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24 novembre 2010 3 24 /11 /novembre /2010 11:01

 

giovanni battista piazzetta jeune mendiant

Giovanni Battista Piazzetta (Venise, 1683-1754),
Un jeune mendiant
(Un jeune pèlerin), 1738-39.

Huile sur toile, 67,7 x 54,7 cm, Chicago, The Art Institute.

 

Il est assez rare que je consacre des chroniques à Antonio Vivaldi, non que je n’apprécie pas ce compositeur, mais il suscite tant et tant de commentaires, certes plus ou moins informés, qu’il me semble assez superflu d’en ajouter encore. Il aurait été néanmoins assez injuste d’ignorer le disque, publié chez Alpha, que consacrent aujourd’hui à ses Concerti per il flauto traversier Alexis Kossenko et Arte Dei Suonatori, tant il constitue, à mon avis, une indiscutable réussite.

Le début des années 1990 a marqué une étape majeure dans l’interprétation de la musique de Vivaldi, car il a vu nombre d’ensembles italiens, jusqu’alors assez inexistants  dans le paysage de la pratique « historiquement informée », se la réapproprier et définir des critères esthétiques qui demeurent toujours largement répandus aujourd’hui. On se souvient encore des mémorables Quatre saisons d’Il Giardino Armonico ou d’Europa Galante, bouillonnantes, théâtralisées à l’extrême, claquantes, voire saignantes, qui suscitèrent toute une série de répliques plus ou moins maîtrisées, mais aussi des contre-propositions que la mode firent passer relativement inaperçues. Aux déchaînements frisant parfois l’hystérie et souvent le mauvais goût, Enrico Gatti, rejoint ensuite par Andrea Marcon ou Rinaldo Alessandrini, opposait, dès 1998, un « éloge de la lenteur » ; sans rien perdre de leur superbe, les œuvres du Prêtre roux cessaient, grâce au travail de ces musiciens, de s’essouffler et de trépigner, leur pouls gagnait en régularité et en équilibre. C’est dans cette mouvance que s’inscrit la vision d’Alexis Kossenko. pier leone ghezzi antonio vivaldiComme l’explique le flûtiste et chef dans la notice du disque, qui doit être saluée comme un modèle d’érudition souriante dont beaucoup gagneraient à s’inspirer, les concertos pour flûte traversière de Vivaldi posent un certain nombre de problèmes ardus, qu’il s’agisse de leur transmission au travers de manuscrits quelquefois lacunaires ou d’éditions corrompues, de leur date de composition, et même du type d’instrument pour lesquels ils ont été conçus. Les neuf œuvres, auxquelles a été adjoint l’Andante du célébrissime Concerto en ré majeur, RV 428, dit « Il Gardellino », peuvent être situées entre 1720 et 1735, période de maturité du compositeur. Elles utilisent un large arsenal rhétorique, certaines, comme le Concerto en fa majeur, RV 434, empruntant des thèmes à des opéras antérieurs, et explorent une palette d’affects étendue, de l’ébullition joyeuse du Concerto en sol majeur, RV 438, aux atmosphères nettement plus méditatives du Concerto en mi mineur, RV 430, dont le livret nous apprend qu’il fut recopié par Christoph Graupner à Darmstadt. L’impression qui se dégage de cette anthologie est globalement lumineuse, d’un indiscutable raffinement, faisant la part belle à cet élément qui assure aujourd’hui son succès à la musique de Vivaldi et que d’autres choix esthétiques n’auraient sans doute pas souligné avec autant de justesse, le chant. Qu’elles gazouillent, insouciantes et plumes au vent, ou s’épanchent en ouvrant grand les bras à la mélancolie (Largo du Concerto en ré majeur, RV 427), ces œuvres demeurent toujours hantées par le souvenir de la voix et en rapportent l’écho, diffus ou plus manifeste, jusqu’à l’auditeur.

Alexis Kossenko (photographie ci-dessous) et Arte Dei Suonatori livrent, dans ces concertos, une prestation qui n’appelle que des éloges. L’orchestre Polonais, que j’avais découvert lors d’un de ses premiers enregistrements, où il accompagnait la violoniste Rachel Podger dans une version d’anthologie de l’Opus 4 de Vivaldi, La Stravaganza (Channel Classics, 2003), et le soliste se connaissent bien, ayant produit, toujours chez Alpha, deux disques de la plus belle eau consacrés à Carl Philipp Emanuel Bach. Leur complicité est d’emblée évidente et l’on sent bien qu’un des piliers de la réussite de ce disque réside justement, au-delà d’indéniables qualités individuelles, dans la capacité que ces dernières ont de fusionner pour faire vivre la musique dans un même souffle. alexis kossenko philippe genestierAlexis Kossenko aurait pu, fort d’une technique assez éblouissante, tirer la couverture à lui ; il fait, tout au contraire, assaut d’humilité et tisse un véritable dialogue avec ses partenaires, ne jouant jamais la surenchère ou l’effet de manche facile. L’orchestre est incisif et dynamique, mais il déploie également de très belles couleurs et un discours très souple qui n’oublie jamais de chanter. On est, et c’est heureux, très loin du Vivaldi taillé à la serpe, dans lequel l’agitation tient lieu de propos, qu’on nous sert encore trop fréquemment. Soliste volubile au brillant jamais clinquant, à la sonorité pétillante, charnue et charmeuse en diable, chef que l’on devine aussi attentif qu’exigeant et précis, Alexis Kossenko met ses capacités au service de Vivaldi avec un naturel confondant. Son interprétation pourra peut-être paraître trop sage à ceux qui goûtent des versions cravachées à train d’enfer, mais c’est justement son équilibre, sa clarté, une certaine douceur sans alanguissement qui, à mes yeux, en fait tout le prix. Plutôt que dévaler les partitions, le flûtiste prend le temps d’écouter battre le cœur de la musique du Prêtre roux et lui confère ainsi une portée réellement émouvante, ce petit rien qui reste inaccessible à beaucoup mais qui, ici, irradie de toutes parts : la poésie. La vision qu’il signe avec ses compagnons se révèle ainsi un petit miracle d’intimité, aux splendides reflets moirés et envoûtants.

Aux amoureux de Vivaldi et, plus largement, de musique baroque, je conseille chaleureusement ces Concerti per il flauto traversier débordants de tendresse et d’intelligence, portés par des Suonatori en pleine possession de leurs moyens et un Alexis Kossenko en état de grâce. Parfait antidote à la morosité, ce disque propice aux rêves rend parfaitement justice à un compositeur dont on escamote trop facilement aujourd’hui la dimension sensible.

 

antonio vivaldi concerti per flauto traversier arte dei suoAntonio Vivaldi (1678-1741), Concerti per il flauto traversier. Concertos pour flûte traversière et orchestre RV 435, 440, 436, 430 (275a), 432 (fragment), 438, 428 (Andante), 429, 434, 427.

 

Arte Dei Suonatori
Alexis Kossenko, flûtes & direction

 

1 CD [durée totale : 77’01”] Alpha 174. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Concerto en mi mineur, RV 432 :
Allegro

2. Concerto en la mineur, RV 440 :
[I] Allegro non molto

3. Concerto en ré majeur, RV 427 :
[II] Largo (en si mineur)

4. Concerto en sol majeur, RV 438 :
[III] Allegro

 

Illustrations complémentaires :

Pier Leone Ghezzi (Comunanza, 1674-Rome, 1755), Antonio Vivaldi, c.1723. Encre sur papier, Bibliothèque Vaticane

La photographie d’Alexis Kossenko est de Philippe Genestier, utilisée avec autorisation.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Henri-Pierre 27/11/2010 23:47



Les pélerins, en acceptant les offrandes des habitants des localités qui les voyaient passer, emportaient avec eux la charité de ceux qui ne faisaient pas le voyage mais de ce fait y
participaient.
Une brise, douce, fait aller la chevelure du jeune homme dans le sens contraire de sa marche, comme pour nous dire que quel que soit le but que l'on se donne, il n'y a de présent ni d'avenir sans
les liens du passé.
Je n'ai pas d'affection particulière pour Vivaldi, parce que, plus connu qu'un clair de lune, il était imposé comme parangon de la "bonne musique" au collégien que je fus. Bref, on m'en satura et
très vite il m'agaçait.
Mais là, certaine flûte traversière, proposée par le passeur que tu es, fait entendre une couleur nouvelle dans une palette que l'on croyait saturée.


 



Jean-Christophe Pucek 28/11/2010 07:11



Merci, mon ami, pour ta lecture généreuse et sensible de ce tableau de Piazzetta, dont la tendresse et l'intimité m'ont conquis et qui me semble parler le même langage que la musique de Vivaldi,
du moins telle qu'Alexis Kossenko la porte jusqu'à nous, sans la surcharger d'intentions, juste en lui offrant la possibilité d'exprimer son meilleur.


J'ai connu et je connais encore le même phénomène de saturation que toi envers un compositeur mis à toutes les sauces et dont ses sectateurs ne se rendent pas bien compte, à mon avis, qu'en en
faisant une sorte d'étendard du Baroque, ils sont en train de l'étouffer. Triste réalité de voir cette musique devenir un produit de consommation comme un autre, alors qu'un disque comme celui-ci
démontre qu'elle peut donner tant d'émotions.



Marie 26/11/2010 20:00



En comparant Alexis au jeune pélerin, on peut remarquer que la lumière a de plus en plus d'importancen et l'ombre modèle. J'aime Vivaldi et je n'ai rien à en dire de particulier, je me laisse
traverser par la musique flûtée.



Jean-Christophe Pucek 27/11/2010 08:29



Ce qui est bien avec toi, chère Marie, c'est que je n'ai pas besoin d'expliciter mes choix d'images, car tu les comprends et les exprimes parfaitement à ma place Pour le reste, tu as bien raison de te laisser traverser par la douceur de cette version en apesanteur



cyrille 24/11/2010 20:56



Je retiendrais quatre mots que tu as si justement employé J.Ch et qui, à mon sens également, caractérisent indubitablement la musique de Vivaldi : poésie, rêve, sensibilité et tendresse.


Le Largo en Si min., s' il en était encore besoin, illustre cette évidence.


Pensons aussi aux magiques instants de grâce que procurent le Largo e cantabile du Concerto n°5 en Fa maj. RV 434 ou encore le Largo du n°2 en Sol min. RV 439 ( le fameux " La
Notte " ). Tous deux tirés de l' opus 10. Et je m' arrêterais-là, car de toutes façons j' aime toute la production de Vivaldi. Sans exception. Oui ! même sa musique sacrée !  


Pour en venir au disque qui nous occupe, les quatre extraits que tu partages engagent totalement à son achat. Clarté du timbre, équilibre du phrasé, tenue de la mélodie, restitution intelligente
et profonde de l' inspiration vivaldienne sensible et si pleine d' inventions mélodiques, complicité des musiciens ... Le tout sans inutile affect ( comme trop souvent hélas, ainsi que tu le
soulignes judicieusement ).


Un régal !


Je t' embrasse


N.B : Je serais curieux de les entendre dans les Six Concerti de l' opus 10 ...



Jean-Christophe Pucek 25/11/2010 13:42



Comme toi, cher Cyrille, je suis assez amateur de la musique de Vivaldi, en particulier instrumentale et sacrée, puisque tu connais mon goût modéré pour l'opéra. Les interprétations que
j'égratigne doucement dans ce billet m'en avait éloigné ces derniers temps, parce que si j'y retrouvais un indiscutable sens du théâtre, celui-ci tenait souvent lieu de cache-misère pour masquer
une certaine vacuité du propos.


C'est dire si j'ai été séduit par la proposition d'Alexis Kossenko, qui remet enfin l'essentiel au coeur de son propos : la musique et ce qu'elle peut encore raconter à l'auditeur d'aujourd'hui.
Je continuerai à suivre à suivre l'activité de ce chef et soliste avec beaucoup d'intérêt, en tout cas, et je réserve aux lecteurs de Passée une petite surprise à ce sujet dans les
semaines à venir. Mais chut, c'est un secret


Merci pour ton commentaire, mon ami.


Je t'embrasse.



claire p. 24/11/2010 15:49



Adepte comme tu le sais des interprétations "bouillonnnantes, théâtralisées à l'extrême, claquantes, voire saignantes... aux déchaînements frisant parfois l'hystérie et souvent le mauvais goût"
 c'est avec beaucoup de curiosité et d'attention que j'ai écouté les extraits proposés par ton billet. Seras-tu
étonné si je te dis que j'ai préféré les 1-4-2 ?... n'ayant pas trop la propension à "ouvrir grands les bras à la mélancolie"



Jean-Christophe Pucek 24/11/2010 16:00



Je ne suis pas surpris de tes choix, Claire, mais je suis particulièrement heureux que tu sois venue écouter ce Vivaldi si différent des interprétations que l'on entend majoritairement
aujourd'hui et qui, pour ma part, m'ont relativement éloigné de sa musique Après, bien entendu, tout est affaire de
goût et de sensibilité personnels, et tu me connais assez, maintenant, pour savoir que ce sont des points sur lesquels je pense qu'il est vain de disputer, ne serait-ce que par respect pour
autrui, même si ça n'empêche pas d'avoir son opinion Merci pour ton commentaire



Isabelle 24/11/2010 14:47



Que voilà une bien jolie interprétation en effet; il m'apparait que ce disque pourrait garnir les chaussons de Noël de ma petite flutiste "de travers" 
(avant que je ne lui vole...) 



Jean-Christophe Pucek 24/11/2010 15:04



C'est un disque réussi de la première à la dernière note, Isabelle, et je suis certain qu'il fera le bonheur de votre petite flûtiste "de travers" (pour reprendre votre jolie et
tendre expression) comme le vôtre. Je me réjouis de savoir qu'un aussi beau projet va sans doute rejoindre un chausson de Noël et vous remercie pour votre commentaire.



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