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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 14:57

 


codex vindobonensis
Anonyme, Italie du Nord, XIVe siècle,
Le dattier, c.1370-1400.
Codex Vindobonensis, series nova 2644, folio 13, verso.
Enluminure sur parchemin, Vienne,
Österreichischen Nationalbibliothek.


Tout disque de musique médiévale est une aventure, un pari. Comme seul le Galaad des romans arthuriens pouvait prendre place sur le Siège Périlleux, il faut aux interprètes, pour faire revivre ces répertoires que leur éloignement temporel et les vicissitudes de leur transmission rendent problématiques, autant de ténacité et d’imagination que d’humilité. Diabolus in Musica et son directeur Antoine Guerber, qui m’avait accordé un entretien en juillet dernier (cliquez ici), font partie des musiciens qui, inlassablement, explorent, dans cet esprit, des répertoires souvent injustement méconnus. Ils nous proposent aujourd’hui de partir à la rencontre des chansons et polyphonies des Dames trouvères avec un nouveau programme intitulé Rose tres bele.

codex vindobonensis2Comme le souligne pertinemment Antoine Guerber dans les notes de présentation du disque, si toutes les sources, iconographiques ou littéraires, concordent pour démontrer une importante activité musicale des femmes, leur voix, à quelques exceptions près dont la plus notable est sans doute l’abbesse et compositrice Hildegard von Bingen (1098-1179), demeure extrêmement difficile à percevoir, dans la mesure où ce sont les hommes qui l’ont portée jusqu’à nous. Ainsi, le répertoire des trouvères, successeurs septentrionaux des troubadours, dont la première génération apparut dans les années 1170, principalement en Champagne et en Brie, et qui fleurirent durant tout le XIIIe siècle, n’a-t-il conservé que très peu de témoignages qu’il soit possible d’attribuer avec certitude à des femmes. Il existe cependant, parallèlement à ces derniers, nombre de textes s’exprimant au féminin, soit écrits par des hommes, soit anonymes, dont quelques-uns sont peut-être dus à des plumes féminines. C’est cette expression de la féminité médiévale qu’a choisi d’explorer Diabolus in Musica, au travers d’un florilège de chansons, rondeaux, virelais, qui expriment une vaste palette de sentiments, désolation de l’abandonnée (Onques n’aimai, Richard de Fournival), incertitude amoureuse (Amours que vous ai meffait, Jehan de Lescurel), persiflage du mari cocu (Trop est mes maris jalos, Étienne de Meaux), vigoureuse sensualité (Soufres, maris), sur le mode aristocratique propre à la lyrique courtoise ou, au contraire, avec des accents plus popularisants adaptés aux sujets plus lestes. Une belle place a été également réservée aux chansons religieuses, la plupart du temps issues du procédé, courant au Moyen-Âge, du contrafactum, qui consiste à adapter un texte d’inspiration sacrée à une mélodie profane. Dans ces pièces d’une simplicité touchante, le rossignol cher à l’amour courtois devient un médiateur vers le divin (Du dous Jhesu), le soleil qui réchauffe le cœur est celui de la foi (Li solaus qui en moy luist), la pureté mariale est mise à l’honneur (Flur de virginité).

rose tres belle philippe hallerLes enregistrements qui ont fait, jusqu’ici, la notoriété de Diabolus in Musica auprès du plus large public explorent principalement le répertoire sacré, qu’il s’agisse de la Messe Se la face ay pale de Dufay ou de la Messe de Nostre Dame de Machaut (chroniquée ici). Cependant, des réalisations comme Carmina Gallica ou La doce acordance ont largement prouvé l’aisance de l’ensemble dans le domaine de la musique profane. Rose tres bele se situe au même niveau d’excellence que ses prédécesseurs et se savoure comme un fruit arrivé à parfaite maturité, celle qu’autorise de longues années de fréquentation aussi érudite qu’amoureuse du répertoire des trouvères. La passion qui anime Antoine Guerber et son équipe (photographiés ci-dessus lors d’un concert consacré à Rose tres bele) est évidente à chaque moment du disque ; elle aboutit à une prestation d’un naturel confondant, dont la fluidité et l’évidence feraient presque oublier le travail conséquent qui a été nécessaire à sa conception. Que faut-il louer le plus hautement ? La luminosité et la souplesse des sopranos Aino Lund-Lavoipierre, Estelle Nadau et Estelle Boisnard (qui signe également de très belles interventions à la flûte), qui investissent les pièces avec une conviction dont l’intelligence du mot réjouit l’esprit et la chaleur expressive chavire le cœur ? La pertinence et la qualité de la réalisation instrumentale, Antoine Guerber se révélant un harpiste inspiré, Évelyne Moser à la vièle et Bruno Caillat aux percussions confirmant leur excellence, dont les enluminures diaprent le texte sans jamais l’envahir ? Tout ceci à la fois, bien entendu, auquel il faut encore ajouter la finesse d’une approche qui cisèle chaque détail sans jamais négliger la vision d’ensemble, qu’il s’agisse de la déploration pleine de pudeur de Las, las, las qui ouvre le disque ou de la rythmique plus enjouée d’Amis, amis qui le clôt. Il faut, je le disais en préambule, beaucoup de maîtrise et d’humilité pour rendre avec justesse des pièces qui souffriraient autant d’une neutralité que d’une surcharge d’intentions interprétatives. Sur ce point aussi, le pari de Diabolus in Musica est gagné. La simplicité raffinée et subtile dont l’ensemble fait montre permet non seulement aux œuvres d’exhaler toute la poésie dont elles sont empreintes, mais aussi que s’établisse avec l’auditeur, à la faveur d’une prise de son précise et chaleureuse, une fascinante sensation d’intimité, qui fait paraître familières des musiques pas ou peu entendues jusqu’ici, ce qui n’est pas le moindre des tours de force.

Ce nouvel enregistrement de Diabolus in Musica s’impose donc, à mes yeux, comme un des disques les plus pertinents et les plus inspirés consacrés depuis longtemps au répertoire des trouvères, dans l’optique particulière et passionnante qui consiste à rendre leur voix aux femmes. Son équilibre radieux, sa science jamais ostentatoire ou pesante, font de Rose tres bele une anthologie déjà classique, incontournable pour toute discothèque de musique médiévale, dont la superbe éclosion apportera d’intenses bonheurs d’écoute à qui ira la cueillir.

 

Rose tres bele, chansons et polyphonies des Dames trouvères. Œuvres de Richard de Fournival (1201-c.1259/60), Jehan de Lescurel (mort en 1304 ?), Étienne de Meaux (actif c.1250) et anonymes. Deux estampies d’Antoine Guerber.


Diabolus in Musica :

Aino Lund-Lavoipierre, Estelle Nadau, sopranos.
Estelle Boisnard, soprano & flûte traversière.
Evelyne Moser, vièle à archet (Richard Earle, d’après les chapiteaux de l’église romane de Gargilesse, c.1200).
Bruno Caillat, percussions.

 

Antoine Guerber, harpe romane (Yves d’Arcizas, d’après des modèles du XIIe siècle) & direction.

 

rose tres bele diabolus in musica1 CD [durée totale : 70’40”] Alpha 156. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Anonyme, Helas tant vi de mal eure, rondeau
(Aino Lund-Lavoipierre, Estelle Nadau, Estelle Boisnard)

2. Anonyme, Souffres, maris, rondeau
(Aino Lund-Lavoipierre, Estelle Nadau, Estelle Boisnard)

3. Jehan de L’Escurel, Amours que vous ai meffait, ballade
(Aino Lund-Lavoipierre)

4. Anonyme, Diex comment pourrai savoir, chanson – Antoine Guerber, Estampie Diex.
(Aino Lund-Lavoipierre, Estelle Nadau, Estelle Boisnard)

 

Illustrations complémentaires :

Anonyme, Italie du Nord, XIVe siècle, Le céleri, c.1370-1400. Codex Vindobonensis, series nova 2644, folio 36, recto. Enluminure sur parchemin Vienne, Österreichischen Nationalbibliothek.

La photographie de Diabolus in Musica (concert Rose tres bele) est de Philippe Haller.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

amaryllis 05/03/2010 10:36


Ton blog est magnifique et nous met immédiatement dans l'ambiance de la musique à écouter... j'apprécie énormément ce répertoire. Nous avons chez nous quelqu'un qui travaille sur les manuscrits
poésie et musique de Guillaume de Machault. Ce sont toujours, comme ici des moments rares de beauté pure.


Jean-Christophe Pucek 07/03/2010 10:04


Merci beaucoup pour cette appréciation, Amaryllis. J'espère que ces extraits t'ont donné l'envie d'écouter complètement ce disque, qui offre vraiment une immersion réjouissante dans l'univers
médiéval.
Guillaume de Machaut est un poète-musicien fascinant, un des derniers artistes de ce type avant que les deux métiers deviennent distincts, et je comprends complètement la joie que tu peux éprouver
à l'écoute et/ou à la lecture de ses oeuvres.
Bien à toi.


Henri-Pierre 03/03/2010 17:26


et n'oublions pas les terribles Frondeuses comme la Grande Mademoiselle, et au passage Thérèse d'Avila, et ce cher dix-huitième siècle, le "siècle des femmes" avant que la révolution ("r" minuscule
à dessein) ne coupe l'herbe sous les pieds aux Théroigne de Méricourt et autres amazones de l'époque.
Une ère guerrière resurgit et les femmes entrent dans l'ombre.


Jean-Christophe Pucek 03/03/2010 19:45


Tiens, je me dis que tu ferais sans nul doute quelques fabuleux billets sur certaines de ces femmes, particulièrement celles qui ont vécu le choc de la Révolution. A quand, mon ami ?


Henri-Pierre 03/03/2010 16:20


Indépenamment des qualités de cet enregistrement, tant musicales qu'historiques et que tu dis tellement bien que tout ajout serait redondance ou paraphrase, j'en viens à la place des femmes au
Moyen-Âge.
En cette époque sottement réputée obscure la femme joua un rôle civilisateur de la plus haute importance et elle jouissait de son douaire en toute liberté (n'est-ce pas Madame Aliénor d'Aquitaine
?) alors que depuis Napoléon le législateur, toute vie publique officielle lui fut retirée, en 1960 encore les femmes françaises ne pouvaient ouvrir de compte bancaire sans l'autorisation du père
ou du mari.
Merci pour les tournois aux couleurs des Dames, merci pour Jeanne de Naples et Christine de Pisan, merci pour les poétesses de la Cordoue du dixième siècle, merci pour les cours d'amour et pour la
montée en puissance d'une Vierge Marie qui remisa au rayon des antiquités le Dieu de Colère et de Vengeance.
Je crois toujours, comme disait le poète, que la femme est l'avenir de l'homme et tout hommage qui lui est rendu me touche profondément.
Bon OK, tu peux exclure margaret Thatcher ;-D


Jean-Christophe Pucek 03/03/2010 16:30


Eh oui, cher Henri-Pierre, l'obscurité n'est pas forcément là où l'on croit qu'elle se situe, et je te sais infiniment gré de rappeler, à l'occasion de ce billet, à quel point les femmes furent des
figures importantes et respectées au Moyen-Âge (mais aussi à la Renaissance - c'est l'image de la Cour d'Isabelle d'Este qui me vient à l'esprit), ce que le XIXe siècle ne confirma pas forcément
(en fait, c'est en germe dès la Révolution française).
Je suis, moi aussi, particulièrement sensible à ceux qui leur rendent hommage et c'est aussi, sans parler de ses qualités artistiques, un des éléments qui m'a touché dans ce projet.


Ghislaine 26/02/2010 21:19


Ce qui est réellement très difficile quand on arrive très en retard pour commenter un billet, c'est que tout ou presque a été dit.
Que dire d'autre mon JC que je rejoins en tous points ce qui a été dit ci-dessus, et fort bien dit, par Philippe et l'estro pour ce qui est du point de vue technique, et par Laure, la Trolette et
Marie qui ont exprimé avec sensibilité un ressenti qui est aussi le mien.
Cet enregistrement est lumineux et paisible, et en cela ton choix iconographique, heureux, l'illustre très judicieusement. Tu sais que les enluminures médiévales non seulement me plaisent beaucoup
mais aussi me touchent infiniment, et aussi que le Moyen Age me passionne.
Antoine Guerber et Diabolus in Musica effectuent un travail remarquable sur un répertoire encore trop méconnu et, en cela, oeuvrent avec talent, mais aussi avec une passion qui ne peut échapper à
personne, à faire connaître et à rendre accessible et très attrayant un répertoire qui pourrait parfois, s'il est mal maîtrisé, rebuter le profane. Nous pouvons les en remercier.
Et te remercier toi qui, par tes mots, sert à merveille un travail de grande qualité.
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.


Jean-Christophe Pucek 01/03/2010 10:58


Peu importe si on arrive tôt ou tard, Carissima, l'important est de faire le chemin et je te remercie de l'avoir accompli, quel que soit le rythme que tu as adopté
Sur le travail d'Antoine Guerber et de ses Diables dans cette Rose tres bele, tous les avis que j'ai pu recueillir s'accordent pour saluer les qualités qui ont été relevées ici : approche
extrêmement informée mais jamais pédante, grand naturel dans la restitution des pièces, impression globale de luminosité et de douceur, mais sans aucune fadeur. Bref, un disque idéal pour découvrir
le versant féminin du répertoire des trouvères, que j'espère voir distingué par la critique autorisée, tellement plus influente que ce petit site.
Je suis heureux que les illustrations t'aient plu, car trouver de bonnes reproductions d'enluminures, qui plus est adaptées à un tel sujet, tient de la gageure. Cette recherche m'a pris presque
autant de temps que l'écriture du billet elle-même !
J'attends maintenant ton appréciation sur l'album complet dès que tu auras pu l'écouter dans son intégralité.
Je t'embrasse très fort moi aussi.


Philippe Delaide 24/02/2010 23:23


Cher Jean-Christophe. Bravo pour cette superbe note d'une belle densité et qui traduit un enthousiasme communicatif pour l'excellent travail de Diabolus in Musica. L'univers du possible dans
l'interprétation de ce répertoire étant particulièrement vaste, toute la force d'un ensemble comme celui dirigé par Antoine Guerber est d'opter pour des choix rhétoriques cohérents et, surtout, de
s'y tenir. Le naturel en effet confondant de leur interprétation n'est autre que le fruit d'une travail approfondi, intelligent, uniquement guidé par la recherche réfléchie de cette fameuse
cohérence, sans jamais céder aux tentations d'une quelconque facilité ou d'effets de mode. Les extraits que vous avez intégrés révèlent un disque de haute tenue que je vais m'empresser d'explorer.
Bien amicalement. Philippe. 


Jean-Christophe Pucek 26/02/2010 11:20


Cher Philippe,
Comme vous avez raison de souligner que l'interprétation des répertoires médiévaux reste foncièrement ouverte et qu'il y a encore bien des choses à découvrir et à restituer.
Je suis le travail de Diabolus in Musica depuis leurs débuts et je reste toujours impressionné par l'exigence qui est la marque de fabrique de cet ensemble : même lorsqu'ils se penchent sur des
pans plus connus de la musique du Moyen-Âge (je pense à leur enregistrement de la Messe de Nostre Dame de Machaut), ils proposent toujours à l'auditeur d'emprunter des chemins inexplorés
avec un enthousiasme communicatif derrière lequel se cache un travail de fond dont on sent bien qu'il ne doit rien au hasard. A une époque où certains musiciens cèdent, hélas, aux sirènes du
"cross-over" dans bien des répertoires, en faisant avaler des salmigondis bien peu nourrissants à un public assommé par des campagnes de matraquage publicitaire, cette honnêteté foncière est
rassurante et réjouissante.
J'espère que vous prendrez beaucoup de plaisir à l'écoute intégrale de ce disque (je guetterai une future chronique chez vous) et je vous remercie d'être intervenu sur cette chronique.
Bien amicalement.
Jean-Christophe


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