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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 16:06

Angelika Kauffmann (Chur, Suisse, 1741-Rome, 1807),
Portrait de femme en vestale
, sans date
Huile sur toile, Dresde, Gemäldegalerie Alte Meister

 

Ma belle amie,

Je ne doute pas un instant que vous serez fort surprise lorsque le brave Liebesbrief, qui a la bonté d'aller courir par les rues de la ville simplement pour m'obliger, vous remettra tout à l'heure ces quelques mots. Il eut été imprudent que je m'en chargeasse moi-même car j'imagine sans peine de quels regards soupçonneux on m'aurait abreuvé en me voyant m'absenter pour la soirée, tout bouleversé et la mine aussi sombre que mon habit. C'est donc enfermé dans ma chambre que je passerai la longue soirée qui s'annonce et que ne viendra probablement pas interrompre le bienfaisant sommeil.

Demain... oh, quand je pense à demain, la tristesse qui m'obsède soulève ma poitrine et fait ruisseler mes larmes tandis que je maudis la cruauté du destin qui veut que nous soyons séparés ! Je voudrais m'enfuir au bout du monde, me terrer dans quelque antre inaccessible pour y finir ma misérable existence loin de tout ce qui me rappelle le bonheur qui m'est désormais interdit. Mais Dieu lui-même semble avoir résolu de me mettre à la torture jusqu'au bout et de transmuer en poison pernicieux le petit talent qu'il m'a accordé pour la musique. Comment, en effet, aurais-je pu ne pas accéder à la requête de vos parents, eux qui m'ont si généreusement honoré de leur hospitalité lorsque, chassé de la cathédrale avec des haillons sur le dos pour seul viatique, ma seule préoccupation fut longtemps de trouver un morceau de pain à dévorer et un abri précaire pour y passer la nuit ? C'eut été de ma part une preuve sensible d'ingratitude. Aussi, bien que demain ne provoque en moi qu'une indicible horreur, je tiendrai vaille que vaille ma place dans la tribune pour diriger le concerto et le Salve que j'ai composés expressément pour la cérémonie, pour ne pas dire pour vous.

Nous aurions été heureux, ma tendre Thérèse, nous aurions connu un bonheur sans nuages si vos parents ne vous avaient contrainte à prendre pour époux celui qui ne vous donnera jamais autant de tendresse que je vous en réservais. Mais l'implacable sentence est tombée et « pour le confort de leur âme », ainsi qu'ils l'ont dit, on vous a forcée à vous éloigner de moi, dont l'unique vœu était de vous chérir pour le reste des jours que nous aurions partagés. Nous avons tant pleuré, vous et moi, lorsque notre rêve s'est brisé. Peste soit des basses raisons qui empêchent deux jeunes personnes qui éprouvent l'une pour l'autre la plus sincère inclination de la couronner par les liens du mariage ! Que n'ai-je une situation qui offrirait plus d'aplomb à mes vingt-quatre ans, que n'ai-je les appuis qui me permettraient de vous soustraire, de gré ou de force, au sinistre sort que l'on vous prépare ! Mais, en agitant tous ces souvenirs et ces pensées, voici que sanglots et larmes me submergent de nouveau.

J'ai mis dans le Salve qui sera joué demain toute la science que j'ai acquise jusqu'à maintenant auprès de ceux qui ont bien voulu m'instruire, mais j'y ai déposé bien plus que ceci, mon amie. Je l'ai voulu débordant d'autant de tendresse qu'il est loisible d'en user dans une pièce sacrée, j'ai désiré que la voix seule du premier air glisse comme une caresse lumineuse sur un fond de cordes soupirantes, j'ai souligné les mots vita et dulcedo par des modulations pour que vous entendiez que vous demeurez ma vie et ma douceur. Puis, dans le second air, j'ai brisé l'exultation de l'assemblée en faisant entrer adagio la soliste et en lui faisant descendre pas-à-pas la gamme sur les mots « gémissant et pleurant dans cette vallée de larmes » afin que nul n'ignore que ceux qui, séparés, seront dorénavant solitaires, pleurent quand ceux qui les ont condamnés se réjouissent. Je ne vous dévoile pas tout ; la musique parle à ceux qui savent l'écouter, et je suis certain que vous entendrez le message que je vous délivre à travers elle.

Hélas, il est temps pour moi de confier cette lettre à Liebesbrief que j'entends piaffer d'impatience à ma porte, lui qui, une fois qu'il vous aura remis ce pli, pourra s'en aller retrouver sa petite femme qui l'attend au logis. Demain, lorsque les grilles du couvent se refermeront à jamais sur votre chère vie, puissent les notes que je vous adresse vous redire éternellement à quel point je vous aimais et suis à jamais,

votre Joseph.

De Vienne, ce 11 mai 1756.

 

La chronologie de la vie de Joseph Haydn à Vienne après son congédiement du chœur de la cathédrale Saint Étienne, traditionnellement situé au mois novembre 1749 à la suite de la mue de sa voix, demeure extrêmement imprécise. Les témoignages à peu près fiables sur cette période, dont celui du compositeur, convergent tous, en revanche, pour la décrire comme un temps de grande précarité qui confinait à la misère. C'est très probablement chez le ténor Johann Michael Spangler (c.1720/21-1794) qu'il trouva d'abord refuge, avant de recevoir une aide matérielle d'un juge de paix viennois nommé Anton Buchholz qui lui permit de s'installer dans une mansarde de la Michaelerhaus, sur le Kohlmarkt. Si le séjour de Haydn au sein de la famille du perruquier Johann Peter Keller (c.1690-1771) ne fait guère de doute, sa date est, en l'état actuel des recherches, impossible à préciser. Il me semble néanmoins cohérent de le placer entre 1750, année de la naissance du second enfant du couple Spangler, et 1751-52 environ, époque de création de Der krumme Teufel (Le diable boiteux, Hob. XXIXb.1a), premier opéra de Haydn, dont rien ne subsiste mais qui semble néanmoins avoir connu un réel succès, 1753 au plus tard, lorsque le jeune compositeur gravite dans l'entourage de Porpora (voir le billet Passage de témoin).

Les Keller, qui vivaient dans une aisance certaine, avaient, entre autres enfants, deux filles, Maria Anna (1729-1800), sur laquelle nous reviendrons ultérieurement, et Thérèse (1733-1819). S'il faut accorder quelque crédit aux écrits de Griesinger, un des trois premiers biographes de Haydn, ce dernier donna des leçons de musique à Thérèse, dont il finit par tomber amoureux. Cependant, pour des raisons qui demeurent obscures, les parents de la jeune fille la forcèrent « pour leur confort spirituel », ainsi qu'ils le déclarèrent, à prendre le voile, ce qu'elle fit le 8 avril 1755. Le 12 mai 1756, Thérèse Keller prononça ses vœux au couvent des Clarisses de Vienne. Pour l'occasion, Haydn composa au moins deux œuvres, le Salve Regina en mi majeur, le Concerto pour orgue et orchestre en ut majeur (Hob. XVIII.1), et peut-être le Double concerto pour violon et orgue en fa majeur (Hob. XVIII.6), son unique œuvre de ce type. On ne possède aucun témoignage direct sur les sentiments des deux jeunes gens, mais deux faits en disent long sur la réalité de leur attachement. Thérèse, qui fut religieuse jusque dans les années 1780, se fit, en effet, appeler dorénavant sœur Josepha, tandis que Haydn conserva précieusement les manuscrits autographes du Salve et du Concerto, les plus anciens que nous possédions de sa main, sur lesquels il porta, en 1803, la date de 1756. Alors que dans les dernières années de sa vie, sa mémoire lui faisait de plus en plus cruellement défaut, le souvenir de cet amour de jeunesse semble être resté jusqu'au bout profondément ancré en lui.

Joseph Haydn, Salve Regina en mi majeur pour soprano, chœur, cordes et basse continue, Hob. XXIIIb.1

1. Salve Regina

2. Ad te clamamus

3. Eia ergo

4. Et Jesum benedictum

5. O clemens, o pia


Ann Monoyios, soprano
Tölzer Knabenchor
L'Archibudelli
Bruno Weil, direction


Œuvres sacrées. 1 CD Sony « Vivarte » SK 53368 (indisponible)

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Saisons Haydn
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commentaires

Lou 06/06/2012 11:33


Les amours contrariés sont toujours bien tristes... et l'art gagne de la force avec cette fragilité... 
Je me sens une petite élève en lisant vos billets, Jean-Christophe.
Merci! 

Jean-Christophe Pucek 06/06/2012 14:34



Bien souvent, l'art a besoin de ces situations de tristesse ou de tension pour se nourrir, Lou, et je crois que c'est une raison supplémentaire d'admirer les créateurs. Et je vous rassure, je
suis, moi aussi, un petit élève devant ceux qui, tous les jours, m'apprennent ce que je partage ensuite ici.


Un bien sincère merci à vous.



Dominique Rybakov 05/06/2012 16:01


Le sacrifice de la cadette au profit de l'aînée, Maria Anna... L'Histoire retiendra la musique salvatrice.

Jean-Christophe Pucek 05/06/2012 16:36



Haydn n'en a jamais beaucoup parlé et c'était un vieux monsieur quand il l'a fait, mais j'imagine le déchirement que ça a dû être pour lui.



Jean-Christophe 15/03/2009 07:56

Le termes de "vieilleries", chère Marie, était une provocation, car, plus j'avance, plus je me dis que ce que d'aucuns considèrent comme des choses dépassées, désuètes, possède au fond plus de pertinence que nombre de créations si joliment "modernes".
Qu'attend la vestale ? Peut-être la pluie dorée qui la délivrera de sa prison ?

Marie 14/03/2009 20:32

Gracieuse vestale qui patiente .. elle attend peut-être la malle-poste, le courrier ?

Marie 14/03/2009 20:30

Pour avoir quelque peu négligé le préambule, j'ai laissé passer les "vieilleries" sans réagir. Toutes les œuvres sont contemporaines de leur époque et en deviennent le témoignage au fil du temps. Quelques-unes sont des astres, les autres sont satellites et c'est le tout qui fait le cosmos.

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