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24 juillet 2014 4 24 /07 /juillet /2014 08:38

 

Initiale C avec banquet et musiciens

Maître anonyme, Hainaut, dernier quart du XIIIe siècle,
Initiale historiée C avec banquet et musiciens
Antiphonaire de l'abbesse de Sainte-Marie de Beaupré, c.1280/90
Enluminure sur parchemin, 48,1 x 34,6 cm (feuillet),
Baltimore, The Walters Art Museum, don de la Fondation William R. Hearst, 1957

 

On avait retrouvé, il y a maintenant un peu plus de dix-huit mois, Alla francesca en compagnie de Thibaut de Champagne, une aventure dont avait résulté une magnifique anthologie vers laquelle on revient toujours aujourd'hui avec beaucoup de plaisir. Délaissant les terres septentrionales, l'ensemble, qui fêtera bientôt ses vingt-cinq années d'existence, a mis le cap plus au sud et choisi de consacrer son nouveau disque à l'art des troubadours et des jongleurs.

 

Même si les deux mots finirent plus ou moins par se confondre et si les pratiques qu'ils qualifient sont tout à fait complémentaires, trobar désignait plus spécifiquement, à l'origine, l'action de trouver, donc d'écrire et de composer, tandis que joglar relevait plus de la sphère du jeu, dont celui, entre autres, des instruments ; ainsi le second diffusait-il, non sans souvent y apposer sa patte, ce que le premier avait conçu. Guilhem Augier NovellaLa transmission des témoignages de l'activité des trouveurs et des joueurs est, en revanche, marqué d'un même sceau de précarité, puisque l'on estime qu'un dixième seulement des chansons (ce mot pris au sens large) inventées tant en langue d'oc (troubadours) qu'en langue d'oïl (trouvères) nous a été transmis, tandis que la trace des jongleurs a, de par son enracinement dans la tradition orale et dans l'improvisation, plus ou moins complètement disparu. Cet enregistrement d'Alla francesca repose donc, comme tous ceux qui s'aventurent dans ce répertoire, sur une bonne part d'invention, de recréation, sur la base d'éléments connus : certaines mélodies manquantes ont été déduites d'autres ayant survécu sur des textes à la métrique semblable (le résultat s'appelle un contrafactum), toutes les pièces instrumentales ont été improvisées en partant d'airs identifiés, comme il est très probable que les musiciens d'alors le faisaient.

La majorité des chansons composant ce programme parle d'amour, sous ses aspects plus ou moins heureux. Frémissant d'espoir (Ab joi et ab joven m'aspais de la Comtesse de Die) ou confronté à la dure réalité du quotidien (Coindeta sui, qui exploite le thème de la jeune fille mal mariée et dont l'auteur, demeuré anonyme, pourrait être une femme), il est au centre des préoccupation des auteurs qui, quelle que soit leur extraction, noble comme Jaufré Rudel († c.1147), prince de Blaye que l'on dit s'être épris de la lointaine princesse de Tripoli La mort de Jaufré Rudelà la vue de son seul portrait (il est celui qui codifiera, peut-être en s'inspirant de sa propre expérience, l'amor de lohn), s'être croisé pour la rejoindre et être mort dans ses bras en arrivant au port, ou humble comme Arnaut Daniel (fl. c.1180-1210) que Dante admirait et dont le legs offre un parfait exemple d'un trobar ric (riche) soucieux de recherches formelles, s'emploient à illustrer l'idéal courtois, cette fin'amor dont la canso, genre élevé, est un vecteur d'expression privilégié. Parmi les pages remarquables proposées ici, hormis de beaux exemples de cansos et la sextine très raffinée d'Arnaut Daniel, on signalera les deux descorts – une chanson comportant des éléments « discordants » dans sa structure comme, par exemple, des changements mélodiques – de Raimbaut de Vaqueiras et de Guilhem Augier Novella, deux troubadours ayant en commun d'avoir séjourné en Italie ; l’œuvre du premier (Eras quan vei verdeiar) présente la particularité de juxtaposer cinq langues différentes, tandis que celle du second (Ses alegratge chant), dont la mélodie originale a été conservée et qui a judicieusement été choisie pour refermer la partie vocale du programme, se distingue par une métrique mouvante et un caractère souvent douloureux.

Alla francesca aborde ces pièces avec l'expertise mais aussi la liberté qui font qu'on le suit sans faillir depuis de nombreuses années. S'il fallait ne qualifier que d'un mot le Trobar & Joglar qu'il nous offre, ce serait certainement celui d'enthousiasme qui viendrait le plus naturellement à l'esprit, tant il s'en dégage une impression persistante de jubilation, y compris lorsque l'humeur se fait plus mélancolique, les deux choses n'étant pas obligatoirement incompatibles. Il faut dire qu'en grande partie grâce aux improvisations, réalisées autant de finesse que d'efficacité, l'esprit de la danse traverse ce disque de part en part en renforçant encore l'énergie née de l'envie évidente des quatre musiciens de servir ces musiques. Alla francescaInstrumentalement, l'interprétation se situe au même niveau d'excellence auquel Alla francesca nous a habitués, la virtuosité des flûtes de Pierre Hamon (parfois un rien trop présentes à mon goût), le dynamisme jamais tapageur des percussions de Carlo Rizzo, la poésie subtile de la harpe-psaltérion touchée, avec sa grâce coutumière, par Brigitte Lesne et le chant parfois éperdu de la vièle toujours aussi inspirée de Vivabiancaluna Biffi ne se trouvant jamais à court ni de couleurs, ni d'invention. Du côté vocal, le bilan est un rien plus contrasté, quelques instabilités et tensions ponctuelles, en particulier dans les aigus, venant émailler la prestation de Brigitte Lesne, qui compense ces minimes signes d'usure par un indiscutable métier ainsi qu'une profondeur d'expression et une sensibilité frémissantes ; celle de Vivabiancaluna Biffi n'appelle, en revanche, que des éloges et l'on y retrouve l'engagement et la fantaisie maîtrisée qui rendent son premier disque soliste, sur lequel je reviendrai, indispensable. Malgré cette légère réserve, aucun amateur de musique médiévale ne saurait se passer de ce disque aussi bien conçu que servi, y compris par une prise de son qui confère aux œuvres une présence réellement chaleureuse. Je vous le recommande donc en gageant que vous vous laisserez prendre à votre tour dans le ballet d'émotions qu'il convoque avec autant de talent que de générosité.

 

Trobar & Joglar Alla francescaTrobar & Joglar, chansons (XIIe-XIIIe siècles) et improvisations

 

Alla francesca
Brigitte Lesne, chant & harpe-psaltérion
Pierre Hamon, flûtes & cornemuse
Vivabiancaluna Biffi, chant & vièle à archet
Carlo Rizzo, tambourins & cloches

 

1 CD [durée totale : 64'57"] agOgique AGO017. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Per joi que d'amor m'avenha, canso attribuée à Na Castelloza
Mélodie : contrafactum de Raimon de Miraval
Vivabiancaluna Biffi, chant, Brigitte Lesne, harpe-psaltérion

 

2. Ses alegratge chant, descort de Guilhem Augier Novella
Brigitte Lesne, chant, Vivabiancaluna Biffi, vièle

 

Illustrations complémentaires :

 

Deux enluminures du Manuscrit Français 854 de la Bibliothèque Nationale de France (XIIIe siècle) :

- fol. 190 r : Initiale T avec portrait de Guilhem Augier Novella

- fol. 121 v : Initiale historiée L avec la mort de Jaufré Rudel

 

La photographie d'Alla francesca est d'Alain Genuys.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Musica humana
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18 juillet 2014 5 18 /07 /juillet /2014 08:29

 

Hans Memling Fleurs dans un vase Museo Thyssen-Bornemisza

Hans Memling (Seligenstadt, 1439/40-Bruges, 1494),
Fleurs dans un vase, c. 1485
Huile sur panneau de chêne, 29,2 x 22,5 cm, Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza
(revers d'un Portrait de jeune homme conservé dans le même musée)

 

Alors que le monde musical séchait à peine les larmes qu'il venait de verser en abondance en apprenant la mort de Lorin Maazel, c'est un petit mot posté sur le profil facebook de Vox Luminis qui m'a appris la disparition, le 15 juillet 2014, de Dirk Snellings. Si vous n'êtes pas amateur de musique ancienne ou si vous l'êtes sans vous attarder pour autant sur le détail des livrets, ce nom ne vous dira sans doute pas grand chose et je ne suis pas persuadé que les radios « spécialisées » – les guillemets sont plus que jamais de rigueur – françaises vous seront d'un grand secours, étant entendu que l'on y fait peu de cas des musiciens œuvrant dans des segments jugés peu porteurs en termes de marché. Si, en revanche, vous avez pris le temps de vous documenter ou qu'à l'instar de votre serviteur, vous suivez depuis longtemps le travail de la Capilla Flamenca, vous mesurerez instantanément le poids d'une telle perte et la tristesse qu'elle engendre.

Bien que son nom soit apparu très tardivement en sa qualité de directeur sur les pochettes des disques de l'ensemble dont il était le cofondateur, Dirk Snellings était bien celui qui lui insufflait une grande partie de son âme, en assurant la conception des projets et, en étroite collaboration avec Eugeen Schreuers, la majeure partie partie des recherches musicologiques qu'impliquait leur conduite. Ce passionné d'instruments anciens, dont il avait également étudié et pratiqué la facture, s'était tourné vers la viole de gambe avant de focaliser son attention sur le chant ; il demeurait indubitablement quelque chose de son activité de gambiste dans la façon dont il avait façonné la sonorité de la Capilla Flamenca, dans cette fluidité qui jamais n'oublie la couleur, dans l'impression de proximité, d'intimité qui se dégage de ses enregistrements et donne la sensation à l'auditeur que les musiciens ne chantent et ne jouent que pour lui. Dirk SnellingsPrimus inter pares, il la dirigeait du pupitre de basse qu'il incarnait avec autant de présence que de subtilité, sans jamais chercher à tirer la couverture à lui, car l'idée de faire de la musique ensemble était primordiale à ses yeux, tout comme celle de chercher en permanence le juste poids des mots, tant du point du vue de l'expression que de la prononciation. En écoutant attentivement les disques de la Capilla Flamenca, on réalise rapidement, outre un naturel assez stupéfiant dans le rendu de la polyphonie, tout ce que leur plénitude et leur transparence doit non seulement à un minutieux travail sur les équilibres, mais aussi à une préparation qui laissait un minimum d'éléments au hasard, particulièrement en termes de contexte et de dialogue entre les arts d'une même époque. C'est sans doute cette volonté d'immersion la plus complète possible, à chaque nouveau programme, dans un univers donné qui explique en grande partie l'extraordinaire justesse des réalisations finales, laquelle est aussi le résultat de l'enthousiasme qui présidait à chacune d'elle et qu'a rappelé Jérôme Lejeune, le directeur du label Ricercar, dans l'hommage pudique et sensible qu'il a rendu à Dirk Snellings. Ce moteur essentiel, auquel s'ajoutait une curiosité toujours en éveil, lui a permis d'entraîner son ensemble sur de nombreux chemins de découverte, élargissant son répertoire jusqu'aux territoires de l'Ars nova d'un côté et, de l'autre, à la création contemporaine.

En novembre 2013, la Capilla Flamenca annonçait la suspension de ses activités de concert et d'enregistrement ; avec la mort de Dirk Snellings, qui exprimait encore, il y a quelques mois, son espoir de reprendre les activités dont la maladie qui l'a finalement emporté le privait, on prend aujourd'hui pleinement conscience que les portes de la Chapelle se sont refermées pour toujours. Reste une discographie impressionnante, dont on se prend aujourd'hui à souhaiter qu'elle fût plus étendue encore, et, chose suffisamment rare pour être soulignée, d'une qualité constante – on espère que les pans difficilement accessibles nous seront rendus sans trop attendre – et, comme consolation, la certitude que le travail d'exception mené par Dirk Snellings constitue un ferment puissant qui permettra à d'autres ensembles de reprendre un flambeau qui ne saurait s'éteindre.

 

Un bel et souvent émouvant entretien réalisé par Musiq3 dans le cadre de l'émission Mesures sur mesures est disponible en suivant ce lien.

 

Accompagnement musical :

 

Si les disques enregistrés par la Capilla Flamenca pour Ricercar, Musique en Wallonie, Et'cetera ou Naxos sont aujourd'hui facilement disponibles, on n'en dira hélas pas de même du fonds Eufoda qui recèle pourtant de merveilleux programmes thématiques – Musique dans les béguinages et les villes de Flandres, Zodiac, Canticum Canticorum, Desir d'aymer, entre autres – qu'il serait urgent de rééditer, peut-être en les regroupant, afin de les remettre à la disposition des mélomanes.

 

1. Pierre de La Rue (c.1450-1518), Missa de septem doloribus : Kyrie

 

Capilla Flamenca
Dirk Snellings, direction

 

Pierre de La Rue Portrait musical Capilla FlamencaPierre de La Rue, Un portrait musical. 3 CD Musique en Wallonie MEW 1159. Ce coffret peut être acheté en suivant ce lien.

 

2. Roland de Lassus (1532-1594), Du fons de ma pensée (Psaume 130, mis en rimes par Clément Marot)

 

Capilla Flamenca
Dirk Snellings

 

Roland de Lassus Bonjour mon coeur Capilla FlamencaBonjour mon cœur, œuvres sacrées et profanes. 1 CD Ricercar RIC 290. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com.

 

3. Adriaen Willaert (c.1490-1562), Ave maris stella (avec alternatim grégorien)

 

Capilla Flamenca
Dirk Snellings

 

Adriaen Willaert Vespro Capilla FlamencaVespro della Beata Vergine.1 CD Ricercar RIC 325. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com.

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14 juillet 2014 1 14 /07 /juillet /2014 08:47

 

Un soldat belge assis près d'une tombe 1917

Anonyme, Soldat belge assis près d'une sépulture de guerre, 9 septembre 1917
Tirage sur papier, 165 x 216 mm, Londres, Imperial War Museum

 

La Première Guerre mondiale a laissé sur la musique britannique une profonde empreinte et engendré nombre de partitions dont la plus célèbre est, sans doute, la Pastoral Symphony (1922) de Ralph Vaughan Williams, vers laquelle je reviendrai sans doute quelque jour.

Trop jeune pour prendre part, comme son illustre aîné, au conflit qui éclata quelques semaines après son treizième anniversaire, le 14 juillet, Gerald Finzi n'en fut pas moins, comme nombre de ses compatriotes, rudement éprouvé par ses retombées, puisque son professeur de composition, Ernest Farrar trouva la mort à Épehy, dans la Somme, le 18 septembre 1918. En 1923, alors qu'il était installé avec sa mère dans le Gloucestershire depuis un an, il composa une song, Only a man harrowing clods, sur un texte de Thomas Hardy (1840-1928), un auteur avec lequel il se sentait de profondes affinités, puisqu'il avait déjà choisi de mettre six de ses poèmes en musique dans son tout premier cycle de mélodies, By Footpath and Stile (op.2, 1921-22) et qu'il revint ensuite très régulièrement chercher son inspiration chez cet auteur. Cette pièce isolée pour baryton et piano devait, après avoir été partiellement réécrite et non sans des hésitations dont témoigne le caractère fortement lacunaire de son orchestration (complétée à partir de 1984 par Philip Thomas), constituer le troisième mouvement du Requiem da Camera de Finzi, composé en 1924 et dédié à la mémoire d'Ernest Farrar. Outre cette volonté de rendre hommage à son maître, on ignore ce qui poussa exactement le compositeur à se lancer dans l'écriture de cette œuvre, mais l'on peut conjecturer que l'annonce de la folie et de l'internement, en septembre 1922, d'Ivor Gurney (1890-1937), poète et musicien pour lequel Finzi avait une sincère admiration, qui avait combattu en France et y avait été blessé et gazé en 1917, n'y est sans doute pas étrangère.

Commençant dans une atmosphère sombre, comme une marche vers l'inéluctable rythmée par le glas, Only a man harrowing clods,qui oppose à l'horreur de la guerre la sérénité des choses immuables que sont les travaux des champs et le sentiment de la nature, s'allège à mesure de son avancée pour prendre des teintes discrètement plus lumineuses lorsque survient la dernière strophe évoquant un couple d'amoureux, comme une promesse éclairant l'avenir — la terre labourée et le feu de chiendent évoqués dans la première et la deuxième strophes peuvent être vues comme des images symboliques des épreuves à surmonter pour que puisse germer, s'il ne meurt, le grain de demain.

Avec cette œuvre volontairement traitée en usant d'une palette de couleurs restreinte et d'une émotion contenue, Gerald Finzi, puisant dans son âme inquiète qui le sensibilisait particulièrement à l'éphémère de toute vie, de toute chose, délivre un message de mémoire et d'espoir qui conserve intact, aujourd'hui encore, tout son pouvoir d'évocation.

 

Gerald Finzi (1901-1956), « Only a man harrowing clods » (1923)
Texte de Thomas Hardy (1840-1928), In Time of 'The Breaking of Nations' (première publication : 19 janvier 1916)

 

Only a man harrowing clods
In a slow silent walk
With an old horse that stumbles ans nods
Half asleep as they stalk.

 

Only thin smoke without flame
From the heaps of couch-grass ;
Yet this will go onward the same
Though Dynasties pass.

 

Yonder a maid and her wight
Come whispering by :
War’s annals will cloud into night
Ere their story die.

 

Stephen Varcoe, baryton
Clifford Benson, piano

 

War's Embers Songs by Browne Butterworth Farrar Finzi GurneWar's Embers, mélodies de W Denis Browne, George Butterworth, Ernest Farrar, Gerald Finzi, Ivor Gurney et Frederick Kelly

 

2 CD Hyperion CDA 66261/2 (1988, réédité en 1997 sous référence CDD 22026) disponibles en service d'archives chez l'éditeur en suivant ce lien, ou en réédition partielle (compilation des deux disques d'origine) sous référence CDH 55237

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Anglicismes
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10 juillet 2014 4 10 /07 /juillet /2014 08:49

 

En 2008, les commémorations du cinquantième anniversaire de la mort de Ralph Vaughan Williams donnèrent lieu, en Angleterre, à la concrétisation d'un certain nombre de projets dont, entre autres, la publication, aux bons soins de Hugh Cobbe, d'un volume contenant plus de 750 lettres du compositeur, et la réalisation de deux documentaires aux ambitions très différentes, l'un signé Tony Palmer, O Thou Transcendent : The life of Ralph Vaughan Williams, très complet et fouillé, incluant, en particulier, un certain nombre d'entretiens avec des musiciens d'aujourd'hui s'exprimant sur l'influence de l'œuvre de leur glorieux aîné, l'autre signé John Bridcut, dont le titre dévoile assez bien le propos : The Passions of Vaughan Williams.

Ce sont, en premier lieu, des raisons de disponibilité immédiate qui m'ont fait choisir de vous proposer aujourd'hui ce dernier, le film de Palmer ne se trouvant qu'en DVD (on peut l'acquérir assez facilement sur tel ou tel site marchand), tandis que l'internaute qui propose, sur sa chaîne You Tube nommée AntPDC, un choix souvent heureux de musique britannique, a eu l'excellente idée, en en altérant légèrement la qualité – passage de la couleur au noir et blanc, ce qui, soit dit en passant, est loin d'être gênant – de proposer celui de Bridcut, qui n'a fait, à ma connaissance, l'objet d'aucune édition spécifique.

Ralph Vaughan Williams by Yousuf KarshJe pense néanmoins que, pour ce qui constituera probablement, pour la majorité des lecteurs, une première approche un tant soit peu substantielle de l'univers de Vaughan Williams, ce documentaire construit de façon rythmée, avec une approche délibérément moins « musicologique » et pourtant informée, ce qui est naturellement possible sauf, paraît-il, chez le France Musique qu'on nous prépare pour la rentrée, que son concurrent, représente une excellente introduction. Je ne méconnais cependant pas les limites d'une entreprise qui fait la part belle au Vaughan Williams privé, grand séducteur, ayant vécu une grande partie de sa vie entre deux femmes – raison et sentiments, there is nothing new under the (english) sun – et axe surtout le propos sur sa musique symphonique et chorale, en oubliant un peu trop le compositeur de mélodies, de musique de chambre et d'opéra qu'il fut aussi. Il aurait sans doute également été intéressant de développer le chapitre des apprentissages auprès de – et en réaction à – Stanford, Wood et Parry, et les rencontres décisives avec Bruch et Ravel, tout comme la façon dont la trajectoire du jeune Ralph s'inscrivait à la fois dans et légèrement en dehors de ce qui était socialement acceptable aux yeux du milieu dont il était issu.

Malgré ces réserves, la réalisation de Bridcut a l'avantage de dresser de Vaughan Williams un portrait vibrant et vivant dont l'objectif n'est surtout pas d'aboutir à une statue du commandeur, ce dont on ne peut que lui savoir gré. On sent, au travers des témoignages et, bien sûr, des musiques – mention toute particulière aux moments consacrées à la Fantasia on a theme by Thomas Tallis, point de bascule d'une carrière, et aux œuvres inspirées par les deux guerres mondiales que ce musicien engagé traversa en y prenant activement part – qui émaillent le récit, circuler un souffle vital si puissant que l'on comprend sans aucun mal qu'il puisse, aujourd'hui encore, être une source d'inspiration pour beaucoup.

 

J'espère que vous éprouverez le même plaisir et les mêmes émotions que moi durant cette heure et demie délivrée dans un anglais facilement compréhensible et qu'elle vous donnera l'envie de partir à la découverte d'une œuvre qui est indubitablement un des achèvements majeurs du XXe siècle, tous pays confondus.

 

Crédit photographique :

 

Yousuf Karsh (Mardin, Turquie, 1908-Boston, 2002), Ralph Vaughan Williams, 1949. Tirage au gélatino-bromure d'argent, 31,5 x 25,5 cm, Londres, National Portrait Gallery © Karsh / Camera Press

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Anglicismes
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6 juillet 2014 7 06 /07 /juillet /2014 08:47
Juillet 2014

Même si je ne la goûte guère, la période estivale constitue toujours un moment intéressant dans l'activité d'un blog, dans la mesure où le ralentissement de l'activité qu'elle induit, tant du point de vue des lecteurs que des éditeurs, permet de faire le point et d'esquisser de nouvelles voies.

 

Outre un temps de pause qui m'a permis de me consacrer à certains projets, dont l'écriture des notes d'accompagnement d'un disque à paraître à l'automne, vous qui suivez l'actualité de Passée des arts aurez peut-être noté l'apparition de deux nouvelles rubriques. La première, Traverses, me permettra de rendre ponctuellement compte de réalisations s'inscrivant hors du répertoire « classique », musiques qui m'accompagnent de façon continue, antérieurement même à ce dernier ; si j'ai dû essuyer quelques manifestations de mécontentement face à cette initiative, les encouragements parfois les plus inattendus reçus en parallèle m'ont conforté dans ma décision de leur accorder une place ici. J'ai, depuis, noté ce passage dans un ouvrage consacré à Ralph Vaughan Williams que je suis en train d'étudier : « Palmer [réalisateur d'un documentaire sur le compositeur] interviewa également le musicien pop Neil Tennant [un des deux membres des Pet Shop Boys] qui rappela que l'impact de Vaughan Williams s'est toujours fait sentir hors du domaine de la musique classique. Frank Sinatra, par exemple, qui connaissait bien ce sujet, révérait Vaughan Williams et Job en particulier, et des musiciens aussi différents que Genesis, Wayne Shorter et, plus récemment, PJ Harvey, ont tous reconnu son influence. » (Alain Frogley et Aidan J. Thomson éd., The Cambridge Companion to Vaughan Williams, pp. 2-3). Éloquent, n'est-ce pas ?

Son titre d'Anglicismes dit déjà tout de la seconde rubrique qui sera justement consacrée à la musique composée outre-Manche entre le dernier quart du XIXe siècle et la fin des années 1950, généralement si mal connue et si peu défendue en France, alors qu'elle regorge de merveilles qui ne se résument pas à la production de Britten. Le peu d'écho recueilli par le tout récent billet consacré à Frank Bridge montre bien la difficulté de la tâche, mais il me semble que le jeu en vaut la chandelle. Ceci signifie-t-il qu'il y aura moins de baroque dans les mois à venir ? Nécessairement, oui, mais, entre nous, ça ne me pose guère de problèmes. N'allez néanmoins pas imaginer que je vais tourner le dos au répertoire qui me nourrit depuis plus de vingt-cinq ans, même si je ne peux cependant vous cacher un certain désabusement face à ce qui s'y passe aujourd'hui, ces pelletées de récitals inutiles, ces programmes qui semblent se copier mutuellement, ce goût de la recherche qui apparaît de plus en plus fréquemment aux abonnés absents. La pierre n'est pas à jeter uniquement aux musiciens, bien obligés de s'adapter aux lois du marché pour survivre, mais aussi à un public souvent paresseux pour qui le confort des habitudes et le souhait d'en avoir pour son argent sont hélas devenus des bannières. Il y a maintenant plus de quinze ans, Jean-Paul Combet lançait Alpha avec deux programmes inédits et audacieux consacrés à Castaldi et à Belli ; il y a fort à craindre qu'aujourd'hui, une telle aventure ne serait plus possible.

 

L'été qui commence marque également ma séparation d'avec France Musique, que je n'écoutais déjà plus qu'épisodiquement, mais dont les nouvelles orientations ont achevé de me convaincre que je n'y trouvais plus mon compte. Entendons-nous bien, je ne suis pas en train d'écrire que ce que fera la nouvelle équipe mise en place par Mathieu Gallet et Marie-Pierre de Surville sera obligatoirement détestable ; je dis juste que je ne supporterai pas deux heures quotidiennes de Frédéric Lodéon, musicien de talent mais dont les sarcasmes envers ces baroqueux qui ne savent pas jouer résonnent encore à mes oreilles, que je ne me reconnais ni dans les « Ciao bye bye » de tel animateur, par ailleurs prodigue en « génial » et en « sublime », qui sonnent aussi jeune à mes yeux qu'un quinqua bedonnant boudiné dans un baggy, ni dans les gloussements satisfaits de telle autre qui, chargée des disques, a quand même un peu de mal à concevoir qu'il existe de la musique intéressante avant, mettons, 1700, et que tout ne se résume pas au piano – la Renaissance ? le Moyen Âge ? Mais voyons, on va traiter ça en trente secondes, c'est tout ce que ça mérite –, pas plus que dans ce petit salon méridien où l'on se congratule et s'égratigne aussi un peu – taquin, va ! – entre gens de la même et forcément meilleure société. Horizons chimériques, la seule émission à laquelle je demeurais fidèle parce qu'elle me semblait avoir trouvé, malgré une durée trop contrainte, un bon équilibre entre approche informée et plaisir d'écoute, disparaît, et ce que je sais de la façon dont on l'a signifié à son producteur, Marc Dumont, qui avait eu la gentillesse de m'accorder un entretien ici-même et s'est vu congédié comme un laquais, ne fait que conforter le mauvais pressentiment que j'avais eu lorsque France Musique, en inaugurant son nouveau site Internet, avait supprimé la possibilité, pour les auditeurs, de poster des commentaires durant les émissions. Je demeure, pour ma part, persuadé qu'on ne construit rien de durable sur un fonds de mépris et les procédés de cette station envers ceux qui l'écoutent et ceux qui la font me semblent par trop relever de cette attitude. Bon vent, donc, à elle ; pour ma part, je reste sur le quai et je n'ai pas sorti mon mouchoir.

Pour finir, il faut que vous sachiez que les mois à venir seront sans doute un peu compliqués pour le blog, dans la mesure où l'on m'a fait comprendre, à demi-mots, qu'il n'était pas prioritaire pour ce qui regarde un certain nombre d'envois de presse. Je comprends bien que certains attachés de presse préfèrent des papiers bâclés mais qui paraissent vite à un quelconque travail de fond – on en voit même, sur les réseaux sociaux, donner du chroniqueur à des salonnards dont l'action se limite à publier des liens sans effectuer le moindre travail critique –, mais je ne peux ni ne veux travailler ainsi. Il me semble même que parler du disque classique en le sortant de la frénésie de la nouveauté est plutôt lui rendre service. Sauf imprévu, ma situation matérielle étant loin de me permettre des achats inconsidérés, je serai donc conduit à sélectionner de façon encore plus drastique ce que je vous proposerai. Mais l'aventure continue, pour vous et pour une certaine idée de la culture, qui me semble aujourd'hui de plus en plus fragilisée, quelquefois même par ceux qui, croyant la défendre, se trompent de cible en s'attaquant à de petites structures – je pense à l'action des intermittents lors du festival de Maguelone, typique de cette ignorance qui est toujours le terreau du pire – qui n'ont pas les capacités qu'ont les plus importantes pour survivre.

 

Je vous souhaite, à toutes et à tous, un très bel été.

 

Accompagnement musical :

 

1. Joy Division, Heart and soul (1980)
(Paroles : Ian Curtis, Musique : Ian Curtis, Peter Hook, Bernard Sumner, Stephen Morris)

 

Joy Division CloserCloser. 1 CD Factory FACD 25. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

2. Ralph Vaughan Williams (1872-1958), The Wasps, Aristophanic Suite (1909) :
[V] Ballet and final tableau 

 

London Philharmonic Orchestra
Sir Adrian Boult, direction

 

Ralph Vaughan Williams Orchestral works Sir Adrian BoultComplete symphonies & orchestral works. 1 coffret de 8 CD EMI 5 73924 2, indisponible sous cette forme.

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3 juillet 2014 4 03 /07 /juillet /2014 08:03

 

Walter Richard Sickert Tipperary

Walter Richard Sickert (Munich, 1860-Bath, 1942),
Tipperary, 1914
Huile sur toile, 50,8 x 40,6 cm, Londres, Tate Gallery

 

Lorsque l'on évoque, de notre côté de la Manche, le nom de Frank Bridge, c'est généralement pour mentionner qu'il fut le professeur d'un des trop rares compositeurs britanniques du XXe siècle à être régulièrement joué en France, Benjamin Britten. Outre l'hommage qu'il lui rendit dans ses Variations on a theme of Frank Bridge (op.10, 1937), lesquelles touchèrent durablement le maître qui écrivit à son brillant élève que c'était l'une des rares belles choses qui lui soient arrivées, ce dernier devint également, après la mort de Bridge, un des plus ardents défenseurs de sa musique qui, sans sa ténacité – il enregistra notamment aux côtés de Mstislav Rostropovitch, pour Decca, sa Sonate pour violoncelle et piano dans un couplage astucieux avec la célèbre Sonate « Arpeggione » de Schubert –, aurait sans doute continué à essuyer la même indifférence polie qui avait été son lot après la guerre.

La Grande guerre joua, en effet, un rôle-clé dans l'évolution de Bridge, un homme profondément pacifiste pour lequel le récit des atrocités du conflit mondial sonnèrent probablement comme une expulsion du jardin d’Éden. Avant cette fracture, ce brillant élève de Charles Villiers Stanford (1852-1924), né dans une famille musicienne de Brighton en 1879, ayant fait des études de violon – il se tournera ensuite vers l'alto – et de composition au Royal College of Music, avait su se bâtir rapidement une excellente réputation de chef d'orchestre et de chambriste, livrant également des partitions plus que prometteuses, comme le poème symphonique Isabella (1907) ou la suite The Sea (1910-11), ou encore le Phantasy Piano Quartet en fa dièse mineur. Cette œuvre, achevée en juin 1910, est le fruit d'une commande de Walter Wilson Cobbett organisateur, à partir de 1905, de concours annuels de musique de chambre visant, en particulier, à mettre en valeur la Phantasie, dans une double logique typique de l'esprit régnant alors dans l'Angleterre musicale, consistant à favoriser l'éclosion d'une jeune garde de compositeurs, Frank Bridgetout en s'inscrivant dans l'héritage de l'époque élisabéthaine et du XVIIe siècle, regardés alors comme un âge d'or de la musique anglaise. Bridge avait été de cette aventure dès le début, remportant la compétition de 1907 avec sa Phantasie en ut mineur (un trio pour piano), et Cobbett fit donc tout naturellement appel à lui lorsqu'il demanda à onze compositeurs, dont Ralph Vaughan Williams, de lui écrire chacun une Fantaisie pour ensemble de chambre. En un seul mouvement, le Phantasy Piano Quartet est typique de la première manière de Bridge, très redevable envers les élans passionnés du post-romantisme germanique dans la lignée de Brahms, mais ses demi-jours quelquefois elliptiques semblent souvent regarder du côté de la musique française, en particulier de Fauré. Composée entre 1913 et 1917, la Sonate pour violoncelle et piano en ré mineur constitue non seulement une parfaite illustration de l'évolution stylistique du musicien d'un lyrisme chaleureux vers une manière plus incisive, plus décantée, mais surtout un témoignage souvent très émouvant, par sa pudeur même, du traumatisme intime que constitua pour lui la déflagration de la guerre. Cette Sonate est un Janus dont le premier mouvement est encore empreint d'une frémissante grâce post-romantique, tandis que le second durcit le ton, osant parfois la grimace et la colère sourde, faisant percevoir la survenue puis l'amoncellement de nuées de cauchemar au ciel d'une pastorale qui bascule du côté de la grisaille, puis de la désolation. La Sonate pour violon et piano a, elle, été achevée en 1932 au bout d'un difficile processus de composition. En un seul mouvement au sein duquel se succèdent des sections contrastantes (AllegroAndanteScherzo et deux Trios – Finale récapitulatif), cette partition fut accueillie, comme nombre de celles de la seconde manière de Bridge qui atteste de son intérêt pour les innovations de la seconde école de Vienne, avec circonspection ; les dissonances, les turbulences et les brusques changements d'éclairage qui émaillent son cours en font, malgré une maîtrise d'écriture absolument évidente, une œuvre complexe, souvent âpre et parfois déroutante. On ne s'étonnera guère qu'un compositeur au parcours aussi atypique, si l'on considère la domination sur la musique britannique de l'époque des figures d'Elgar (1857-1934) puis de Vaughan Williams (1872-1958) – pour simplifier à l'excès, la noblesse d'un côté, la pastorale de l'autre –, ait été peu sensible, contrairement à ses contemporains, au mouvement de reviviscence du patrimoine musical historique ou populaire de son pays. Il le montre dans sa façon de traiter des mélodies connus tels que The Londonderry Air ou Sir Roger de Coverley qui deviennent prétexte à se laisser aller à une inventivité foisonnante, laquelle n'hésite pas à bousculer les traditions pour mieux s'approprier ces thèmes et en faire le terreau d'œuvres originales.

 

Serviteurs émérites du répertoire britannique – mais pas seulement, puisqu'on leur doit également de très beaux Poulenc et Saint-Saëns –, les musiciens du Nash Ensemble livrent avec ce disque consacré à Frank Bridge une anthologie de tout premier plan, tant par la qualité de son interprétation que par l'intelligence de son programme qui permet un tour d'horizon complet de l'évolution du compositeur. Le Phantasy Piano Quartet est ainsi rendu avec le juste équilibre entre fougue et distance qui permet d'entrevoir, souvent à peines esquissée mais pourtant perceptible, l'ébauche des chemins que son créateur empruntera ensuite, The Nash Ensembletandis que la Sonate pour violoncelle et piano sonne ici, dès ses premières mesures, comme un émouvant adieu au monde que la guerre est en train de réduire à néant. Les quatre pièces pour quatuor fondées sur des thèmes populaires, abordées avec un enthousiasme revigorant, sont à la fois pleines de fraîcheur, de rebond et d'esprit, la Sonate pour violon et piano trouvant ici une lecture à la fois sensible et un rien hautaine qui me semble rendre parfaitement justice à son caractère décanté comme à ses bouffées de lyrisme contenu. Outre une technique irréprochable, les interprètes font montre d'un investissement et d'une sensibilité de tous les instants et rendent, par là même, un fantastique service à ces pièces qui sont rarement apparues aussi proches, aussi vibrantes, tout en ne reniant rien de leur complexité et de leur profonde originalité.

The Nash Ensemble signe donc ici une parfaite réussite qui constitue, à mon avis, le disque idéal pour aborder la production chambriste de Bridge mais que je recommande également, au-delà de ceux du répertoire britannique, à tous les amateurs de musique de chambre qui ne regretteront pas d'avoir fait traverser la Manche à leur curiosité.

 

Frank Bridge Phantasy Quartet Sonatas Nash EnsembleFrank Bridge (1879-1941), Phantasy Piano Quartet en fa dièse mineur, Sonate pour violoncelle et piano, quatre pièces pour quatuor à cordes : An Irish Melody : The Londonderry Air, Cherry Ripe, Sally in our alley, Sir Roger de Coverley, Sonate pour violon et piano

 

The Nash Ensemble
Marianne Thorsen, violon (soliste dans la Sonate)
Laura Samuel, violon
Lawrence Power, alto
Paul Watkins, violoncelle
Ian Brown, piano

 

incontournable passee des arts1 CD [durée totale : 79'46"] Hyperion CDA68003. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com

 

Extrait proposé :

 

Sonate pour violoncelle et piano :
[II] Adagio ma non troppoMolto allegro e agitatoAdagio ma non troppoAllegro moderato 

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Crédits :

 

Photographie de Frank Bridge : © Edward Gooch/Hulton Archive

 

Photographie du Nash Ensemble : © Hanya Chlala/ArenaPAL

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28 juin 2014 6 28 /06 /juin /2014 09:11

 

Isaac Delusion

On ne pourra pas reprocher à Isaac Delusion d'agir dans la précipitation et ce jeune groupe français qui, du duo qu'il était à l'origine est aujourd'hui devenu quatuor, aura pris le temps nécessaire pour mûrir son premier album éponyme qui nous est arrivé au début de ce mois de juin, après deux EP (Midnight sun et Early morning) semés sur notre route avec une fausse nonchalance, au début et à la fin de 2012, comme des petits cailloux scintillants de promesses.

 

Le titre sur lequel s'ouvre le disque, The child you were, est typique des couleurs et des humeurs qui vont se développer durant les cinquante-cinq minutes suivantes, traversées par une voix immédiatement reconnaissable, limpide, à la fois chaleureuse et légèrement distante. Ce qui frappe d'emblée, c'est le sens inné de la fluidité mélodique que possèdent les musiciens ainsi que leur propension à privilégier, dans leurs compositions, des lignes claires que viennent soutenir et embellir des arrangements particulièrement bien pensés, à l'efficacité jamais tapageuse, l'ensemble se déployant selon un ordonnancement à la fois rigoureux et poétique tout à fait représentatif d'une certaine tradition du raffinement à la française. Chanson après chanson, se découvre une riche palettes d'influences allant du folk à la dance music avec, sporadiquement, des bouffées funk ou hip-hop, cette diversité trouvant son origine dans les horizons très différents dont vient chacun des quatre compères. Ils ont eu la finesse de savoir les fondre en un tout d'une grande cohérence dans lequel chaque morceau, au lieu de se résumer, comme c'est hélas souvent le cas dans ce type de production, à une simple vignette séduisante mais isolée, semble découler naturellement de ce qui le précède et annoncer ce qui va le suivre — c'est particulièrement évident à partir de Land of gold, à l'écriture finement ciselée. Car l'intelligence semble bel et bien côtoyer l'instinct chez ces jeunes gens et c'est cette alliance qui rend ce premier album extrêmement attachant et fait qu'une fois entré dans l'univers qu'il propose, on y revient à chaque reprise avec un plaisir renouvelé. Qu'il s'agisse de Midnight sun, un titre construit à partir d'une matière musicale minimale qui laisse toute la place à la voix, jusque dans ses minimes faiblesses, pour l'animer, de la légèreté ensoleillée et insouciante de She pretends, de l'énergie plus sombre de The Devil's hand, de l'ironie de A little bit too high, il y a toujours quelque chose à découvrir chez Isaac Delusion, qui a indiscutablement le don, grâce à une science très juste des atmosphères, de faire voguer ses morceaux, et l'auditeur avec eux, dans un monde de paysages fuyants, comme entrevus dans un songe éveillé et redessinés par d'incessants clairs-obscurs. Déjà maîtres dans l'art de l'estompe, les musiciens se montrent particulièrement convaincants dès qu'il s'agit d'évoquer la nostalgie de l'enfance (The child you were, Dragons) comme celle des fêtes qui s'achèvent (Early morning), ou l'incertitude des sentiments (If I fall), n'hésitant pas à faire appel à violon et violoncelle pour ajouter une touche de lyrisme supplémentaire et bienvenu à leur propos.

Chacun abordera, bien entendu, ce disque avec la sensibilité qui lui est propre. Certains retiendront avant tout son caractère globalement enjoué et sensuel – notons que même si l'électronique est évidemment reine ici, le soin apporté à la réalisation et la présence d'instruments acoustiques lui apportent une véritable chaleur –, d'autres le liront comme la bande-son rêvée, dans tous les sens du terme, des longues soirées de fête où l'on se croise et parfois se frôle sans toujours se rencontrer, des promenades en lisière d'océan ou sous les dunes sous des cieux gonflés de nostalgie. Ce qui demeure évident, c'est qu'avec son électro-pop inventive, faussement naïve, légère en apparence mais beaucoup plus troublée lorsque l'on y regarde d'un peu plus près, Isaac Delusion nous offre probablement un des plus beaux albums de l'été, un été où les pistes de danse auraient vue sur l'amer.

 

Isaac DelusionIsaac Delusion, Isaac Delusion

 

1 CD [durée totale : 55'16"] Cracki records/Parlophone. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com.

 

Extraits proposés :

 

1. Midnight sun
(paroles & musique : Isaac Delusion)

 

2. Dragons
(paroles & musique : Isaac Delusion)

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 07:39

 

Eglise Arques - Robin.H.Davies

L'église d'Arques-la-Bataille © Robin .H. Davies

 

S'il ne bénéfice pas de la même exposition médiatique que les très courus festivals de la Chaise-Dieu ou d'Ambronay, celui de l'Académie Bach d'Arques-la-Bataille a su, au fil du temps, fédérer un public fidèle d'amateurs de musique ancienne autour d'une programmation exigeante qui oublie heureusement de se laisser envahir par les tics et les paillettes de la mode — celle de cette année n'annonce d'ailleurs toujours pas de récital de contre-ténor estampillé Vivhändel pour attirer le chaland.

Pour sa dix-septième édition, qui se déroulera du 20 au 23 août 2014, le festival confirme une inflexion amorcée en 2012 avec Haydn, Boccherini et Schubert et poursuivie en 2013 avec Brahms et Schumann, qui consiste, de façon parfaitement pertinente, à considérer le vocable de musique ancienne sous un angle élargi et, par conséquent, à ne plus se limiter au répertoire des XVIIe et XVIIIe siècles. Les musiciens de L'Armée des Romantiques, réunis autour de l'excellent pianiste Rémy Cardinale qui, pour l'occasion, jouera sur un Érard historique, mettront donc à l'honneur la musique française, ce qui est déjà en soi une excellente nouvelle, en proposant deux soirées dédiées respectivement à César Franck (Quintette, Sonate pour violon et piano, pièces pour piano et pour harmonium, 21 août) et à Maurice Ravel, dont, aux côtés de Gaspard de la Nuit, seront données deux œuvres entrant en résonance avec les commémorations du centenaire de la Grande guerre, les Trois chansons pour chœur et le Trio en la mineur (22 août).

Que les amoureux du baroque se rassurent, ils n'ont pas été oubliés, et c'est même à l'emblématique L'Autre Monde ou Les Estats & Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac, réunissant les brillants Benjamin Perrot et La Rêveuse, que reviendra l'honneur d'ouvrir le bal le 20 août, suivi, en fin de soirée, par la première partie des virtuoses Sonates du Rosaire de Biber sous l'archet fougueux d'Hélène Schmitt, recueil dont la seconde moitié refermera le festival dans la nuit du 23 août. Entre temps, l'Ensemble Mare Nostrum aura couru les chemins de la Nouvelle Espagne (21 août) et les Lunaisiens dévoilé les visages toujours changeants de l'air, de cour ou à boire (22 août). Bach ne sera pas non plus absent de l'Académie dont il est la figure tutélaire et Vox Luminis, dont le travail a été régulièrement fêté sur ce blog, fera revivre deux de ses cantates, mais aussi celles de ses glorieux aînés, Pachelbel et Buxtehude (23 août).

Enfin, trois concerts gratuits seront proposés à 11 heures, un triptyque autour du motet qui verront les Lunaisiens puis l'Ensemble vocal Bergamasque, rejoints par Benjamin Alard et Marc Meisel à l'orgue, aborder par deux fois, les 21 et 23 août en l'église d'Arques-la-Bataille, en terres germaniques, respectivement baroques (Bach) et romantiques (Mendelssohn, Brahms, Bruckner, Wolf), Saint-Rémy de Dieppe accueillant pour sa part, le 22 août, un parcours français faisant la part belle à Charpentier.

Ce programme dense qui, malgré sa diversité, gage d'une heureuse alternance entre inspirations sérieuses et plus légères, se révèle très unitaire, s'annonce d'ores et déjà passionnant et riche de ponts jetés d'œuvre à œuvre et d'époque à époque. Si je n'en suis empêché par aucun impondérable, l'amateur tant de musique baroque que française que je suis prendra donc, à la fin des vacances, le chemin de la Normandie, et si j'espère que cette courte présentation aura donné l'envie à ceux qui le peuvent de tenter l'aventure d'un festival qui mérite notre intérêt et notre soutien, je compte fermement en rapporter quelques crayonnés à partager avec tous à mon retour.

 

Académie Bach 17e festival 20-23 08 2014Académie Bach d'Arques-la-Bataille, 17e édition du festival, du 20 au 23 août 2014. Renseignements détaillés et locations en suivant ce lien.

 

Un avant-goût en musiques :

 

1. Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655), L'Autre Monde ou Les Estats & Empires de la Lune (extrait), et François Dufaut (av.1604-av.1672), Prélude

 

Benjamin Lazar, déclamation
Benjamin Perrot, luth, théorbe & guitare baroque
Florence Bolton, dessus & basse de viole

 

Cyrano de Bergerac Benjamin Lazar La RêveuseL'Autre Monde ou Les Estats & Empires de la Lune, 1 double disque Alpha 078 qui peut être acheté en suivant ce lien.

 

2. Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704), Sonates du Rosaire :
XI. La Résurrection

 

Les Veilleurs de Nuit
Marianne Muller, viole de gambe
Pascal Monteilhet, théorbe
Élisabeth Geiger, clavorganum
Alice Piérot, violon & direction

 

HIF Biber Sonates du Rosaire Veilleurs de nuit Alice PiéroLes Sonates du Rosaire. 1 double disque Alpha 038 qui peut être acheté en suivant ce lien.

 

3. Maurice Ravel (1875-1937), Trio pour piano en la mineur :
[IV] Final : Animé

 

The Florestan Trio

 

Debussy Ravel Fauré Trio avec piano Trio FlorestanDebussy, Ravel & Fauré, Trios avec piano. 1 CD Hyperion CDA67114 qui peut être acheté en suivant ce lien.

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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 08:47

 

Frans Brüggen Annelies van der Vegt

Frans Brüggen, portrait d'Annelies van der Vegt © Glossa

 

Arrivé au terme d'un parcours dont on mesure de plus en plus l'importance qu'il revêt dans le domaine de l’interprétation des musiques de la fin du baroque à la première génération romantique avec un accent particulier mis sur la période classique, Frans Brüggen a visiblement désiré revisiter certaines œuvres chères, telles les symphonies de Beethoven (voir ici) ou l'Écossaise et l'Italienne de Mendelssohn (voir ). Il revient aujourd'hui à Mozart dont il nous livre une vision sans doute testamentaire, captée en mars 2010, des trois dernières symphonies.

 

Vienne, été 1788. Le catalogue que tient le compositeur porte le témoignage d'une étonnante fièvre créatrice dans un genre vers lequel il n'était plus revenu depuis dix-huit mois et l'impressionnante page en ré majeur connue aujourd'hui sous le titre de « Prague » (KV 504). En l'espace de six semaines, Mozart laisse à la postérité trois partitions qui constituent à la fois le point d'orgue et le point final de sa production dans le domaine symphonique, trois chefs-d'œuvre qui, tout en se suffisant chacun à soi-même, se répondent parfois avec une telle évidence que l'on pourrait se hasarder à parler, avec toutes les précautions d'usage, de cycle. Les musicologues ont longtemps estimé que ces œuvres n'avaient jamais été jouées du vivant de Mozart et qu'il les avait donc écrites pour lui-même, comme une espèce de journal intime, une attitude complètement contraire aux pratiques du XVIIIe siècle — les légendes romantiques et la kyrielle d'inepties véhiculée par ceux qui se gargarisent avec des notions fumeuses comme celle de génie ont malheureusement la vie dure. On sait aujourd'hui grâce, notamment, aux travaux de H.C. Robbins Landon, que la Symphonie en sol mineur KV 550 (25 juillet 1788) a très certainement été exécutée, ce que démontre, entre autres indices concordants, l'existence de deux versions contemporaines, dont l'une avec clarinettes visant à s'adapter aux moyens de l'orchestre dont le musicien pouvait disposer. Cette œuvre, qui fait écho à celle, dans la même tonalité, datée Salzbourg, 5 octobre 1773 (KV 183/173dB), est sans doute la plus célèbre des trois, avec sa tension qui ne connaît de relâche que dans une partie de son Andante et dans le Trio de son Menuet, et signe une partition haletante, inquiète, presque oppressante, tout à fait dans l'esprit du Sturm und Drang alors finissant. La bataille qu'elle donne à entendre est aussi un congé. Tout aussi connue et, comme sa prédécessrice, ayant eu une influence qui ne peut s'expliquer par la seule circulation de copies, la Symphonie en ut majeur KV 551 (10 août 1788), affublée du ridicule surnom, évidemment apocryphe, de « Jupiter », peut-être regardée comme la résolution des conflits qui faisaient rage dans la sol mineur. L’œuvre frappe par son sens de la synthèse car s'y opère une union rien moins qu'impressionnante entre les différents éléments du langage mozartien qui, bien que parfois opposés (style « galant » contre éléments savants), se fécondent mutuellement pour aboutir à un équilibre souverain, à une harmonie conquérante dans laquelle chacun peut trouver satisfaction. Mieux qu'héroïque, même si ce sentiment n'en est pas absent, cette symphonie est peut-être avant tout de réconciliation. Le rayonnement de la Symphonie en mi bémol majeur KV 543 (26 juin 1788) a souffert de celui de ses deux cadettes si bien choyées par la postérité. Elle n'en demeure pas moins une pièce admirable, d'une grande subtilité de facture et d'une richesse d'invention étonnante, dont l'atmosphère globalement lumineuse et pourtant sans cesse baignée de clairs-obscurs, en particulier dans son deuxième mouvement, un Andante con moto en la bémol majeur, traduit avec une justesse parfois étreignante les intermittences d'un cœur partagé entre abandon et courage.

On sait les affinités qu'entretient Frans Brüggen avec la musique de Mozart et ses disques, anciens pour Philips ou plus récents pour Glossa – je pense, en particulier, à son intégrale des Concertos pour violon avec Thomas Zehtmair – l'ont démontré avec une constance qui force l'admiration ; sur instruments anciens, malgré les estimables Hogwood, Pinnock et consorts, il y a définitivement le Mozart de Brüggen et celui des autres. Ce nouvel enregistrement ne fait pas exception et, comme ses prédécesseurs, il séduit immédiatement, malgré une prise de son un rien trop réverbérée qui en émousse légèrement les angles et les reliefs, par la cohérence de ses choix comme par l'incroyable naturel de sa respiration ; tant du point de vue du choix des tempos, à la seule minime exception de l'Allegro de la 39e dans lequel on aurait souhaité sentir parfois un peu plus de tension, que des équilibres entre les pupitres, tout semble aller de soi, trouver, comme par magie, sa juste place, sans que jamais quoi que ce soit paraisse trop calculé ou souligné. Il y a, dans cette interprétation, une absence apparente – car rien n'y est, bien entendu, laissé au hasard – de contrainte comme d'agitation qui révèlent l'humilité du chef et de ses musiciens devant une musique à laquelle ils accordent simplement la possibilité de s'exprimer sans la surcharger d'intentions ou l'encombrer avec des manifestations d'ego. Il ne s'agit pas ici, contrairement à ce qui se passe chez certains confrères, de prouver à tout prix que l'on a raison, mais bien de laisser, autant que possible, la parole au seul Mozart. Qu'il s'agisse de l'ambivalence de la 39e, de l'inquiétude sourde de la 40e ou du triomphe serein de la 41e, chaque atmosphère est caractérisée avec cette variété de couleurs et de nuances, cette finesse de touche et cette netteté de l'articulation qui sont, depuis longtemps, les marques de l'excellence de l'Orchestra of the Eighteenth Century.

 

Au-delà de l'audtion et de l'achat d'un disque, c'est bien de vous mettre à l'écoute d'un chef qui a beaucoup à nous apprendre sur la musique de Mozart que je vous recommande. La leçon de simplicité et d'humanité de Frans Brüggen est un trésor qu'on ne chérira jamais assez et envers lequel on n'éprouvera jamais assez de gratitude.

 

Mozart Les trois dernières symphonies 39 40 41 Frans BrügWolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Symphonies en mi bémol majeur KV 543, en sol mineur KV 550 et en ut majeur KV 551

 

Orchestra of the Eighteenth Century
Frans Brüggen, direction

 

2 CD [durée : 53'51" & 38'11"] Glossa GCD 921119. Ce disque peut être acheté sous forme physique sur le site de l'éditeur (sans frais de port) en suivant ce lien ou au format numérique sur Qobuz.com.

 

Extraits proposés :

 

1. Symphonie en sol mineur KV 550 : [I] Molto allegro

 

2. Symphonie en mi bémol majeur KV 543 : [II] Andante con moto

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 09:08

 

Jeanne Cherhal Histoire de J

Lorsque le premier extrait du nouvel album de Jeanne Cherhal a commencé à circuler à la fin de l'année 2013, on s'est rapidement dit que cet Échappé laissait augurer le meilleur pour ce qui allait suivre. Quelques mois plus tard, Histoire de J. venait confirmer cette excellente première impression.

Ce disque marque l'aboutissement d'un processus de maturation qui prend son origine dans un concert de 2012 durant lequel la musicienne avait repris les titres de l'album Amoureuse d'une des grandes figures de la chanson française depuis les années 1970, Véronique Sanson, une expérience dont on mesure, plage après plage d'Histoire de J., à quel point elle a été marquante et profondément nourrissante. N'allez cependant pas vous imaginer que cette nouvelle réalisation se range au nombre des resucées souvent aussi scolaires que fades que certains nous infligent depuis des mois en surfant avec un opportunisme acéré sur la rengaine du c'était mieux avant. Tout démontre, dans la proposition de Jeanne Cherhal et de la petite équipe qu'elle a réunie pour ce projet, une profonde compréhension du langage et de l’originalité de ces grands artisans de la chanson que furent, on l'a dit, Véronique Sanson, mais aussi Michel Berger ou William Sheller. L'hommage qui leur est rendu dans cet album n'est jamais une copie servile ; il prolonge leur héritage et le revivifie, s'inscrivant, sans peut-être en avoir conscience, dans une longue tradition dont les racines remontent au moins au Moyen Âge, lorsque les compositeurs reprenaient les thèmes inventés par leurs aînés, voire leurs contemporains, dans une double logique de révérence et d'émulation.

Histoire de J. est, sans conteste, un disque d'aujourd'hui qui met le moins de barrières possible entre l'auditeur et lui, ne serait-ce que par la simplicité des moyens qu'il utilise : une voix et un piano, guitare, basse et batterie, avec, ponctuellement, quelques cordes et quelques cuivres, des ingrédients simples pour une recette à la fois légère et riche en goûts dont la sophistication des programmations et autres effets a été bannie ; le bien nommé J'ai faim, titre proposé en ouverture qui conjugue à la perfection énergie et tendresse, met immédiatement en appétit et les dix qui suivent ne commettront pas la moindre faute de goût. Haletant et impeccablement galbé, L'Échappé fait place à l'un des temps forts de l'album, Noxolo, chronique de la haine ordinaire qui raconte l'assassinat d'une jeune lesbienne, Noxolo Nogwaza, en Afrique du Sud et illustre une des forces de l'écriture de Jeanne Cherhal qui, en refusant toute emphase et en s'en tenant à une narration sobre, parvient, grâce à d'infimes variations d'atmosphère, à susciter une émotion qui vous noue la gorge sans même que vous vous en aperceviez. Cette simplicité marque également d'autres joyaux à fleur de peau que sont Comme je t'attends, dont on oublierait presque que son propos est le désir d'enfant pour n'en retenir que ce qu'elle dit des rêves de promesses de bonheur, Petite fleur et la douleur estompée mais pourtant toujours vive des absences, ou Finistère, chanson parfaite et bouffée d'air libre pleine d'un lyrisme d'autant plus émouvant qu'il est subtilement retenu. Cet art de la suggestion trouve une toute autre expression dans Cheval de feu, un titre dont la tension érotique ravale bien des essais du même genre au rang de prurit adolescent ; il faut bien du talent pour dire les choses de façon aussi explicite sans jamais tomber dans la trivialité. Soulignons, pour finir, les merveilles de légèreté que sont Bingo, dans lequel passe toute la fraîcheur que l'on associe aux chansons populaires des années 1970, et L'oreille coupée avec sa délicieuse auto-dérision, ainsi que Quand c'est non, c'est non, hymne fugué partagé avec Les Françoises pour dénoncer les hommes trop entreprenants, et Femme debout, hommage pudique à toutes celles qui font ou ont fait acte de résistance.

La tentation est grande, bien entendu, de tenter de deviner la part d'autobiographie qui se cache sous l'initiale du titre, et si l'on peut imaginer que cette dimension de miroir n'est pas absente, le fait n'a pas, en soi, une si grande importance. Ce que l'on retient au fil des écoutes de ce disque chaleureux et intime que sa construction et sa production également impeccables n'empêchent pas de regarder l'auditeur dans les yeux et de lui murmurer à l'oreille, c'est l'impression de se trouver face à une réalisation que son équilibre rend déjà classique. Certains pourront toujours arguer que Jeanne Cherhal ne révolutionne rien, je suis, pour ma part, prêt à parier que lorsque le vent des modes aura balayé certaines gloires du jour, on continuera, comme on le fait pour Amoureuse, à revenir écouter cette Histoire de J. dans quarante ans.

 

Jeanne Cherhal Histoire de JJeanne Cherhal, Histoire de J.

 

1 CD [durée totale : 39'43"] Barclay 377 182 1. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com

 

Extraits proposés :

 

1. J'ai faim
(Paroles & musique : Jeanne Cherhal)

 

2. Finistère
(Paroles & musique : Jeanne Cherhal)

 

Un extrait de chaque titre du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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