Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 07:22

 

Entourage de Hans Burgkmair Musique sacrée

Allemagne du sud, entourage de Hans Burgkmair (Augsbourg, 1471-1531),
La musique sacrée
, c.1520-30

Huile sur bois, 18 x 28 cm, Écouen, Musée national de la Renaissance
© RMN-Grand Palais / Philippe Fuzeau

 

L'automne parisien prend, en cette fin d'année 2013, les couleurs de la Renaissance, puisque ce ne sont pas moins de trois musées qui proposent une exposition sur ce thème. Fidèle à sa tradition d'italianocentrisme forcené, le Louvre, dont on attend toujours qu'il nous offre la rétrospective dédiée aux primitifs des Écoles du Nord qu'il nous doit, entraîne ses visiteurs dans la Florence des décennies 1400-1460, tandis que le Musée du Luxembourg prend le prétexte du rêve pour donner à voir une série d'œuvres rattachées à cette thématique, sélection très alléchante sur le papier. L'établissement qui prend indubitablement le plus de risques est sans nul doute le Musée national de la Renaissance qui, depuis le 11 septembre et jusqu'au 6 janvier 2014, offre un parcours au cœur de la musique du XVIe siècle intitulé Un air de Renaissance.

Dans un pays comme la France, où, contrairement à ce qui a cours chez nombre de ses voisins européens, elle est largement considérée, y compris (et peut-être de plus en plus) par les élites, comme quantité négligeable tout juste bonne à assurer de vagues fonctions décoratives, consacrer une exposition complète à la musique, qui plus est d'une période aussi éloignée de la nôtre et donc supposée vaguement fruste – pas d'opéras, pas de concertos, donc pas d'ego en train de s'agiter sur le devant de la scène –, tient de la gageure, et on salue le musée de s'être lancé dans pareille aventure et la clairvoyance qui a poussé Thierry Crépin-Leblond et Muriel Barbier, tous deux Conservateurs du patrimoine, à accueillir au sein du commissariat de l'exposition un musicologue et musicien, Benoît Damant, dont on devine, à la lecture de ses contributions dans le catalogue, que l'apport théorique et pratique de l'homme de l'art qu'il est a dû être déterminant.

 

Entourage de Hans Burgkmair Musique profaneAllemagne du sud, entourage de Hans Burgkmair (Augsbourg, 1471-1531),
La musique profane
, c.1520-30

Huile sur bois, 18 x 28 cm, Écouen, Musée national de la Renaissance
© RMN-Grand Palais / Philippe Fuzeau

 

Même si cette réalité est aujourd'hui largement occultée par les programmes officiels de l'éducation nationale, la musique est au cœur de la civilisation de la Renaissance dont elle a été, au même titre que les arts plastiques ou la littérature et souvent en étroite corrélation avec eux, un des vecteurs privilégiés des expressions comme des aspirations. Le XVIe siècle qui, au travers de témoins aussi variés que tableaux, estampes, partitions, bijoux, pièces de vaisselle et naturellement instruments réunis pour l'occasion à Écouen, ne cesse de souligner son importance, est à la fois une ère de continuité et de rupture. Il hérite des formes forgées au Moyen Âge que sont, entre autres, le motet et la messe polyphoniques, la chanson ou la frottola, qui vont traverser tout le siècle en se transformant et parfois se fécondant mutuellement, mais il en créé également de toutes nouvelles, comme le madrigal, tout en voyant la production instrumentale croître considérablement. On peut observer que la proximité entre répertoires profane et sacré n'a cessé de s'accentuer durant la première moitié de la période, non sans se heurter à des résistances, comme celles d’Érasme qui s'indignait de la présence d'instruments lors des offices, jusqu'à ce que le Concile de Trente (1545-49, 1551-52 et 1562-63), provoqué par la déchirure de la Réforme, y mette, pour le camp catholique, un coup d'arrêt d'ailleurs tout à fait temporaire. C'est ce jeu de miroirs entre les deux répertoires qu'illustrent parfaitement, à mon sens, les deux petits panneaux peints, probablement dans l'entourage de Hans Burgkmair, au cours du premier tiers du XVIe siècle, deux scènes peut-être conçues pour décorer un instrument auxquelles leur traitement en grisaille dorée donne l'apparence d'un travail d'orfèvrerie un peu patiné, une illusion d'antique bien dans l'air du temps, deux témoins des pratiques de l'époque, avec cette sacqueboute et ce cornet à bouquin trouvant naturellement leur place au milieu des chantres interprétant une messe ou un motet, ou ce proto-consort de violes réuni autour d'un orgue positif. On y voit également la trace d'un fait de civilisation dont la musique va largement profiter. Dans la scène religieuse, l'ouvrage imposant posé sur le lutrin est, selon toute vraisemblance, un livre de chœur manuscrit, mais, dans la profane, apparaît une invention toute récente qui va permettre aux œuvres de quitter les cours et les chapelles et de gagner une partie des foyers bourgeois : l'imprimerie, évoquée par la partition à la forme oblongue caractéristique posée bien en évidence sur le tabouret, devant le violiste de gauche. Les temps changeaient alors, et il est frappant de voir à quel point les imprimeurs se sont précipités sur ce nouveau moyen de diffusion pour offrir rapidement au marché potentiellement juteux des amateurs de quoi assouvir sa passion.

Le voyage qu'offre Un air de Renaissance permet de mieux saisir ces permanences et ces évolutions, mais aussi de percevoir comment la musique était alors, à l'instar de l'ensemble de la société cultivée, pétrie des préoccupations d'un humanisme qui, en procédant à un questionnement exigeant, tant archéologique que philologique, des sources, cherchait à renouer avec l'Antiquité, ou comment elle pouvait également se mettre au service du pouvoir pour exalter les vertus de ce Prince objet des réflexions du Florentin Machiavel, au travers des Joyeuses Entrées, des fêtes, ou des cérémonies officielles comme le mariage ou les funérailles.

 

Même si je vous en conseille fortement la visite, j'ai conscience qu'il ne sera pas possible à tous de se déplacer pour aller respirer à Écouen cet Air de Renaissance. Fort heureusement, les choses ont été bien pensées par la Réunion des musées nationaux, qui publie un catalogue dont il convient de saluer la volonté de simplicité sans concession à la qualité des informations, revendiquée par Muriel Barbier et Benoît Damant dès leur introduction, mais aussi la clarté générale du propos, comme par Outhere music qui édite, sous label Ricercar, un copieux coffret proposant, en 8 disques d'extraits et un livre concoctés par Jérôme Lejeune, un tour d'horizon aussi large que possible de la production musicale de cette période. Que vous ayez la chance ou non de vous rendre sur place, voici deux bons compagnons de route qui vous permettront, en vous faisant plaisir, d'en apprendre plus sur le fascinant et bouillonnant XVIe siècle, traversé par tant de préoccupations qui sont encore les nôtres qu'on peut, pour reprendre la belle formule que j'emprunte à la préface du recueil des Fantaisies d'Eustache du Caurroy, « nous y contempler nous-mesmes en ame resonnante. »

 

Un air de Renaissance Musée national de la RenaissanceUn air de Renaissance, La musique au XVIe siècle, exposition au Château d'Écouen (Musée national de la Renaissance) du 11 septembre 2013 au 6 janvier 2014. Informations pratiques au 01 34 38 38 50 et en suivant ce lien.

 

Un air de Renaissance catalogueUn air de Renaissance, catalogue de l'exposition, Réunion des musées nationaux, 176 pages, ISBN : 978-2-7118-6077-7. Cet ouvrage peut être acheté en suivant ce lien.

 

Accompagnement musical :

 

1. Roland de Lassus (c.1531-1594), Missa ad imitationem moduli Vinum bonum (1577) : Credo

 

Choeur de Chambre de Namur
La Fenice
Ricercar Consort
Peter Philips, direction

 

2. Claude Le Jeune (c.1530-1600), Troisième Fantaisie a 5 ad imitationem moduli Benedicta est coelorum Regina (publ. posth., 1612)

 

Ensemble Mare Nostrum
Andrea De Carlo, viole & direction

 

L'Europe musicale de la Renaissance RicercarL'Europe musicale de la Renaissance, 1 coffret de 8 CD et un livre de 124 pages, Ricercar RIC 106. Ce coffret peut être acheté en suivant ce lien.

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean-Christophe Pucek - dans Cimaises
commenter cet article

commentaires

Alexis 23/10/2013 21:50


Si je comprends fort bien votre agacement devant le peu de place faite à la musique dans nombre d'analyses historiques (et devant l'italo-centrisme certes indéniable du Louvre), le
choix de certains mots me paraît malencontreux et la "réalité... largement occultée par l'enseignement officiel" rappelle fâcheusement certaines théories complotistes à la mode, telle celle qui
fait des historiens français, universitaires en particulier, d'affreux crypto-marxistes qui saliraient la grandeur de notre beau pays...


Pour le reste, Ecouen mérite certes la découverte, même s'il faut pour cela affronter des transports en commun moyennement commodes pour rejoindre cette banlieue-dortoir un peu trop paisible
peut-être. Lointain souvenir d'un stage où j'avais fait ce trajet quotidiennement et par tous les temps...

Jean-Christophe Pucek 24/10/2013 15:27



Vous savez, Alexis, je vis suffisamment à l'écart des débats « à la mode » qu'il ne faut pas voir dans mes propos ce qu'il n'y a pas. Néanmois, vous avez sans doute raison et j'aurais dû écrire «
les programmes officiels de l'éducation nationale » pour ne pas entretenir malgré moi de doute sur mes pensées (j'irai corriger ça après vous avoir répondu). Je suis, en tout cas, rassuré de voir
qu'au-delà de cette formule, vous partagez le constat que je dresse et qui me désole.


J'irai donc mériter à mon tour Écouen le mois prochain, en espérant que les conditions climatiques ne me seront pas trop contraires. A présent que j'ai retrouvé une certaine mobilité, je vais
tenter de ne pas manquer les expositions qui sont géographiquement à ma portée et m'intéressent (dommage que Francfort soit si loin).


Merci pour votre commentaire.



Danièle 22/10/2013 22:22


C'est bien l'été 2012 qui m'a vue à Ecouen ; ce n'était pas très explicite en effet dans mon commentaire. C'est bien pour cela que je piaffe un peu en voyant se terminer 2013 sans mon escapade
habituelle ; je vais savourer d'autant plus l'attente de vos prochains billets. 


Comme vous me faites le plaisir de me dire que je vous accompagnerai un peu dans votre visite - que vous allez faire en musique, quelle chance - sachez, quand vous découvrirez les tapisseries de
David et Bethsabée, que celle qui m'avait le plus charmée était la 4ème, j'y avais trouvé un si bel art de vivre !

Jean-Christophe Pucek 24/10/2013 15:11



Je suis récemment sorti de deux années de quasi immobilité géographique, Danièle, je peux donc comprendre à quel point vous piaffez, croyez-moi. Je m'efforce de ne garder que le positif de cette
expérience, qui m'a obligé à me concentrer sur ce qui est, à mes yeux, essentiel, en éliminant ce que je définirai, faute de mots plus appropriés, comme anecdotique.


Je fais toujours mes vistes en musique, car l'association entre cette dernière et les arts plastiques tient tellement du réflexe pour moi aujourd'hui que je ne peux regarder un tableau sans
entendre des notes.


Mes meilleures pensées vous rejoignent et je vous dis à très bientôt.



Danièle 22/10/2013 19:25


C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai lu votre chronique du jour, Jean-Christophe, car elle m'a rappelé ma visite de l'été dernier dans ce merveilleux musée. J'y étais arrivée en train, puis à
pied par la forêt, et dès l'entrée dans la chapelle, j'ai oublié le temps et l'heure, au point qu'un gardien m'a gentiment fait remarquer à midi que le musée fermait pour la pause déjeuner, alors
que je n'avais pas encore dépassé les premières salles. Avant de repartir, le soir, j'avais pu profiter de l'exposition temporaire des toiles d'une artiste locale, ancienne violoniste de
l'orchestre de Bordeaux ; belle rencontre, imprévue. Je me rappelle une superbe toile représentant une danseuse étoile entre ciel et terre ou, comme l'exposition du Luxembourg, entre rêve et
conscience. A ce propos, piquée de curiosité, j'ai regardé sur le net le parcours numérique proposé : de quoi raviver mes regrets de ne pouvoir "monter à Paris" cette année. Des soucis de tous
ordres m'encombrent trop en ce moment pour l'envisager, malheureusement.


Après l'écoute des extraits proposés, pour rester dans l'ambiance, j'ai enchaîné avec les Geistliche Vokalwerke de Paminger que vous m'avez fait découvrir et que j'ai retrouvés avec le même
plaisir que les premières fois. 


C'est une très belle initiative que cette exposition ; puisse-t-elle faire découvrir cette musique à bon nombre d'esprits curieux.


Merci pour ces deux huiles sur bois, elles sont pittoresques et délicieuses. Il y a un côté un peu désinvolte et finalement très vivant dans la seconde, par la répartition un peu anarchique des
personnages, les différentes directions de leur regard, la figure toute ronde de celui du fond, derrière l'orgue, les violes appuyées sur le premier support venu, mais j'aime bien la première
aussi. Le fait de ne voir que des silhouettes tournées de 3/4 dos donne plus de force au cornet et à la sacqueboute que l'on entend presque jouer avec la ferveur que semble réclamer le manuscrit
à qui, justement, est réservé la plus forte luminosité.


Grâce à vous, me voilà "l'âme résonnante", ce soir et je vous en remercie.

Jean-Christophe Pucek 22/10/2013 21:04



Figurez-vous, Danièle, que vous m'avez précédée en ces lieux que je découvrirai à mon tour, si tout va bien, d'ici quelques semaines. J'espère sincèrement qu'ils me happeront autant qu'ils vous
ont retenue — je ne suis pas très châteaux, mais plutôt chapelles et cloîtres. Inutile de vous dire que j'aurai une pensée toute particulière pour vous à Écouen, dans l'espérance que les
problèmes qui vous empêchent d'aller respirer cet Air de Renaissance disparaissent rapidement.


Je suis entièrement d'accord avec vous pour ce qui est du caractère très vivant de la Musique profane qui n'a pas la solennité de la composition en frise (encore un clin d'œil à
l'Antiquité) de la Musique sacrée. Je serais vraiment curieux de savoir quelle était la destination de ces deux petits panneaux dont le fonctionnement en miroir est trop clair – c'est un
peu les Anciens et les Modernes, avec ce consort dans le fond tellement rock'n'roll d'un côté et ces patriciens qui chantent l'office de l'autre – pour être dû au hasard.


Il devrait y avoir trois autres billets thématiques autour de cette exposition, j'espère qu'ils vous permettront de compenser un tout petit peu le fait de n'avoir pu vous y rendre.


Grand merci pour votre commentaire, mes meilleures pensées vous accompagnent.



cyrille 22/10/2013 14:51


Faisant partie de tes hôtes, ici ou sur un certain réseau social, qui ne pourront, sans doute, y aller, j'attendrais donc les futures chroniques jumelles à celle-ci dans laquelle pour ma part
j'ai appris (comme souvent avec toi) de bien intéressantes choses. Dans le cas où il te serait in situ autorisé de prendre des photos, penses à tes lecteurs et amis...


Je t'embrasse.

Jean-Christophe Pucek 22/10/2013 20:38



Il devrait s'agir d'un triptyque, ami Cyrille, les trois autres volets étant déjà assez clairs dans mon esprit — il faudra maintenant trouver le temps de leur donner forme et vie. Mon but avoué
n'est pas d'être exhaustif, ce qui est rigoureusement impossible sur un sujet aussi vaste, mais bien de dégager quelques grandes lignes en donnant à entendre autant de musiques que possible.


Je vais te décevoir, mais je ne compte prendre aucune photo sur place, ayant la chance, pour cette exposition, d'avoir accès aux visuels de presse que je partagerai au fur et à mesure des
billets.


Merci à toi pour ce commentaire et belle soirée.


Je t'embrasse.



alba 22/10/2013 10:11


Ces tableaux me rappellent l´envers de certains tryptiques dont l´un de Bosch présentés au museo del Prado, l´année dernière.


Très belle musique.

Jean-Christophe Pucek 22/10/2013 17:57



Tout à fait, Alba : le revers des volets des polyptyques était très souvent peint en grisaille et certains artistes étaient passés maîtres dans cet art. Tentez de voir, sur Internet, les
réalisations de Grünewald dans ce domaine, elles sont merveilleuses.


Merci pour votre commentaire.



Présentation

  • : Passée des arts
  • Passée des arts
  • : Un parcours à travers les expressions artistiques, du Moyen-Âge à la première moitié du XXe siècle.
  • Contact

Recherche