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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 11:17

Bernardo Bellotto (Venise, c.1720/21-Varsovie, 1780),
Vienne, la Lobkowitzplatz
, 1759-1760.
Huile sur toile, Vienne, Kunsthistorisches Museum.


La chaleur qui règne sur Vienne fait peser depuis quelques jours une chape de torpeur qui écrase bêtes et hommes. L'imposant Reutter ahane comme un bûcheron en gravissant les escaliers qui conduisent à la mansarde. Le jeune garçon, mine de chien famélique plus habitué à se nourrir des reliefs qui traînent à l'office qu'à s'engraisser à la table des puissants, le suit sans bruit et la mine grave qu'il affiche pour la circonstance jure avec l'éclat ironique de son regard quand il envisage le postérieur déjà rebondi de ce maître jeune encore, mais doté d'une autorité que nul ne se risquerait à contester, qui peine à se soulever jusqu'à l'ultime palier. Pourquoi lui, ce Reutter si habile qui s'est imposé dans tous les esprits qui comptent comme le seul digne successeur de cette vieille barbe de Fux, a-t-il cédé aux instances de la veuve Waller quand celle-ci, aux premières heures du jour, est venue au chapitre de la cathédrale le supplier d'accéder à une curieuse demande ?

« Ce sera miracle s'il passe la journée, votre Excellence. C'est ce que m'a laissé entendre Todträger, médecin dont vous connaissez sans doute la sûreté de diagnostic.

- Il est très vieux ? » demande Reutter en engloutissant bruyamment un juteux quartier de pêche.

« Sans doute, votre Excellence. Il est très pâle, il tousse sans cesse et s'agite comme s'il manquait d'air. Ca fait bien une semaine qu'il n'a plus quitté son lit, il ne mange quasiment pas mais boit beaucoup.

- Et il vous a demandé de la musique ? s'étonne l'Excellence.

- C'est ce que j'ai compris. Vous savez, il parle peu et ce n'est pas toujours facile de saisir ce qu'il tente de baragouiner dans notre langue. Il n'est pas d'ici, comme je vous l'ai dit. Mais s'il est possible à votre Excellence d'offrir un peu de joie à un pauvre homme qui va mourir si loin de chez lui... »

Reutter semble réfléchir, du moins son regard se perd-il dans une sorte de vague qui pourrait presque laisser croire que cette histoire l'émeut.

« J'aviserai. Que Dieu récompense votre miséricorde. Maintenant veuillez me laisser, j'ai quelques affaires à régler qui ne sauraient souffrir plus de délai », grommelle-t-il en se levant de son confortable fauteuil. C'est tout Reutter, ça. Son appétence pour des biens tout terrestres et son ambition acharnée lui ont fait une carapace si épaisse que lorsque d'aventure l'homme sensible qu'il est aussi se manifeste, c'est toujours sous le masque bougon, hautain, ou colérique suivant les situations, de celui qui a un rang à tenir.


Dans la chambre règne une odeur écœurante encore renforcée par la touffeur, mélange de relents de tisane et de sueur morbide de mauvais augure. L'homme, à qui l'hôtesse a charitablement donné quelques coussins pour surélever sa tête, donne une impression poignante de fragilité, avec sa peau parcheminée et sa respiration sifflante. Todträger a raison, les heures de ce moribond sont sans nul doute comptées. Pourtant, lorsqu'il semble se rendre compte de la présence du jeune garçon, resté prudemment dans l'ombre de son maître, et qu'il s'aperçoit qu'il tient un violon à la main, son regard s'éclaire subitement.

« Maestro, se risque enfin Reutter d'une voix curieusement étranglée et dans un italien chancelant, madame Waller est venue me voir ce matin. Je suis désolé de ne pouvoir mieux répondre à votre demande, mais tous mes garçons sont requis, sauf celui-ci, qui, grâce à Dieu, chante passablement et sait aussi un peu frotter l'archet.

- Me jouerais-tu quelque chose, petit ? » répond le malade dans un allemand aussi approximatif qu'étonnamment chantant, après avoir, de la tête, fait révérence au maitre de chapelle encore suant. Le garçon ne bouge pas.

« Allons, Sepperl, ne sois pas timide, l'encourage Reutter d'un ton ferme, joue pour Monsieur cet air que tu m'as fait entendre tout à l'heure. »

Les premières notes sont un peu hésitantes, mais, très rapidement, naît sous l'archet du garçon, dont le regard ne quitte pas un instant l'homme alité, une mélodie aux accents fortement populaires, qui s'alanguit, s'emballe, puis s'apaise à nouveau pour s'éteindre dans un imperceptible frisson.

« C'est bien, mon enfant, murmure l'homme dans un sourire, maintenant, chanterais-tu ? »

Alors Sepperl chante. Sa voix claire, moins angélique, peut-être, que celle de son plus jeune frère, mais plus experte à rendre les inflexions du texte, emplit l'espace de la mansarde et suspend le temps d'un Ave Regina d'une ineffable douceur, une caresse faite prière. Reutter s'est assis sur l'unique chaise de la pièce que son embonpoint naissant menace de briser ; jamais il n'avait entendu son élève chanter avec autant de ferveur, il lui semble même que c'est la première fois qu'il entend vraiment le son de sa voix. Sur le visage de l'homme sinuent deux sillons humides.

« Monsieur, dit-il en rassemblant ses forces, soyez remercié d'être venu jusqu'ici et du plaisir que vous m'avez donné. Ce garçon a du talent. Il ne sera sans doute jamais un grand violoniste, sa voix se brisera quand il deviendra un homme, mais il sait naturellement comment construire et conduire une mélodie qui touche le cœur. Prenez grand soin de lui et que Dieu vous garde. Faites-le venir à moi, puis, en repartant, demandez à madame Waller d'aller chercher un prêtre. »

Avec une tendresse inhabituelle, la main rugueuse de Reutter guide Sepperl près du lit.

« Mon garçon, je vais mourir et tu m'as sans doute donné ma dernière joie. Continue d'apprendre, cultive les dons qui sont en toi et tu deviendras un grand musicien. Merci et que celle que tu as si bien chantée te protège et te bénisse comme je le fais à cet instant. »


Madame Waller attendait les visiteurs à l'ombre de la cour intérieure.

« Comment est-il, votre Excellence ?

- Il est à la dernière extrémité et demande un prêtre. Ne vous donnez pas la peine de sortir, je vous en envoie un.

Onze heures sonnent à la cathédrale Saint Étienne, toute proche de la Kärntner Strasse au bout de laquelle se trouve la maison de la veuve.

« Votre Excellence, ce garçon est si pâle !

- Il en verra d'autres. Quel est le nom de votre mourant, que je puisse l'indiquer au desservant ? »

- Vivaldi. Antonio Vivaldi. »


Antonio Vivaldi est mort à Vienne et y a été enterré le 28 juillet 1741, après le service funèbre d'une extrême simplicité réservé aux indigents, avec toutefois six porteurs de torches et six petits chanteurs. Même si aucun document ne l'atteste, il est tout à fait possible d'imaginer que parmi ces derniers se trouvait le tout jeune Joseph Haydn, alors âgé de neuf ans, que Georg Reutter (le Jeune, 1708-1772), maître de chapelle de la cathédrale Saint Étienne depuis 1738, anobli en 1740, maître de chapelle impérial officiellement en 1769, mais, dans les faits, dès 1751, avait fait venir à Vienne sans doute en 1740, après avoir remarqué ses talents lors d'une visite chez Mathias Franck (1708-1783), cousin éloigné de Haydn. Ce « cousin Franck » avait accueilli le tout jeune Joseph, alors âgé d'environ cinq ou six ans, à Hainburg où il était directeur d'école, fonction qui, outre l'enseignement des matières académiques, incluait la responsabilité du chœur et des instrumentistes municipaux. C'est très probablement Franck qui a appris à Haydn les rudiments du chant et du violon.

Si les personnages cités dans les lignes ci-dessus, à l'exception du médecin Todträger, ont tous existé (Sepperl est le diminutif autrichien courant de Joseph), l'histoire qui y est contée est, bien entendu, de pure fiction. Joseph Haydn a cependant étudié à Vienne, peut-être dès 1753, auprès d'un compositeur italien, le napolitain Nicola Antonio Porpora (1686-1768), grand spécialiste de musique vocale, qui devait quitter la capitale autrichienne en 1757 pour rejoindre Naples où il mourra dans la misère. Les pièces vocales de Haydn datables de cette époque d'apprentissage qui sont parvenues jusqu'à nous portent indubitablement les traces de la vocalité et des ornements musicaux à l'italienne, passage de témoin entre deux esthétiques, celle du baroque tardif et du classicisme naissant. Ainsi en est-il de cet Ave Regina des années 1750, que je vous ai proposé d'entendre ici dans une version avec chœur d'enfants, œuvre dont l'authenticité a jadis été contestée, les copies qui la préservent ne comportant que le nom « Haydn » sans indication de prénom, mais que les spécialistes s'accordent maintenant à attribuer à Joseph plutôt qu'à son frère Michael.


Joseph Haydn (1732-1809), Ave Regina pour soprano, chœur, cordes et basse continue en la majeur, Hob. XXIIIb.3.


Marie-Claude Vallin, soprano.
L'Archibudelli. Bob van Asperen, orgue.
Tölzer Knabenchor.
Bruno Weil, direction.


Œuvres sacrées. 1 CD Sony « Vivarte » SK 53368. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Saisons Haydn
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commentaires

Edith 29/07/2012 17:30


C'est le début d'un film qu'il faudrait tourner, d'un roman qu'il faudrait poursuivre. Quelle belle scène que ce dernier concert de fortune avant la mort d'un si grand Maître.

Jean-Christophe Pucek 30/07/2012 12:26



C'est un peu ainsi que j'ai conçu ces quelques lignes, Édith, comme le début de quelque chose qu'il faudrait continuer à écrire. Peut-être qu'un jour ceci sera fait par quelqu'un qui aura ce
talent.


Merci pour votre commentaire.



Henri-Pierre 03/06/2012 18:07


Je me souviens cette période où, avec ta connaissance pointue et avisée des contextes historiques de tes chers musiciens,  tu bâtissais des fictifs probables, comme Marguerite Yourcenar.
Il n'y eût que deux commentaires ?
Il me semble pourtant, tant ce texte m'avait ému, que j'avais dû en dire quelque chose. Ou alors en avions-nous devisé ?
Quoi qu'il en soit, la douceur de ce testament d'affection m'émeut toujours autant.

Jean-Christophe Pucek 04/06/2012 09:43



Ce texte avait été repiqué de mon ancien blog, c'est peut-être pour cette raison qu'il y avait eu peu de commentaires. Il ne me semble pas me souvenir que nous en avions parlé hors ligne et je
suis heureux de lire que ce petit texte t'ait plu. J'aime à imaginer que si la rencontre entre ces deux hommes a eu lieu, elle ait pu ressembler à celle que je décris.


Merci pour ton commentaire.



Jean-Christophe 14/03/2009 12:57

Bien sûr, chère Marie, que je te révèlerai ce "secret" qui n'en est pas un bien mystérieux. Dois-je voir dans cette question l'ébauche d'un projet que tu serais en train de former ?

Marie 14/03/2009 12:21

Pour un passage de témoin, pourras-tu me révéler le mystère des incrustations musicales - le lecteur et les extraits dont l'écoute me comble ?

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