison, rendue possible par la relation de confiance qui s’était établie entre le musicien et le directeur artistique du label Alpha, Jean-Paul Combet. Outre le bonheur d’y voir reparaître la splendide anthologie enregistrée à l’orgue Dom Bedos-Pascal Quoirin de l’abbatiale Sainte-Croix de Bordeaux qui avait disparu du catalogue, ce coffret offre une manière de concentré de tous les univers abordés par le maître, à l’exception de la musique de chambre, un point de départ autant qu’un achèvement, une invite à remonter le temps pour découvrir les multiples facettes d’un art exigeant et singulier. En dehors de la péninsule ibérique, aucun élément ne manque au panorama de 150 ans de musique européenne qui, à la manière d’un Grand Tour idéal conduisant de l’Angleterre encore renaissante de William Byrd (c.1542-1623) à la Saxe du baroque finissant de Johann Sebastian Bach (1685-1750), en passant par la France des Couperin (Louis et François) et l’Italie de Frescobaldi, déploie devant nos yeux ses paysages contrastés.

Ce sont, bien entendu, les claviers qui règnent en majesté sur cette anthologie et, par chance, dans toute leur diversité, puisque s’y succèdent des clavecins de facture néerlandaise, française, allemande ou italienne, mais aussi le claviorganum et l’orgue. Cette variété d’instruments permet d’apprécier pleinement la capacité qu’avait Leonhardt, en fin connaisseur des possibilités de chacun d’eux, à tirer parti de leurs moindres particularités pour les intégrer pleinement à sa vision de chaque pièce. Tout au long des quatre premiers disques, on reste durablement fasciné par sa capacité de caractérisation mais aussi sa hauteur de vue qui, en se conjuguant, permettent de faire saillir l’unicité de chaque morceau sans jamais verser dans l’anecdote, son sens de l’architecture qui contient l’ornement dans son rôle sans jamais l’autoriser à devenir envahissant, et son éloquence permanente, qu’elle soit au service de vastes compositions exigeant du souffle ou de plus humbles miniatures, dont l’égale attention dans le traitement est révélatrice de l’humilité d’un immense musicien devant la musique elle-même. anthonius leemans nature morte weckelyke mercurius detailPartout, on retrouve la même noblesse de ton, la même concentration, le même refus de l’effet facile et de la gesticulation, que Leonhardt tenait pour des manifestations de vulgarité, mais aussi une vie qui palpite à chaque mesure en ménageant toujours une légère incertitude sur ce qui va suivre ; le maître, guidé par son respect du texte et sa parfaite connaissance du contexte dans lequel il s’inscrit, nous convie à le suivre sans jamais nous dévoiler complètement où il nous conduit, et ne cesse de nous surprendre, de nous questionner, de tromper nos attentes et nos certitudes pour nous faire redécouvrir même les œuvres que nous croyions bien connaître. Même le volume consacré aux cantates profanes de Bach hélas entaché, malgré un excellent orchestre, par des solistes majoritairement insuffisants (comment peut-on confier des œuvres de cette qualité à un contre-ténor aussi fade qu’approximatif et à une soprano si acide et criarde ?) et des choix de tempos pas toujours heureux, en particulier dans les chœurs, a des choses à nous apprendre, ces imperfections ne devant pas faire oublier la qualité d’une analyse toute entière mise au service de la compréhension intime et de la transmission des œuvres d’un compositeur qui fut plus qu’un sujet d’étude, le compagnon de toute une vie.

Au-delà d’un objet discographique séduisant et incontournable, malgré une certaine désinvolture éditoriale, ce coffret possède une immense valeur testimoniale qui le rend profondément émouvant. Les amateurs de lueurs mortifères chercheront en vain la moindre méditation faite sur ma mort future, pour emprunter à Froberger le titre d’une de ses Suites, dans cette somme, car à chaque mesure, que l’atmosphère soit joyeuse ou recueillie, c’est bien le même amour de la vie qui y éclate, sans fanfaronnade ni vaine agitation, mais avec l’éclat rassérénant de l’évidence.

 

gustav leonhardt last recordings alpha 815 3760014198151Gustav Leonhardt (1928-2012), The last recordings. Œuvres de François Couperin, Abraham van den Kerckhoven, Johann Kaspar Ferdinand Fischer, Georg Muffat, Louis Marchand, John Blow (disque 1+), Girolamo Frescobaldi & Louis Couperin (disque 2), Hans Leo Hassler, Nicholas Strogers, William Byrd, John Bull, Orlando Gibbons, Johann Pachelbel, Johann Christoph Bach, Christian Ritter, Johann Sebastian Bach (disque 3*), William Byrd (disque 4), Johann Sebastian Bach, Cantates profanes BWV 30a et 207 (disque 5)

 

Gustav Leonhardt, clavecins, claviorganum*, orgue Dom Bedos-Pascal Quoirin de l’abbatiale Sainte-Croix de Bordeaux+

 

Disque 5 : Monika Frimmer, soprano, Robin Blaze, contre-ténor, Markus Schäfer, ténor, Stephan MacLeod, basse
Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles
Café Zimmermann
Gustav Leonhardt, direction

 

Enregistré en juin 2001 en l’abbatiale Sainte-Croix de Bordeaux [disque 1 : 57’35”], en février 2002, février 2003 et novembre 2004 en la chapelle de l’hôpital Notre-Dame de Bon Secours à Paris [disque 2 : 66’29”, disque 3 : 70’17”, disque 4 : 52’15”], et en mai 2007 en l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache (Aisne) [disque 5 : 72’46”]. Ces cinq disques ont été réédités en 2012 par Alpha sous référence Alpha 815 dans un coffret qui peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Girolamo Frescobaldi : Toccata Ottava (1615)
Clavecin italien de Martin Skowroneck

2. Johann Sebastian Bach : Angenehmes Wiederau, cantate BWV 30a :
Aria « Willkommen im Heil, willkommen in Freuden »
(basse, cordes & basse continue)

3. François Couperin : Messe propre pour les couvents :
Élévation – Tierce en taille
Orgue Dom Bedos-Pascal Quoirin

 

Des extraits de chaque plage peuvent être écoutés ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Jalons
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commentaires

sam 20/06/2012 18:22


pas tout à fait les derniers enregistrements puisque le dernier est un Forqueray paru pour Early Music Russia ....

Jean-Christophe Pucek 21/06/2012 17:24



Vous avez tout à fait raison, Sam, je pensais en toute bonne foi que ce récital Forqueray était contemporain des derniers disques enregistrés pour Alpha, mais Jean-Paul Combet m'a dit que ce
n'était pas le cas.


Merci pour cette précision.



Mireille Newman 15/06/2012 08:49


Pas de commentaire musical car j'en suis incapable pour vous informer  que tout fonctionne très bien pour moi sur "Passée des Arts"


Bien amicalement,


Mireille

Jean-Christophe Pucek 21/06/2012 17:00



Je suis ravi que tout fonctionne parfaitement pour vous dans la réception des notifications de publication des articles, Mireille, et je vous remercie bien sincèrement pour votre fidélité, qui
m'honore, à Passée des arts.


Bien amicalement,


Jean-Christophe



Marie 12/06/2012 20:06


Couperin dans cet extrait incite à la méditation et accompagnerait fort bien le recueillement à l'heure de la séparation (terrestre).

Jean-Christophe Pucek 13/06/2012 08:39



Ce n'est pas totalement par hasard que je l'ai choisi et placé à cette position-ci, chère Marie



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