Un parcours à travers les expressions artistiques, du Moyen-Âge à la première moitié du XXe siècle.
Giuseppe Maria CRESPI (Bologne, 1665-1747),
Le texte de Barthold Heinrich Brockes (1680-1747, portrait ci-contre), Jésus souffrant et mourant pour les péchés du monde, édité à Hambourg en 1712, s'est immédiatement imposé auprès des compositeurs allemands comme une source d'inspiration incontournable. Ce ne sont pas moins de treize mises en musique qui vont se succéder à partir de son année de parution, dues au gratin de la musique allemande du temps. C'est Keiser qui ouvre le feu en 1712, suivi, entre autres, par Haendel et Telemann en 1716, Mattheson en 1718 et Stölzel en 1725 - il existe un magnifique enregistrement de cette dernière adaptation, dirigé par Ludger Rémy (CPO 999560-2). Même si la postérité a parfois été très sévère avec le texte de Brockes, en jugeant le style trop grandiloquent et les images trop brutales, il est aisé de comprendre les raisons de son succès. Il use en effet d'un très large arsenal rhétorique dans le but d'émouvoir le lecteur, de le faire participer affectivement aux souffrances du Christ, et, dans un élan proprement com-passionnel semé d'attendrissements, d'effrois, de sang et de larmes, de le conduire à la repentance. L'utilisation d'images parfois extrêmement violentes (le couronnement d'épines, par exemple), qui, soit dit en passant, s'inscrit dans une tradition solidement ancrée en territoires germaniques dont un des sommets, dans le domaine de la peinture, est l'œuvre de Grünewald (c.1480-1528), doublée de la volonté de faire du récit de la Passion une ample fresque dramatique étaient évidemment pain bénit pour les compositeurs. Alors vous pensez bien que lorsqu'on s'appelle Telemann, qu'on est, à 35 ans, un compositeur dont la renommée ne cesse de croître et qu'on possède un goût certain pour l'opéra, on ne laisse pas passer une si belle occasion.
Rendre compte de toute la richesse d'invention de la Brockes-Passion dépasserait largement le cadre de ce billet, alors faisons-en juste un rapide tour d'horizon. Dès les premières mesures de la Sinfonia, le rôle de clé de voûte confié à l'orchestre s'impose comme une évidence. Plongé tout d'abord dans la nuit pétrifiée de la mort, l'auditeur va être lentement conduit de l'affliction à une consolation diffuse, cette lueur inextinguible qui vainc les ténèbres si caractéristique de l'esprit qui préside au temps de Pâques. L'alternance entre désespoir sépulcral et certitude de la rédemption qui signe cette ample page instrumentale va innerver les 117 numéros qui composent l'œuvre, dans laquelle le compositeur va tirer parti de toute sa science de l'orchestre afin de caractériser les états d'âme changeants des personnages : tonalité sans cesse mouvante, génératrice d'une forte tension, rendant perceptibles les doutes de Jésus en prière à Gethsémani (nos16-18), âpreté des cors traduisant les remords infernaux qui agitent Judas (nos49-51), cordes crissantes jouées près du chevalet (sul ponticello) illustrant les déchirures infligées par la couronne d'épines (n°72), sentiment d'absolue solitude née de la simple alternance forte/piano de cordes désolées dans l'épisode où Jésus, cloué sur la croix, reproche à Dieu de l'avoir abandonné (nos97-102), douceur à la fois amère et consolatrice du hautbois, souvent sollicité tout au long de la partition, et dans lequel on peut voir une incarnation de la voix de l'âme. Ce ne sont, bien entendu, que quelques exemples des effets dont use Telemann, avec une efficacité proprement diabolique. L'écriture des parties vocales répond à la même logique d'immédiateté de l'impact émotionnel et s'ancre solidement, en dépit du sujet sacré, dans les conventions opératiques du temps. On trouvera ainsi dans cette Brockes-Passion des airs de bravoure ou de fureur, des duos ou des trios, tous d'une virtuosité exigeante pour les solistes et qui sentent plus la scène que l'église, ce qui, au XVIIIe siècle, n'a rien de foncièrement choquant.
René Jacobs s'inscrit parfaitement dans cette optique de théâtre sacré et livre de la partition une vision sanguine aux contrastes exacerbés. Ces quelques deux heures vingt de musique sont tendues de la première à la dernière note et menées tambour battant, sans aucun temps mort, sans que cette fermeté se mue cependant en brutalité ou en précipitation. Outre le bémol exprimé au début de ce billet, la seule vraie réserve portera sur l'équipe vocale réunie par le chef qui, sans démériter, n'est pas aussi flamboyante qu'on aurait pu le rêver. Bien entendu, les solistes connaissent bien leur métier, mais en dehors du Jésus terriblement humain de Johannes Weisser (la révélation de ce disque) et du Judas halluciné de Marie-Claude Chappuis (chapeau bas), on ne peut pas dire que s'y distinguent des individualités très marquantes. La prestation du RIAS Kammerchor est, en revanche, excellente. La cohésion et la discipline de ce chœur, qui aborde avec talent les répertoires les plus divers, ne sont plus à démontrer ; sa participation à cet enregistrement en apporte une nouvelle preuve. Cependant, à titre tout à fait personnel, j'avoue que l'emploi d'un effectif de 35 choristes me paraît quelque peu excessif dans une œuvre comme la Brockes-Passion, particulièrement dans les moments où toutes les forces sont réunies et qui sont parfois à la limite de l'empâtement. Je demeure convaincu qu'un chœur plus léger, entre un et trois chanteurs par partie, aurait rendu plus exactement compte des intentions du compositeur et autorisé une réactivité encore supérieure à celles du chef. Mais j'ai gardé la meilleur pour la fin, car si quelqu'un tire son épingle du jeu dans ce disque, c'est bien l'orchestre qui est, de bout en bout, exceptionnel. L'Akademie für Alte Musik Berlin confirme, si besoin était, sa position éminente dans l'univers des ensembles « historiquement informés », à tel point qu'on ne sait que louer le plus, les couleurs instrumentales (quels hautbois !), la netteté des attaques et de l'articulation, ou le plaisir évident que prennent ses membres à jouer ensemble. Galvanisés par un chef qu'ils ont visiblement bonheur à suivre, les musiciens relaient avec un enthousiasme communicatif l'urgence dramatique voulue par Jacobs et aident largement à relativiser les quelques faiblesses de la distribution vocale.
2 CD Harmonia Mundi HMC 902013.14