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31 décembre 2009 4 31 /12 /décembre /2009 16:24

 


charles cuisin chaussée de vouldy
Charles Cuisin (Paris, 1815-Troyes, 1859),
Effet de crépuscule, environs de Troyes, la chaussée du Vouldy, sd.
Huile sur toile, Paris, Musée du Louvre.

 

Une année qui s’achève apporte nécessairement son lot de bilans et d’espoirs. Le recul sur 2009 n’est sans doute pas encore assez important pour permettre d’en dégager toutes les lignes de force, mais ce que j’en retiens, au moment où j’écris ces mots, est un fort sentiment de précarité. Une crise économique dont on essaie de nous faire croire que le plus dur est passé, de sombres manigances qui, d’une main, tentent de délivrer des brevets d’orthodoxie française tandis que l’autre s’emploie à organiser une vaste braderie de pans entiers de notre patrimoine, les résultats préoccupants d’une vaste enquête, publiée cet automne, sur les pratiques culturelles des Français, qui montrent, sans pièce à y mettre, que le public qui écoute de la musique « classique » vieillit et s’étiole – victime, à mon sens, en large partie de sa stupide morgue élitiste – tandis que la fréquentation des musées, hors grandes expositions parisiennes, s’enlise et que la lecture décline inéluctablement, les chevaux de Troie que sont le cinéma, la télévision et les jeux vidéo raflant la mise, sont autant d’éléments objectifs qui appellent, plus que jamais, à demeurer vigilant.

 

Même si vous ne suivez pas spécifiquement l’actualité musicale, vous échapperez difficilement à celui qui sera, en France, le héros de l’année 2010, Fryderyk Franciszek Chopin, auquel sera consacrée, du 27 au 31 janvier prochains, la très médiatique Folle journée de Nantes. Alors que des raisons bassement électoralistes font agiter, depuis quelques mois, le chiffon rouge et souvent nauséabond de l’identité nationale, voir ainsi célébrer un Polonais, certes d’ascendance française par sa branche paternelle, immigré en France en 1830 a quelque chose d’infiniment réjouissant. Sur la Folle journée elle-même, j’avoue néanmoins ma perplexité, non sur une manifestation que je ne me suis d’ailleurs jamais privé de saluer, mais sur le caractère assez convenu de la programmation de cette nouvelle édition. Il est, à mes yeux, plutôt singulier qu’en dehors de Maude Gratton, qui s’est signalée cette année par un remarquable disque dédié à Wilhelm Friedemann Bach (compositeur en lice pour faire partie des oubliés de 2010), aucun interprète jouant sur instruments anciens n’ait été convié pour faire entendre la musique de Chopin de manière différente, alors même que l’Institut Chopin de Varsovie est en train d’enregistrer l’intégrale de son œuvre sur deux pianos du XIXe siècle. Globalement, cette frilosité me semble corroborer un mouvement de fond, largement encouragé par les milieux autorisés, en particulier ceux de la critique musicale, qui, sous couvert du concept fumeux d’universalité de la musique, tend à essayer de jeter le discrédit sur l’approche « historiquement informée » d’un certain nombre de répertoires, celui du XIXe, mais aussi celui du XVIIIe siècle. Avez-vous noté l’augmentation constante du nombre de parutions discographiques qui proposent Bach ou Haendel sur piano moderne, tandis qu’en catimini des phalanges traditionnelles s’emparent des mêmes compositeurs, mais aussi, entre autres, de Pergolèse ou de Vivaldi, en se contentant d’emprunter, pour alléger leur pâte sonore, quelques techniques redécouvertes par ceux qu’il est convenu de dénommer « baroqueux » ? La musique appartient à tout le monde, me rétorquerez-vous, et vous aurez raison. Il n’empêche que si on la considère comme autre chose qu’un objet d’agrément, le travail de réflexion que l’on se doit de mener sur elle amène nécessairement à la replacer dans un contexte historique global, démarche qui ne saurait s’affranchir d’un effort de reconstitution de l’univers sonore qu’ont pu connaître le compositeur et son temps. Illusion archéologique ? Purisme excessif ? Peut-être. J’ai néanmoins, pour m’être moi-même attelé à semblable tâche, assez conscience du caractère fragile, voire chimérique, des machines à remonter le temps pour éviter d'en être totalement dupe, mais j’ai également pu suffisamment mesurer les perspectives passionnantes qu’elles pouvaient laisser entrevoir pour négliger l’aide qu’elles apportent quant au questionnement des expressions artistiques comme émanation d’une époque donnée.

 

C’est dans cette optique de remise en perspective que continueront à être pensés les billets qui paraîtront ici, quand bien même on continuerait à me reprocher ponctuellement de la laisser primer mon appréciation personnelle sur les œuvres que je présente. Je persiste à estimer que ce sont ces dernières qui importent et non l’appropriation souvent fautive que nous opérons à leur endroit ; le but avoué de ce site est de fournir, sans chercher à embrigader, autant matière à penser qu’à s’émouvoir, ouvrir des pistes, à l’écart, si possible, des plus courues, qu’il appartient ensuite à chacun, selon son envie, d’emprunter ou non.

Je remercie celles et ceux, fidèles ou dilettantes, qui, par leurs commentaires, font vivre Passée des arts et je vous souhaite à tous, mes lectrices et lecteurs, comme à ceux qui vous sont chers, une année 2010 riche d’émotions comme de réussites.

 

Frédéric Chopin (1810-1849), Prélude opus 45, en ut dièse mineur (1841) : Sostenuto

 

Alain Planès, piano Pleyel 1836.

 

chopin chez pleyel planesChopin chez Pleyel. 1 CD Harmonia Mundi HMC 902052. Ce disque, sans doute l’anthologie la plus réussie consacrée au compositeur parue depuis bien longtemps et que je vous conseille chaleureusement, peut être acheté en cliquant ici.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Entre nous
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commentaires

Loïs Bachouquine 24/01/2010 04:23


Merci, Jean-Christophe, pour ce prélude, que je ne connaissais pas et qui est passé un peu trop inaperçu au milieu des voeux et considérations de nouvel An. Il est joué avec l'exacte simplicité
qu'il faut pour en sentir la profondeur. Crépuscule, avez-vous dit? Quelque chose qui se rapproche de l'idée de la mort, en tout cas pour moi.


Jean-Christophe Pucek 24/01/2010 09:33


Vous avez tout résumé, Loïs, en parlant "d'exacte simplicité" dans l'interprétation de ce Prélude par Alain Planès : respect scrupuleux du texte, souci de donner à entendre l'oeuvre sur le
type d'instrument pour lequel elle a été écrite, refus de l'effet facile au profit d'une sobriété qui permet à la poésie de cette musique de s'épanouir pleinement.
Il y aura, cette année, d'autres billets Chopin sur ce site, dans lesquels je tenterai de faire connaître ces "autres chemins" interprétatifs, loin de ce que l'on entend d'habitude, et j'espère que
vous y trouverez également des raisons de vous émouvoir.
Bien à vous.


Briesing 07/01/2010 13:17


Ne change rien et continue à nous y faire découvrir des merveilles et partager tes émotions, voilà le voeux que j'émets à propos de ton espace, cher Jean-Christophe !

Quant à l'année 2010 je te la souhaite belle et lumineuse, baignée de musique.







Jean-Christophe Pucek 09/01/2010 20:10


Je tenterai, chère Briesing, de continuer à faire découvrir ici ces peintures et ces musiques qui sont autant de petits cailloux blancs semés sur nos chemins pour que nous ne perdions pas tout à
fait dans ce monde qui va si vite, trop vite.
Puisse cette année te réserver le meilleur. Tu sais que je continuerai à suivre fidèlement toutes les belles choses que tu nous fais partager par la magie de ton objectif.
Amicalement à toi.


Henri-Pierre 06/01/2010 15:17



Tu imagines mon émotion à entendre ici l'extrait de certain CD apporté par une main amie à Charmes.
Emotion aussi devant ce tableau de Cuisin d'où se dégage la même atmosphère de troublant duel de ténèbres et d'ombres que sur les dernières photos de l'étang de notre campagne.
Oui, à plus d'un titre 2010 ne pourra être pire que 2009, alors saluons-là avec espoir, même relatif.
Euh, je te trouve un peu injuste avec l'expression cinématographique qui, à mon avis, est un art à part entière comme tous les autres.
Si Chopin il y a en musique, il y a aussi la star'ac...
Pour en venir au point, esssentiel, à mon sens, de l'art dans le flux de l'histoire, et nous en avons parlé, il est vrai que si une orchestration "reconstituée"nous rapproche davantage de ce que
devaient entendre les contemporains, nous ne connaitrons jamais les émotions d'une époque où l'oreille n'était pas habituée aux bruits parasites et continuels de nos jours et, chose
primordiale, la musique était réellement liée au temps et donc intensément dramatique, cette émotion là a disparu avec l'enregistrement que l'on peut "rejouer" a nauséam.
De même le portrait sur toile quand la photo n'existait pas était et plus élitiste et/ou exemplaire échappant ainsi au seul modèle,et donc, différemment compris ; et que dire des tableaux
religieux dont la situation dans le lieu de culte(registe et orientation) étaient des codes compris de tout le monde et désormais oubliés ?
Ne soyons pas mysonéistes, le temps fuit inexorablement tout est instable et rien n'est pérenne ; mais aussi qu'il est délicieux de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour sentir le
parfum des temps révolus. Pour que la chaîne se maintienne et qu'hier.aujourd'hui et demain se comprennent.



Jean-Christophe Pucek 09/01/2010 20:06


C'est étonnant, n'est-ce pas, comme un tableau et une musique peuvent parler d'un lieu sans même le nommer, cher Henri-Pierre. Sans doute avais-je encore quelque scintillements carpiniens en tête
en écrivant ces lignes Pour toi, 2009 a été terrible et j'espère que 2010 t'apportera un peu d'apaisement, puisque je
demeure persuadé que c'est le maximum que l'on puisse obtenir dans la situation qui est la tienne.
Comme tu l'écrivais très justement, rien ne ramènera jamais les sons, les couleurs ou les goûts du passé et cette vérité-ci nous demeure à jamais inaccessible. Mais que vaudraient nos nostalgies si
elles n'avaient quelque chimère à enfourcher pour aller chevaucher sur les chemins de la mémoire ?


Ghislaine 05/01/2010 19:05


Me voici bien tard mon JC pour te laisser quelques mots sur ce billet et souhaiter à tous, ici, une très belle année.
J'aime bien l'idée de Laure de faire un voeu. Je forme celui de pouvoir nous retrouver, ici, toujours plus nombreux autour de tes écrits, de tes découvertes, de tes coups de coeur, de tes coups de
gueule aussi pour des échanges chaleureux et constructifs à l'image de celui, ci-dessus, que tu as eu avec l'estro.
Sur celui-ci je n'ajouterai rien, tout ayant été dit et bien dit, par l'estro avec sa fougue juvénile (et comme je comprends cette impulsivité qui est aussi la mienne, tu le sais !) et par toi au
travers de propos pondérés, mesurés comme à ton habitude. Ce que vous évoquez est très juste ; j'ajouterai juste que, quand on est chercheur, on se dit que jamais, jamais nous ne saurons de quelle
manière Bach ou Couperin pour ne citer qu'eux  totalement au hasard parmi d'autres, interprétaient leur musique. Nous ne pouvons que tenter de nous en approcher le plus près possible. Et ceci
est valable, de manière identique, pour Chopin. Je salue au passage l'interprétation remarquable et inspirée d'Alain Planès que tu nous proposes ici. De même que je me réjouis de l'enregistrement
de Maude Gratton, mais si sur certains points je reste très légèrement sur ma faim.
Et puis je me révolte, dis  Non le clavecin ne sonne pas comme une boîte à punaises ! Non non non, foi de
"baroqueuse" !
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.


Jean-Christophe Pucek 05/01/2010 20:02


Il n'est jamais trop tard, Carissima, pour laisser quelques mots et il paraît même qu'on dispose de tout le mois de janvier pour adresser des voeux, donc tu n'es pas du tout en retard Qui plus est, je ne vais pas prétendre que celui que tu formules ne me touche pas, bien au contraire. Oui, je souhaite, dans la
mesure du possible, que ce lieu puisse offrir à celles et ceux qui le désirent la possibilité de se retrouver autour des peintres ou des musiciens qui nous font le fabuleux cadeau de leur
créativité, donc d'une part infiniment précieuse, car intime, d'eux-mêmes (tu sais de quoi je parle, n'est-ce-pas?). Et
si, en plus, il permet de faire connaître des artistes un peu malmenés par la postérité, alors ce sera encore mieux.
Pour le reste du débat, je ne peux qu'abonder en ton sens, et des réalisations comme celle d'Alain Planès prouvent que l'on peut allier souci musicologique et plaisir musical. Il est grand temps, à
mon sens, de cesser d'associer vision "historiquement informée" et réalisations bancales, comme je le lis encore trop souvent ici et là. Et, confidence pour confidence, tu sais à quel point j'aime
le clavecin
Je t'embrasse très fort moi aussi.


Laure 03/01/2010 19:44


Je te souhaite JC et à vous tous, une très bonne année. Il est de coutume de faire un voeu (je trouve ceci plus sympa que des "résolutions"), alors je fais celui-ci:
Qu'un jour nous atteignons un tel degré de science qu'il nous soit alors permis d'être spectateur du temps, que nous puissions voyager à l'époque qui nous sied et pourquoi pas, écouter
Bach au clavier !


Jean-Christophe Pucek 03/01/2010 19:49



Une très belle année à toi, chère Laure, ainsi qu'à Jehanne, bien entendu. Ton voeu me convient parfaitement, comme me séduit l'idée de pouvoir aller écouter le grand Sebastian, dont tous ses
contemporains louaient la virtuosité, en live
Je t'embrasse et te dis à très vite.



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