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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 12:13

 

achille lauge la route au lieu dit l hort

Achille Laugé (Arzens, Aude, 1861-Cailhau, Aude, 1944),
La Route au lieu-dit « L’Hort »
, c.1896-1898

Huile sur toile, 115 x 94,5 cm, Montpellier, Musée Fabre
(cliché © Musée Fabre – Montpellier Agglomération / F. Jaulmes)

 

centre musique romantique francaise palazzetto bru zaneLe disque dont je souhaite vous parler aujourd’hui me semble représentatif de la démarche qui rend ce support aujourd’hui encore indispensable, quoi qu’en pensent ceux qui souhaiteraient l’enterrer sans plus de cérémonie. Prenez deux compositeurs, l’un universellement célébré, Claude Debussy, l’autre tombé dans un oubli presque total, René Lenormand, et une compositrice dont on connaît peut-être plus aujourd’hui le nom que la musique, Cécile Chaminade, composez un programme chambriste de trios avec piano qu’interprètera le jeune Trio Chausson, dont les trois précédents enregistrements ont été favorablement remarqués par la critique, et vous obtiendrez, grâce au bienveillant soutien du Palazzetto Bru Zane, un projet passionnant, publié il y a quelques mois par Mirare.

 

Des voies différentes explorées par ces trois œuvres, la plus personnelle est peut-être celle de Cécile Chaminade, qui adopte dans son Trio n°2 en la mineur, composé en 1887, une découpe en trois mouvements, assez singulière pour l’époque. Il faut sans doute rappeler les grandes lignes de la vie de cette femme née le 8 août 1857 à Paris de parents, s’il faut l’en croire, « excellents musiciens » mais qui ne l’encouragèrent néanmoins à cultiver ses précoces et prometteuses dispositions, remarquées et encouragées par Saint-Saëns, Chabrier et Bizet, qu’à des fins d’agrément. À défaut de pouvoir entrer au Conservatoire, elle suivit à titre privé l’enseignement d’Augustin Savard (contrepoint, harmonie et fugue), Félix Le Couppey (piano) et Benjamin Godard (composition) et fit ses débuts à la Société Nationale de Musique en 1880 avec son Trio en sol mineur op. 11. Si la musique pour piano et de chambre furent, avec la mélodie, ses domaines de prédilection, elle composa également des partitions symphoniques, dont un Concertstück pour piano et orchestre (op. 40, 1888) et une symphonie dramatique, Les Amazones (op. 26, 1888), avant de connaître une importante renommée européenne et même américaine – elle donna douze concerts aux États-Unis à l’automne 1908 –   qui dura jusqu'aux débuts de la Première Guerre mondiale, lorsque des problèmes de santé l’éloignèrent progressivement de la scène publique. cecile chaminade 1890Installée en 1925 dans le Var, elle finit ses jours, largement oubliée, à Monte-Carlo où elle mourut le 13 avril 1944. Dès la première écoute du Trio en la mineur, on est frappé par l’énergie qui se dégage de cette partition parfaitement pensée et menée, ce qui permet de mieux comprendre pourquoi la musique de Cécile Chaminade dérouta les critiques américains de l’époque, qui la trouvèrent trop virile pour être l’œuvre d’une représentante du Beau sexe. Si le Lento central, dont les couleurs et le lyrisme empreint de pudeur ne sont pas sans évoquer l’esprit de l’Adagio du Quatuor avec piano op. 15 de Fauré (1880), sait être souvent poignant sans toutefois tomber jamais dans le piège du sentimentalisme, les deux mouvements qui l’encadrent sont, eux, solidement campés, l’Allegro moderato initial tout bourrelé de lueurs inquiètes, voire de brèves plongées mélancoliques, dégageant également une fierté obstinée et le bien nommé Allegro energico conclusif, très dansant, affichant une vigueur qui parfois frôle la rugosité.

Tout autre est le Trio en sol mineur, publié à Brême en 1893, de René Lenormand, un compositeur aujourd’hui relégué dans la plus totale obscurité. Ce fils d’industriel, né à Elbeuf le 5 août 1846 et mort à Paris le 3 décembre 1932, qui, à l’instar d’un Napoléon-Henri Reber, préféra la musique aux affaires, formé à Paris par un intime de Berlioz, Berthold Damcke (1812-1875), encouragé par Fauré, joua un rôle déterminant dans la diffusion du Lied en France et de la mélodie française à l’étranger grâce aux institutions qu’il créa, la Société de musique d’ensemble en 1885, puis le Lied en tous pays en 1907. Sa production qui demeure, sauf erreur de ma part, presque totalement inédite au disque, se concentre d’ailleurs essentiellement dans le domaine de la mélodie, dans lequel il fait montre, à partir des années 1909, d’un orientalisme de plus en plus affirmé. Dès l’Allegro qui l’ouvre, son Trio en sol mineur offre un curieux et très séduisant mélange d’élégance et de décantation françaises et d’emportement passionné dans lequel il est permis de voir un écho de l’intérêt que Lenormand portait aux répertoires étrangers, en particulier russe. Le même double langage marque encore l’Andante qui se présente comme une ample méditation aux élans fiévreux contenus et pourtant très à fleur de peau, tandis que le Scherzo alterne humeur primesautière et épisodes rêveurs dont les harmonies du second ne sont d’ailleurs pas sans évoquer Saint-Saëns et que le Finale plein d’un dynamisme obstiné est riche en clins d’œil, puisqu’on y trouve même un bref passage fugué.

marcel baschet claude debussy 1884Paradoxalement, l’œuvre de ce programme qui paraît la moins personnelle est le Trio en sol majeur de Debussy, une œuvre de jeunesse écrite en septembre-octobre 1880, alors que le jeune musicien de dix-huit ans avait, sur la recommandation de son professeur de piano, Antoine Marmontel, rejoint l’entourage de Nadejda von Meck (1831-1894), qui entretint, jusqu’en 1890, une relation épistolaire pleine d’affection platonique avec Tchaïkovski qu’elle pensionnait. Après des séjours à Interlaken et à Arcachon, Debussy, engagé par la baronne pour donner des leçons de piano à ses enfants, accompagner sa fille Julia qui était chanteuse et jouer en duo avec elle-même, suivit la famille à Florence où elle fut rejointe par le violoniste Vladislav Pachulski et le violoncelliste Piotr Danilchenko. Les trois musiciens formèrent alors un trio dont la mission principale était d’égayer les soirées et c’est donc dans cette seule optique de divertissement raffiné que le Trio en sol majeur a été conçu. Le jeune Debussy s’y montre très tributaire des différentes influences auxquelles il a pu être exposé, comme celles, entre autres, de Delibes (Scherzo), du premier Fauré (Andantino con moto allegro initial) ou de Saint-Saëns, mais ce qui frappe peut-être le plus est la clarté des textures, le sens mélodique et la sensualité des ambiances (il est amusant de noter l’insistance avec laquelle les mentions appassionato et espressivo apparaissent dans les indications du jeune compositeur) de la pièce toute entière, dont le dernier mouvement regarde, certes de façon souvent à peine ébauchée, vers la future manière debussyste par ses nombreuses variations de climat, explorant un large spectre allant de l’abrupt à l’évanescent.

 

Le Trio Chausson (photographie ci-dessous) s’empare de ces partitions avec un enthousiasme et une maîtrise absolument réjouissants, et on sait gré aux musiciens de les investir avec un égal professionnalisme, sans tenir le moindre compte de la notoriété de leur auteur. Outre louer cette humilité face à la musique, on ne peut qu’applaudir les capacités d’écoute mutuelle et la complémentarité dont font preuve Philippe Talec, auquel on est reconnaissant d’offrir une sonorité de violon claire et généreuse qu’un dosage très précis du vibrato permet de ne jamais empâter, Antoine Landowski, dont le violoncelle chante avec une sensualité et une élégance remarquables, et Boris de Larochelambert qui sait tirer d’un jeu de piano particulièrement racé des climats d’une grande subtilité ; trio chaussonil est évident qu’en dépit de l’excellence de ses capacités techniques individuelles, nul n’est ici pour se hausser du col et c’est la musique qui est l’entière bénéficiaire de cette belle harmonie. Ici, en effet, tout respire avec un naturel admirable, les phrasés sont souples et vivants, les atmosphères parfaitement définies, les contrastes rendus avec beaucoup de richesse, sans jamais que cette attention accordée jusqu’aux plus petites inflexions se solde par un éparpillement qui amoindrirait le souffle dont peut se prévaloir cette interprétation. Car il faut souligner qu’une autre de ses grandes qualités est de prendre des risques, celui de chanter, celui de fanfaronner, celui de taquiner, celui de s’émouvoir, bref, celui de laisser affleurer toutes les émotions dont ces musiques, qui ne rougissent jamais d’être romantiques, sont pleines. Le Trio Chausson a eu raison de faire confiance aux œuvres et de s’abandonner à ce qu’elles ont à lui et à nous dire tout en restant parfaitement conscient de ses moyens et ferme sur la direction à donner à sa lecture : elle y gagne une absolue justesse de ton, ainsi qu’une sincérité et un élan qui en font un superbe moment de musique, enregistré avec ce qu’il faut de présence et de finesse, vers lequel on va avec plaisir et que l’on quitte à regrets en se promettant d’y revenir très vite.

incontournable passee des artsJe conseille donc à tous les amoureux du répertoire de chambre de se procurer sans tarder ce magnifique disque qui réussit le pari de proposer un programme passionnant dans une interprétation pleine d’intelligence et de sensibilité. On espère maintenant que le Palazzetto Bru Zane, qui n’est jamais à court de bonnes idées, va continuer à proposer au Trio Chausson d’autres projets de ce type, car il ne fait guère de doute qu’il a beaucoup à offrir dans cette musique du dernier quart du XIXe siècle. On rêve déjà des Trios d’Alexis de Castillon, d’Henri-Napoléon Reber ou d’Albéric Magnard qu’ils auront peut-être un jour la chance d’enregistrer.

 

chaminade debussy lenormand trios avec piano trio chaussonCécile Chaminade (1857-1944), Trio n°2 en la mineur opus 34, Claude Debussy (1862-1918), Trio en sol majeur, René Lenormand (1846-1932), Trio en sol mineur opus 30

 

Trio Chausson :
Philippe Talec, violon, Antoine Landowski, violoncelle, Boris de Larochelambert, piano

 

1 CD [durée totale : 72’14”] Mirare MIR 163. Incontournable Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. René Lenormand : Trio op. 30 :
[I] Allegro

2. Cécile Chaminade : Trio n°2 op. 34 :
[II] Lento

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

Marcel Baschet (Gagny, 1862-Paris, 1941), Claude Debussy, 1884. Pastel, pierre noire et encre de Chine sur papier, 29,6 x 26,1 cm, Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon (cliché © RMN-GP/Gérard Blot).

Hayman Selig Mendelssohn (Pologne, c.1849 ?-Londres ?, après 1908), Cécile Chaminade, 1890. Photographie, 19 x 24,5 cm, Paris, Bibliothèque Nationale de France.

La photographie du Trio Chausson, sans mention de crédit d’auteur, est tirée du site Internet de l’ensemble.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Catherine D 13/09/2012 11:42


La pochette me dit quelque chose, je me vois assise dans mon canapé, face à la cheminée, l'écoutant...c'est incompatible avec les gravats, le bruit des masses qui tapent, la radio des maçons!
J'aime beaucoup le tableau que tu as choisi, les "petits maîtres" sont souvent au moins aussi talentueux que les grands, vus et revus...

Jean-Christophe Pucek 13/09/2012 20:23



J'espère que tu pourras bientôt avoir des conditions plus agréables pour l'écouter, Catherine, et peut-être même fera-t-il également le bonheur d'Hector Je suis complètement d'accord avec toi pour ce qui est du tableau, d'autant que Laugé a cultivé le pointillisme un peu seul dans
son coin, en butte à l'incompréhesion générale. Une voie singulière, là encore.


Grand merci pour ton commentaire.



Marie 31/08/2012 19:58


L'émotion ne faiblit pas et le renouvellement de l'écoute est encouragé par la longueur de l'extrait proposé. Je dois te dire que cela me réconforte b.e.a.u.c.o.u.p.

Jean-Christophe Pucek 01/09/2012 07:29



Je peux te le confirmer, chère Marie, car au bout d'une trentaine d'écoutes du disque complet, il n'a rien perdu de son charme, bien au contraire : c'est indubitablement la marque d'un projet qui
fait mieux que se conformer à la mode du jour.



cyrille 31/08/2012 15:33


Comme nombre de découvertes - et, par Zeus, que l'on est généreusement servi chez toi - après avoir comme à l'accoutumée d'abord lu tes lignes une cigarette au coin des lèvres, me suis
confortablement installé dans le fauteuil, puis ai fermé les paupières afin de m'imprégner totalement de la musique.


L'allegro du Trio en sol mineur, de René Lenormand est captivant, sans "temps morts", virevoltant à souhait, d'un équilibre jouissif. Lumineux est le terme qui, à mon sens, me semble le
mieux définir ce premier mouvement à l' "emportement passionné" comme tu l'écris si justement.


La transition avec le lento du Trio n°2 en la mineur, de Cécile Chaminade est évidemment prégnante. Quelle beauté que cette page ! Simplicité du langage, de l'harmonie, mais aussi
puissance du phrasé... Mélodie qui ici tend vers l'émotion. Une émotion qui prend sincèrement à la gorge. C'est en tous les cas ce que j'ai ressenti.


Merci aux interprètes pour cette si belle découverte. Merci à toi pour en faire le partage.


Un dernier mot encore, pour te féliciter quant au choix du tableau.


Je t'embrasse, mon ami.


 

Jean-Christophe Pucek 31/08/2012 17:47



C'est un peu le but de ce blog, mon ami, et c'est d'ailleurs le mien depuis que j'écris : délaisser les grandes allées pour mieux aller fureter dans des recoins moins fréquentés du répertoire. Il
ne faut oublier, bien sûr, de saluer le travail du Palazzetto Bru Zane sans la volonté duquel le rideau demeurerait obstinément baissé sur nombre de trésors de notre patrimoine musical.


Si je partage globalement ce que tu écris au sujet des deux mouvements illustrant cette chronique, je ressens cependant l'Allegro du Trio de René Lenormand comme plus fiévreux
que « lumineux » et « virevoltant » : je pense que la tonalité de sol mineur est pour beaucoup dans la tension qui, selon moi, le traverse tout entier.


Je suis heureux, en tout cas, que musique et tableau (j'ignorais ton goût pour le pointillisme) aient su te toucher et je t'embrasse, en te remerciant pour ton commentaire.



Marie 30/08/2012 19:53


... et je reprends souffle avec Cécile Chaminade !

Jean-Christophe Pucek 31/08/2012 07:17



Un grand souffle d'émotion, j'espère ?



Marie 30/08/2012 19:51


Un ravissement et une source nouvelle d'énergie, l'effet du piano certainement. Je "vois" des joutes médiévales et je chevauche un noir destrier ..

Jean-Christophe Pucek 31/08/2012 07:16



Tiens, je n'aurais pas immédiatement associé la musique de René Lenormand avec le gothique troubadour, chère Marie



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