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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 10:13

 

felix vallotton le lac du bois de boulogne

Félix Vallotton (Lausanne, 1865-Paris, 1925),
Le lac du Bois de Boulogne
, 1921

Huile sur toile, collection privée

 

L'heure exquise, tel est le titre, emprunté à une célèbre mélodie des Chansons grises de Reynaldo Hahn, qu'a choisi pour slogan la 19e édition de la Folle journée consacrée aux musiques françaises et espagnoles de 1850 à 1960 qui se déroulera à Nantes du 30 janvier au 3 février 2013. Premier des quatre enregistrements édités par Mirare à cette occasion et disque officiel de la manifestation, Satie & compagnie nous offre, sous les doigts de la pianiste Anne Queffélec, un parcours subjectif au travers de la musique française de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle.

Comme l'indique son titre, la figure centrale de ce récital est celle, toujours fort diversement appréciée de nos jours, d'Erik Satie qui s'y trouve confrontée à celles de ses contemporains et de la génération postérieure. Le caractère immédiatement abordable de certaines de ses compositions les plus connues, comme les trois Gymnopédies (1888) et les six Gnossiennes (1889 pour la n° 5, 1890-93 pour les nos 1 à 3, 1891 pour la n° 4, 1897 pour la n° 6), données ici dans leur intégralité, dont la simplicité mélodique et la structure répétitive se rapprochent parfois de la chanson, vaut aujourd'hui à Satie de connaître une reconnaissance au-delà du seul cercle des mélomanes, ce que quelques fâcheux lui reprochent en instruisant à son encontre des procès en facilité, qui contraste singulièrement avec les nombreuses difficultés que connut sa carrière, laquelle eut besoin, pour se relancer, de l'aide successivement de Claude Debussy, qui orchestra en 1897 deux des Gymnopédies (1 et 3) pour attirer l'attention du public sur un ami envers lequel il n'était pas sans avouer quelque dette, puis de Maurice Ravel, qui joua certaines de ses pièces en janvier 1911 en présentant Satie comme un précurseur du modernisme musical, et enfin de Jean Cocteau, qui lui commanda la musique de Parade, « ballet réaliste » dont il avait écrit l'argument et Pablo Picasso réalisé les décors et les costumes : Suzanne Valadon Portrait Erik Satiela création, le 18 mai 1917, fit scandale, conduisant Guillaume Apollinaire à employer le mot de « surréalisme » pour parler de cette œuvre consciemment d'avant-garde, un terme que l'on accole encore volontiers aujourd'hui, de façon réductrice et donc discutable, au nom de Satie. Tour à tour mondain, ésotérique, débordant d'énergie, puissamment mélancolique, d'une ironie ravageuse, mais aussi suffisamment humble pour prendre, durant quelques années à partir de sa quarantième année, des cours à la Schola Cantorum afin de perfectionner sa technique de composition, il est un compositeur aux multiples visages dont le seul véritable était inaccessible depuis qu'il avait choisi de fermer sa porte au monde en quittant Paris pour aller s'installer à Arcueil, vivant dans un monde fantasmagorique dont il était le seul à détenir les clés et que ses proches ne découvrirent qu'à sa mort, puisqu'il ne s'en était jamais ouvert à quiconque de son vivant ; il représente, jusque dans certains de ses excès, toutes les tendances qui traversent cette période riche en bouleversements artistiques qui s'étend du dernier quart du XIXe siècle au premier du XXe, et il n'est donc guère surprenant qu'il soit aujourd'hui un des musiciens dans les œuvres duquel un vaste public parvient assez aisément à se reconnaître – chacun a, en quelque sorte, « son » Satie – et que son influence se fasse sentir lorsque l'on se penche sur la production de nombre de ses pairs. Sans entrer plus que de raison dans les détails, il est évident que l'on retrouve des traces de sa manière dans les irisations de Debussy et les ellipses de Ravel, les effluves embués de nostalgie fuyante de Gabriel Dupont ou la décantation incisive de Pierre-Octave Ferroud, créateurs passionnants et encore trop négligés morts tous deux à l'âge de 36 ans, mais aussi dans la liberté sourcilleuse de Charles Koechlin ou l'humour goguenard de Francis Poulenc, musicien que sa nature double, à la fois canaille et mystique, rapproche encore de son prédécesseur. Toutes les pièces soigneusement choisies pour composer ce récital montrent que, si elle n'explique bien sûr pas à elle seule toute leur musique, la connaissance de l’œuvre de Satie par ses contemporains et leurs élèves fut réelle et parfois profonde.

Anne Queffélec (photographie ci-dessous), même si elle avoue volontiers que le travail préparatoire à cet enregistrement lui a permis de découvrir certains compositeurs qu'elle négligeait jusqu'alors, n'est pas en territoire complètement inconnu avec la musique de Satie, à laquelle elle a consacré, à la fin des années 1980, un disque qui a rencontré un énorme et durable succès. Son approche séduit, dans le nouveau venu, par sa simplicité, son absence de toute forme de pose et de prétention, qualités parfaitement relayées par une prise de son très naturelle ; on ne trouvera, en effet, à aucun moment de cette anthologie composée comme un paysage choisi qui se veut l'instantané d'une âme, de volonté de démontrer quoi que ce soit, et il serait également vain d'y chercher un quelconque message transcendant sur les pièces retenues (certaines ne semblent d'ailleurs rien exiger de tel), ou une virtuosité éclatante et vaine dans leur exécution. La pianiste a visiblement souhaité placer son travail sous le signe de la fluidité, de l'effleurement, du murmure, autant de qualités qui permettent aux Gnossiennes ou aux Gymnopédies de Satie, anne queffelecdéfendues dans une optique assez nettement contemplative tandis que d'autres, comme Alexandre Tharaud, adoptent une pulsation plus dynamique, mais aussi à la Rêverie et au Clair de Lune de Debussy de déployer leur chant tout en conservant leur aura de mystère, mais n'est aucunement en reste lorsqu'il faut déployer l'énergie nécessaire pour faire briller de parfaites petites mécaniques (Où l'on entend une vieille boîte à musique de Déodat de Séverac), évoquer l'univers des cabarets (Le Petit Nègre de Debussy), assaisonner d'un zeste d'humour les danses à la mode (Pastourelle de Poulenc, Cancan grand-mondain de Satie), ou souligner l'ironie de tel des Embryons desséchés de Satie ou la violence à la fois martelée et rentrée de la Fanfare de Ravel. Il y a également, chez Anne Queffélec, une science très sûre des climats, de l'évocation, de la demi-teinte et de la suspension (Frontispice de Hahn), un art de la suggestion plus que de l'affirmation qui aiguise le désir d'en entendre plus et a le bonheur d'être servi par un toucher d'un grand raffinement et d'une élégance certaine. Notons également que la pudeur expressive de la musicienne, délivrée aussi bien de l'indifférence que de la mièvrerie, lui permet de ne pas faire sombrer des pièces traversées de confessions plus intimes, comme l'Après-midi de dimanche de Gabriel Dupont ou le Glas de Florent Schmitt dans les affres d'un sentimentalisme languissant.

Voici indubitablement un beau récital qui, s'il risque de n'être pas goûté par certains palais blasés, réunira probablement autour de lui un vaste public, au-delà même de celui qui écoute traditionnellement de la musique dite « classique » et que sa conception globale, y compris d'un point de vue graphique (que l'on peut ou non apprécier), semble d'ailleurs chercher à atteindre. On est donc reconnaissant à Anne Queffélec de nous offrir, avec une modestie et une sensibilité qui l'honorent, ce voyage sur les terres du piano français qui ne manquera pas d'ouvrir à beaucoup de nouveaux horizons, ce qui n'est pas la moindre vertu d'un tel projet.

 

Satie & compagnie Pieces pour piano Anne QueffelecSatie & compagnie, pièces pour piano d'Erik Satie (1866-1925), Déodat de Séverac (1872-1921), Francis Poulenc (1899-1963), Claude Debussy (1862-1918), Maurice Ravel (1875-1937), Pierre-Octave Ferroud (1900-1936), Reynaldo Hahn (1874-1947), Gabriel Dupont (1878-1914), Charles Koechlin (1867-1950), Florent Schmitt (1870-1958)

 

Anne Queffélec, piano

 

1 CD [durée totale : 80'19"] Mirare MIR 189. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Déodat de Séverac, Où l'on entend une vieille boîte à musique
(En vacances, 1911)

2. Reynaldo Hahn, Hivernale
(Le Rossignol éperdu, 1899-1912)

3. Gabriel Dupont, Après-midi de dimanche
(Les Heures dolentes, 1905)

4. Erik Satie, Gymnopédie I

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

Suzanne Valadon (Bessines-sur-Gartempe, 1865-Paris, 1938), Portrait d'Erik Satie, 1893. Huile sur toile, 41 x 22 cm, Paris, Musée d'art moderne

La photographie d'Anne Queffélec est de Liliroze / Art & Brand.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Danièle 26/01/2013 22:30


Très émouvante pour moi, cette toile de Vallotton ; or et violet, ce sont des teintes que j'avais beaucoup employé dans un jardin qui a été mien. Ici, chaque couleur a une touche différente, cela
donne un relief incroyable, même dans une reproduction. Il y a dans cette toile autant de lumière que dans la boîte à musique de D. de Séverac.


Reynaldo Hahn, j'ai toujours aimé - magnifique quintette avec piano - comme Fl. Schmitt - le délicieux "A tour d'anches" - mais, Jean-Christophe, qui est donc Pierre-Octave Ferroud ? 


Plus généralement, j'espère pouvoir me régaler sur les ondes de ce beau programme nantais.

Jean-Christophe Pucek 27/01/2013 13:53



J'aime beaucoup cette toile de Vallotton, Danièle, je déplore juste de n'avoir pas pu trouver ses dimensions — je subodore une œuvre de taille réduite, mais je peux me tromper. Je trouve que ce
tableau parle assez bien le langage des musiques retenues et, plus largement, du récital, avec ses couleurs à la fois vives et estompées, l'impression d'intimité apaisée qui s'en dégage.


Des œuvres de Pierre-Octave Ferroud, mort à 36 ans de façon tragique, ont été enregistrées autrefois par Emmanuel Krivine, je vous laisse toute latitude pour chercher de ce côté, je pense qu'il y
a vraiment des choses intéressantes à découvrir.


J'aurai une pensée pour vous le week-end prochain, car je serai moi aussi à l'écoute des concerts que l'on voudra bien nous proposer (samedi sur France Musique, dimanche sur Arte), en espérant
que la sélection sera intéressante.


Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite un très heureux dimanche.



Marie 21/01/2013 12:09


Assurément un disque magnifique à écouter au chaud dans un boudoir ... Une découverte fort appréciée de Déodat écouté en boucle tout comme l'Hivernale, pour conjurer le sort. Pour Satie, connu du public qui n'y connaît rien, l'extrait que tu as choisi me rend triste (l'extrait, pas toi). Faire
apprécier le plus grand nombre, c'est donner à chacun la possibilité de ne pas être moins xxxx que d'autres. Un grand merci ému.

Jean-Christophe Pucek 22/01/2013 11:02



Tiens, j'ai aussi souvent écouté le petit morceau de Déodat en boucle, très chère Marie, car je le trouve charmant et trop court. Je comprends que la Gymnopédie puisse rendre triste,
c'est vrai que c'est une musique un peu flottante et très nostalgique qui parle à l'âme. Le caractère de vulgarisation de qualité de cet enregistrement n'a pas été pour rien dans ma décision de
lui consacrer une chronique; il me semble que c'est ainsi que l'on peut contribuer à diffuser la musique dite « classique » au-delà de ses auditoires habituels.


Un grand merci pour ton commentaire.



Marie-Reine 21/01/2013 08:35


Nous voilà vraiment en bonne compagnie avec ce disque plein de belles surprises, cher Jean-Christophe, qui met à l'honneur un certain nombre de
compositeurs méconnus, ce qui n'est pas pour nous déplaire.


Comme vous le savez déjà, j'ai beaucoup aimé Hivernale et sa mesure à sept temps. Je ne m'attendais pas, en cherchant la partition, à la bonne cinquantaine de poèmes pour piano
qui composent Le Rossignol éperdu.

L'Après-midi de dimanche de Gabriel Dupont évoque les lignes fluides d'un autre Gabriel, notammment au début, et la pianiste exprime très justement le "sentiment de mélancolie
intime" demandé par le compositeur jusqu'au quadruple piano final.


Je connais bien le recueil de Déodat de Séverac pour le pratiquer dans sa version à quatre mains avec mes élèves. Ce disque donne d'ailleurs d'excellentes idées pour renouveler les
répertoires dans nos conservatoires.


Les Gymnopédies et les Gnossiennes de l'homme au parapluie sont très appréciées des élèves, cela ne vous étonnera pas.


Je suis plus réservée sur le jeu de la pianiste dans le dernier extrait que vous proposez car sa manière de retarder, de suspendre le temps à certains passages, modifie de façon trop prononcée
à mon goût, le balancement ternaire.




Je vous joins le manuscrit des Gymnopédies, vous l'avez peut-être vu déjà.


http://www.scolametensis.com/app/download/6350498556/IMSLP02364-TroisGymnopediesMSS.pdf?t=1358702121



J'ai pu entendre une des Gnossiennes jouées par Poulenc et je rêve à ce que donnerait le répertoire de ce disque sur un piano d'époque.


Grand merci donc pour ce nouveau billet "tout-piano" qu'illustrent si poétiquement les feuilles d'or de votre paysage choisi.


Je vous embrasse bien affectueusement,


Marie-Reine

Jean-Christophe Pucek 22/01/2013 11:36



Sa dimension presque pédagogique, en tout cas la curiosité dont il sait faire preuve m'a convaincu de parler de ce disque, chère Marie-Reine, alors que mon attention aurait sans doute été moins
immédiatement retenue par une « simple » anthologie consacrée à Satie; il y en a tellement.


Je partage totalement les remarques que vous formulez, y compris vos réserves sur le caractère un rien trop flottant de la Gymnopédie proposée, même si le résultat final est séduisant.
D'autres pianistes (je pense à Alexandre Tharaud) sont plus fermes dans l'articulation sans que le résultat soit moins poétique. Je n'avais jamais vu le manuscrit des Gymnopédies, je
vous remercie bien sincèrement d'être une nouvelle fois venue jusques ici après avoir puisé dans votre coffre à trésors Satie a été enregistré sur piano d'époque (Érard, 1905), vous trouverez une piste en suivant ce lien; il s'agit d'un
disque que je n'ai jamais écouté et à propos duquel vous me donnerez peut-être un avis car, bien sûr, c'est le genre de projet qui m'intéresse toujours.


Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vous embrasse bien affectueusement.



Bélisaire 20/01/2013 16:42


Merci cher Jean-Christophe d'avoir illuminé ce dimanche par votre message et par la toujours magnifique Anne Queffélec, dont la douce tendresse s'accorde si bien avec le gris-blanc neigeux de
cette journée.

Jean-Christophe Pucek 20/01/2013 18:21



C'est moi qui vous remercie, cher Bélisaire, de vous être arrêté sur cette chronique et de lui avoir accordé votre attention. Je trouve effectivement que cette musique s'harmonise bien avec le
temps qui sévit depuis quelques jours sur la France, je pense que Mirare ne pouvait rêver meilleur écrin pour accueillir cette production.


Belle fin de dimanche et bonne semaine à vous.



Odile Torregrossa 20/01/2013 14:32


Merci, Jean-Christophe, pour ce petit bijou de piano très inspiré, d'une grande simplicité et d'une vraie qualité ; si je me promène assez familièrement chez Poulenc, Satie, Ravel et Debussy,
j'ai le plaisir de découvrir Pierre-Octave Ferroud et Gabriel Dupont qui m'étaient totalement inconnus.


Encore beaucoup de ces bonnes surprises, s'il vous plait, voici mon souhait pour 2013.


Pour vous, beaucoup de plaisir à nous faire partager un peu de votre univers.


Bien cordialement,


 


Odile

Jean-Christophe Pucek 20/01/2013 15:10



Je tenterai, Odile, de vous proposer d'autres surprises que j'espère belles au cours de cette année, j'ai quelques choses assez sympathiques dans mes tiroirs. Je suis heureux, en tout cas,
d'avoir pu attirer votre attention sur Dupont et Ferroud et j'espère que vous aurez envie de découvrir leurs œuvres qui méritent mieux que l'oubli, du moins à mon goût.


Grand merci pour votre commentaire et, je l'espère, à bientôt autour de nouveaux partages musicaux.


Bien cordialement à vous.



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