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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 08:38

 

Jan Both Paysage a l'embarcadère

Jan Both (Utrecht, c.1615-1652),
Paysage à l'embarcadère
, avant 1652

Huile sur toile, 76 x 91 cm, Amsterdam, Rijksmuseum

 

Un printemps anglais : Outhere aurait pu choisir cette devise pour définir la ligne directrice de certaines des récentes publications des différents labels regroupés sous sa bannière. Après le magnifique English royal funeral music de Vox Luminis, récemment chroniqué ici, et en attendant le Dowland de Thomas Dunford, le Purcell de Scherzi Musicali et les Suites anglaises de Bach par Pascal Dubreuil, arrêtons-nous aujourd'hui sur My precious manuscript, le premier disque d'un tout jeune ensemble malicieusement nommé La Sainte Folie Fantastique.

 

Cette réalisation, qui met à l'honneur des pièces tirées d'un manuscrit réalisé très vraisemblablement entre 1675 et 1680 pour être offert à un baronnet mélomane, Sir John St Barbe (c.1655-1723), et conservé aujourd'hui à la bibliothèque de la cathédrale de Durham sous la cote MS mus D2, illustre de manière saisissante à quel point l'Angleterre fut une terre propice pour que ces grands voyageurs que sont les morceaux de musique aient envie d'y poser leurs malles, de s'y mélanger à ce qui existait déjà, d'y faire souche. Ce mouvement, déjà perceptible au Moyen Âge, période durant laquelle les échanges avec le continent furent intenses et fructueux, s'accentua graduellement à partir du milieu du XVIe siècle, particulièrement sous l'effet du contact avec les modèles italiens importés par des compositeurs qui, comme Alessandro Striggio, séjournèrent brièvement sur l'île ou plus longuement, comme les Ferrabosco, une famille bolonaise dont certains membres s'y installèrent définitivement, pour prendre toute son ampleur après la Restauration de 1660 qui vit la cour britannique s'inspirer de la musique française sans perdre de vue l'italienne et tout en montrant également une certaine perméabilité à celle venue des contrées plus septentrionales, dont les germaniques, dont on sait quelle importance elles auront au siècle suivant sur la vie artistique d'outre-Manche grâce, entre autres, à Händel, Abel ou Johann Christian Bach.

Monogrammiste CVF Homme au violonLa sélection opérée par la Sainte Folie Fantastique dans le manuscrit de Sir John et dans d'autres sources similaires se concentre sur des sonates pour violon, viole de gambe et continuo, auxquelles ont été adjointes de belles variations sur la chanson When Daphne from fair Phoebus did fly et deux courts morceaux, également pour clavier, d'Heinrich Scheidemann qui rappellent les liens existant entre le Septentrion et l'Angleterre, notamment grâce à un compositeur comme Sweelinck, ainsi que deux airs populaires du Manchester lyra viol book joués à l'archiluth et deux pièces de viole signées Steffkins, un gambiste très renommé à son époque, actif aussi bien dans son Allemagne natale qu'en Grande-Bretagne et dans les Provinces-Unies. Si cet ensemble de pièces solistes peut être vu comme représentatif de traditions musicales solidement implantées outre-Manche où domine l'art des virginalistes, des luthistes et des violistes, les sonates sont, elles, empreintes de ce qui constituait, à l'époque, la modernité. Nombre d'entre elles révèlent, en effet, des traits italianisants marqués, tant dans leur structure – la forme même a été forgée en Italie – que dans l'exploitation du caractère mélodique du violon, l'ornementation très ouvragée de certains passages ou l'accent porté sur la virtuosité. Cette manière cohabite à parts plus ou moins égales, selon les compositeurs et les œuvres, avec des tournures plus nordiques ou locales, sensibles dans l'écriture très idiomatique pour la viole, l'usage parfois raffiné du contrepoint, et cette humeur fantasque, prompte à passer de la plus sombre gravité à la fantaisie la plus débridée en quelques instants, propre au Stylus Phantasticus d'invention certes ultramontaine mais porté à un extrême degré de raffinement par des compositeurs d'Europe du Nord comme, entre autres, Froberger, dont l'esprit s'invite quelquefois dans cette anthologie, bien qu'aucune de ses œuvres n'y figure. Au-delà de son caractère de cadeau précieux rassemblant quelques morceaux soigneusement choisis au sein de la production de certains brillants compositeurs anglais du troisième quart du XVIIe siècle, la manuscrit de sir John dévoile un réseau complexe d'influences mutuelles subtiles qui offre un voyage passionnant dans l'Europe musicale d'alors.

Je déplorais il y a quelques mois, à l'occasion de la parution du par ailleurs fort bon premier disque d'un jeune ensemble à la configuration exactement similaire à celui-ci, un certain manque de risque dans le choix du répertoire ; il n'en est heureusement rien ici et le premier bonheur que procure cette réalisation est celui de découvrir des œuvres qui à défaut, peut-être, d'être pour certaines totalement inédites, ne sont certainement pas les plus fréquentées du monde. La seconde raison de se réjouir est le très haut niveau de qualité interprétative atteint d'emblée par La Sainte Folie Fantastique qui fait montre d'un engagement et d'une sensibilité de tous les instants durant cette grande heure de musique où se côtoient, comme on l'a vu, les émotions les plus contrastées. La Sainte Folie FantastiqueComposée de quatre interprètes ayant atteint, dans leur domaine, un niveau qui tutoie l'excellence – Jérôme van Waerbeke au violon, Lucile Boulanger à la viole de gambe, Arnaud De Pasquale au clavecin et à l'orgue, Thomas Dunford à l'archiluth –, cette équipe jouant sans chef semble indubitablement soudée par une véritable complicité et étonne par la cohérence de ses choix, par sa capacité à trouver sans grandes difficultés apparentes un son d'ensemble immédiatement cohérent, par le bel enthousiasme qu'elle déploie pour ressusciter les pièces du manuscrit de Durham. J'avoue avoir été très séduit par le caractère plein de naturel de leur lecture, par la sensualité sonore qui s'en dégage et que la captation préserve sans l'alourdir, par l'équilibre entre les différents pupitres qui m'a souvent semblé très réussi, même si j'aurais souhaité un violon qui ose par instants se montrer un rien plus conquérant, ce dont il a indiscutablement les moyens. Cette minime réserve n'entache nullement une réalisation de haute volée et pleine de fraîcheur, servie par des artistes dotés d'une réelle personnalité, qu'il s'agisse de la finesse de l'archet de Jérôme van Warbeke, des étincelles et des déliés d'Arnaud de Pasquale, des arabesques rêveuses de Thomas Dunford ou d'une Lucile Boulanger dont chaque intervention semble capter la lumière et que l'on a hâte d'entendre un jour en soliste.

 

incontournable passee des artsJe vous recommande donc sans hésitation ce superbe enregistrement de la Sainte Folie Fantastique dont les qualités sont celles que l'on souhaiterait trouver dans chaque premier disque, tant en matière d'originalité du répertoire que de tenue de l'interprétation. On peut légitimement espérer que ces jeunes musiciens, qui ont visiblement plus d'un atout dans leur manche, seront bien vite encouragés à poursuivre leurs investigations et nous offriront de nouveaux projets tout aussi passionnants que celui-ci. En les remerciant pour le plaisir qu'ils nous offrent ici, on souhaite le meilleur pour la suite à ces quatre Fantastiques.

 

My precious manuscript La Sainte Folie FantastiqueMy precious manuscript, Fantastic sonatas from England to Germany : œuvres de Henry Butler († 1652), William Young († 1662), Heinrich Scheidemann (c.1595-1663), John Jenkins (1592-1678), Wilhelm Brad (1560-1630), Dietrich Steffkins († 1673), Dietrich Becker (1623-1679) et anonymes

 

La Sainte Folie Fantastique
Jérôme van Waerbeke, violon
Lucile Boulanger, viole de gambe
Arnaud De Pasquale, clavecin & orgue
Thomas Dunford, archiluth

 

1 CD [durée totale : 67'01"] Alpha 191. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Henry Butler, Sonate n°28 en sol mineur

 

2. Anonyme, Sonate n°27 en ré mineur

 

Illustrations complémentaires :

 

Monogrammiste CVF (actif au milieu du XVIIe siècle), Homme au violon, 1654. Gravure sur papier, 6,2 x 5,8 cm, Londres, British Museum

 

La photographie de La Sainte Folie Fantastique est de Julien Dubois, utilisée avec l'autorisation de l'ensemble.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

L’Audience du Temps 04/05/2013 10:07


Voilà, j’ai maintenant écouté tout le disque. Je l’ai trouvé, en effet, de très haute tenue, et je n’aurais même pas ta réserve à propos du violoniste : je trouve au contraire que tout est très
équilibré et que le fait que Jérôme van Waerbeke ne mette pas sa partie nécessairement au premier plan est justement bienvenu, puisque de toute façon on l’entend très bien. Ça évite
l’impression qu’il y a d’un côté le violon, et de l’autre le reste des instruments.


Vraiment une belle découverte que ce disque et cet ensemble, dont je regrette bien que la parution n’ait pas été plus visible ! Je lui ferai une place “chez moi”.

Jean-Christophe Pucek 16/05/2013 20:43



Je t'avoue que j'aurais aimé un violon un rien plus expansif mais, pour un premier disque, je suis assez bluffé, un peu de la même façon qu'avec le Bach de Lucile Boulanger et Arnaud De Pasquale
l'année dernière.


J'ai hâte de lire ton sentiment sur cet enregistrement qui risque hélas de passer quelque peu inaperçu au milieu des têtes d'affiche, en termes de répertoire, convoquées par Alpha en ce
printemps, à moins que sa singularité le serve et lui permette de tirer son épingle du jeu, ce que l'on ne peut que souhaiter.


Merci pour ton commentaire, cher Monsieur de l'Audience, et pardon pour ma réponse tardive.



Marie-Reine 02/05/2013 10:49


Quel plaisir de retrouver dans vos quatre Fantastiques deux jeunes et beaux talents que l'on a récemment vus barboter dans certain petit ruisseau chez vous, cher Jean-Christophe :) De même pour
le tableau liminaire et son pont inachevé qui m'a déjà fait rêver sur certaine page disparue. Je n'ai pu écouter ce nouveau disque en entier mais cela n'empêche pas de venir dire ici toute mon
admiration pour cette réalisation qui mérite bien votre Incontournable : un répertoire peu joué voire inédit, un programme intelligemment construit (on goûte particulièrement les "ponctuations"
solistes du clavecin, du luth et de la viole), une interprétation expressive et chaleureuse et un livret bien détaillé. Je vous envoie mille bises affectueusement reconnaissantes pour ce beau
billet et retourne à mes précieux manuscrits et mes saintes folies à moi :o)

Jean-Christophe Pucek 16/05/2013 20:54



Vous avez raison, chère Marie-Reine, cette chronique était un peu en forme de retrouvailles, comme une sorte de paysage recomposé, ni tout à fait familier, ni tout à fait étranger; j'aime
beaucoup ces jeux d'échos et souris largement quand je vois quelqu'un être en mesure d'en renouer tous les fils — une belle preuve de fidélité, s'il fallait encore des preuves.


A mes yeux, on a, avec cette réalisation, toute l'inventivité et la fraîcheur que l'on est en droit d'attendre de tout premier disque avec, déjà, une très belle dose de maturité et de talent que
beaucoup pourraient jalouser. J'espère qu'avec autant d'atouts dans leur manche, ces quatre Fantastiques sont partis pour une belle et longue route, et je vous suis très reconnaissant de vous
être arrêtée sur sa première étape.


Je vous embrasse bien affectueusement et vous demande de bien vouloir pardonner l'énorme retard avec lequel je vous réponds.



cyrille 01/05/2013 17:11


Que voilà une belle découverte ! Les deux sonates que tu partages sont, de façon égale, passionnantes d'un bout à l'autre. La 27e en ré mineur d'un anonyme est particulièrement exceptionnelle
d'intensité et d'inventivité. J'ai pris beaucoup de plaisir à les écouter, alors même que ce n'est pas mon répertoire de prédilection comme tu le sais.


Ce jeune ensemble que tu nous présente frappe visiblement un grand coup. A suivre, donc, avec beaucoup d'intérêt...


Des bises, mon ami. Et encore merci pour ce beau moment de musique.

Jean-Christophe Pucek 02/05/2013 07:43



J'attendais beaucoup de ce disque réunissant quelques brillants jeunes musiciens baroques, mon ami, et je t'avoue que je ne suis pas déçu : non seulement, j'ai le plaisir de la découverte de
pièces peu fréquentées, mais l'allant comme la finesse sont au rendez-vous de cette lecture, d'où mon enthousiasme. Le fait que tu aies apprécié une musique qui se situe effectivement assez loin
de ce que tu prises habituellement est, à mes yeux, un excellent indice de la réussite de ce projet.


Merci pour ton commentaire et des bises, bien entendu.



Attuel Josette Simone 01/05/2013 17:07


Pour ce premier ùmai, où enfin le tempsm'est donné pour cette écoute, voici que je suis comblée. Rien n'est plus agréable que cette liaison entre la douceur,des extraits, labeauté des sentiments,
et cette envie d'écouter et l'envie d'entrer dans cet ensemble en faisant quelques pas de danses élégants. C'est ainsi que l'élégance de ces extraits  me séduit et me charme en même temps..

Jean-Christophe Pucek 02/05/2013 07:38



Il faudrait plus de jours fériés pour nous permettre de découvrir plus de musiques, Josette, il est tellement important de pouvoir disposer d'un peu de temps pour ce faire. Je suis ravi que les
qualités de ce disque de La Sainte Folie Fantastique aient su vous séduire et j'espère que les deux extraits vous donneront l'envie d'en entendre plus.


Très belle journée à vous et merci pour votre commentaire.



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