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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 16:39

 

matthias stom ecce homo

Matthias Stom (ou Stomer, Amersfoort, c.1600-Sicile ?, après 1649),
Ecce homo
, sans date.

Huile sur toile, 134,5 x 113 cm, Amsterdam, Rijksmuseum.

 

Les deux Passions conservées de Johann Sebastian Bach sont des arbres immenses qui cachent une forêt d’une incroyable richesse, non seulement parce qu’elles représentent un pôle d’attraction irrésistible pour des interprètes désireux d’ajouter leur nom à une liste regorgeant de signatures prestigieuses, mais aussi en ce qu’elles constituent l’aune à laquelle toute œuvre relevant du même genre est impitoyablement mesurée, et généralement dépréciée. Pourtant, des chefs comme Charles Medlam, Philippe Pierlot ou Martin Gester, en exhumant les Passions-oratorios respectivement de Johann Theile, de Johann Sebastiani ou d’un manuscrit anonyme conservé à Uppsala, ont démontré qu’un nombre important de partitions captivantes attendait résurrection. Le disque consacré par Michael Alexander Willens, à la tête de cinq solistes et de sa Kölner Akademie, à la Passion-oratorio selon Saint Matthieu de l’obscur Johann Valentin Meder, courageusement publié par Raumklang, en apporte une nouvelle preuve.

 

S’il n’avait côtoyé Buxtehude en 1674, il est fort probable que le nom de Johann Valentin Meder serait encore plus obscur qu’il l’est aujourd’hui. Baptisé à Wasungen, en Thuringe, en mai 1649, issu d’une famille de musiciens, il fait des études de théologie à Leipzig puis à Iena, mais se tourne rapidement vers une carrière de chanteur et d’organiste qui va le conduire, outre à Gotha et Copenhague, dans différentes cités hanséatiques telles Brême, Hambourg, Lübeck, où Buxtehude note qu’il « fait de la musique avec nous à notre tribune d’orgue au jour de la fête de la Visitation de Marie » et lui dédie un canon (BuxWV 123) dont la complexité montre que Meder devait déjà posséder une solide science musicale, puis Reval (l’actuelle Tallinn) où il exerce les fonctions de Cantor de 1674 à 1683, avant de succéder, en 1687, à Balthasar Erben (1626-1686) en qualité de maître de chapelle de la Marienkirche de Danzig (aujourd’hui Gdańsk). Dans cette dernière ville, il tâte également de l’opéra, produisant Nero, premier ouvrage lyrique à y être représenté en 1695, puis Die wiederverehligte Coelia en 1698 qui lui vaut les foudres des autorités locales et la perte de son poste. En 1700, il en obtient néanmoins un similaire à Riga, qu’il conserve jusqu’à sa mort, en juillet 1719.

wilhelm barth vue rigaSi une grande partie de sa production est perdue, ce qui en subsiste permet d’accorder foi aux dires de Johann Mattheson, qui prétend que Meder connaissait la musique italienne, en particulier celle de Carissimi et de Cesti. Ceci n’a rien d’étonnant lorsque l’on sait à quel point, dès le milieu du XVIe siècle, les nouveautés expérimentées par les musiciens ultramontains étaient diffusées en Allemagne, particulièrement dans le Nord où les réseaux commerciaux de la Hanse avaient favorisé leur propagation, avant que les compositions d’Heinrich Schütz puis de ses élèves leur assurent un rayonnement plus intense encore dans de nombreuses provinces du pays. Meder, sans doute familiarisé avec ces innovations lors de son apprentissage, ne manqua sans doute pas de les approfondir au contact de Buxtehude qui les avait parfaitement intégrées. Sa Passion-oratorio selon Saint Matthieu, probablement composée à Riga en 1701, se situe à la fois dans le droit fil d’un genre né vers 1630-1640 et illustré, entre autres, par Selle (1641-42), Sebastiani (1672) ou Theile (1673), les trois Passions de Schütz (1665-66), strictement vocales, représentant, elles, l’achèvement de la tradition renaissante, ne serait-ce que par sa tonalité dominante de fa majeur, par l’utilisation de mélodies de choral pour structurer les airs ou du violon pour souligner les interventions du Christ (un procédé également repris par Bach), tout en s’en démarquant par une foule de détails. Meder introduit, en effet, de nouvelles couleurs instrumentales en abandonnant les habituelles violes de gambe et en employant des hautbois et des flûtes à bec, ce qui a pour effet immédiat d’éclaircir les textures, mais surtout il met à profit son expérience de compositeur d’opéras et de chanteur pour caractériser plus nettement les Sinfonias qui émaillent le texte (on trouve même un Sommeil – Somnus discipulorum – comme dans la tragédie lyrique française), introduire des passages plus virtuoses dans la partie de l’Évangéliste ou dans les airs et ariosos, qui font preuve, si on les compare aux Passions-oratorios antérieures, d’une fluidité mélodique et d’une séduction immédiate accrues. Meder se détache, peut-être plus clairement que ses prédécesseurs, d’une esthétique essentiellement fondée sur la contemplation pour faire porter son effort principal sur une dramatisation accrue et une approche plus affective des épisodes de la Passion du Christ, développant ainsi une manière qui contient en germe les développements à venir au XVIIIe siècle, lesquels conduiront à une dimension sensible de plus en plus exacerbée, comme on peut l’observer dans les œuvres de Telemann, Bach ou Graun.

L’interprétation de la Passion-oratorio selon Saint Matthieu que livre la petite équipe, composée de cinq chanteurs et sept instrumentistes, réunie par Michael Willens est magistrale. Mus par la conviction d’être en présence d’une partition historiquement importante ou, plus simplement, par le plaisir de servir une musique ouvragée avec un indéniable talent, les interprètes délivrent une prestation brillante où la fougue se conjugue avec une mise en place parfaitement millimétrée qui ne laisse rien ignorer des intentions de Meder. kolner akademieLes chanteurs sont excellents, avec une mention particulière pour l’Évangéliste parfait de style et d’implication de Gerd Türk, et insufflent à leurs rôles (chacun en endossant plusieurs) comme aux chœurs, interprétés à une voix par partie, la caractérisation qui convient sans jamais jouer une surenchère déplacée ; tout est ici à la fois expressif et retenu, avec un soin remarquable apporté à la lisibilité du texte, élément central, on ne le rappellera jamais assez, de la liturgie luthérienne. La sensibilité déployée tout au long des 76 numéros qui composent l’œuvre permet à sa rhétorique musicale d’être réellement agissante et aux affects véhiculés par le drame sacré de toucher profondément l’auditeur. Les instrumentistes de la Kölner Akademie (photo ci-dessus) participent pleinement, eux aussi, à la réussite de cette réalisation, par la souplesse et la vivacité de leur jeu, la variété des couleurs qu’ils proposent (magnifiques hautbois et flûtes à bec), la subtilité et l’efficacité avec lesquelles ils réalisent le continuo qui offre au discours une assise solide tout en assurant son avancée. Toutes ces qualités seraient vaines sans le travail de Michael Willens, qui galvanise ses troupes grâce à une direction conjuguant un bel allant, un sens aigu des contrastes et une attention de tous les instants aux moindres détails de la partition, scrutés avec minutie sans que jamais la dynamique globale de l’œuvre, portée de la première à la dernière note par une tension dramatique que n’interrompt aucun temps mort, en souffre pour autant. Cet équilibre entre la théâtralisation exigée par l’écriture et le recueillement inhérent au sujet, maintenu de bout en bout, signe une lecture superbement aboutie, jamais univoque ou lassante, toujours fervente et d’une grande intelligence.

incontournable passee des artsJe vous recommande donc tout particulièrement cette très belle Passion-oratorio selon Saint Matthieu qui, à mes yeux, s’impose comme un jalon incontournable dans la connaissance de ce genre avant les Passions de Bach, dont elle contribue à frayer le chemin. Puissent d’autres éditeurs avoir autant de courage que Raumklang et confier à la Kölner Akademie et à Michael Willens de nouveaux projets aussi passionnants que celui-ci, car il est, à mes yeux, évident qu’ils possèdent toutes les qualités requises pour les faire revivre et les offrir à l’auditeur d’aujourd’hui dans les meilleures conditions possibles.

 

johann valentin meder passionsoratorium nach matthaus kolneJohann Valentin Meder (1649-1719), Passion-oratorio selon Saint Matthieu

 

Nicki Kennedy, soprano I. Hannah Morrison, soprano II. Dorothee Merkel, alto. Gerd Türk, ténor. Christian Hilz, basse.
Die Kölner Akademie
Michael Alexander Willens, direction

 

1 CD [durée totale : 74’58”] Raumklang RK 2506. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Nos 17 à 20 : Jésus aux Mont des Oliviers
Récitatif « Und da sie den Lobgesang » – Sinfonia – Récitatif « Und nahm zu sich Petrus » – Sinfonia (Somnus discipulorum)

2. Nos 48 à 51 : Couronnement d’épines et dérision de Jésus
Récitatif « Da gab er ihnen Barrabam los » – Sinfonia/Aria « Ach mein Jesu » (soprano) – Récitatif « Da nahmen die Kriegsknechte » – Chœur « Gegrüßet seist du »

3. N° 72 :
Sinfonia
/Aria « O Traurigkeit, o Herzeleid ! » (soprano, ténor, basse)

 

Illustration complémentaire :

Wilhelm Barth (Magdebourg, 1779-Rheinsberg, 1852), Vue de Riga, 1810. Gouache sur papier, 62,5 x 81,5 cm, Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Roland Koch 01/10/2012 00:13


Bonjour Jean-Chistophe,


à moi aussi de vous remercier pour cette découverte. J'ai commencé à l'écouter dans le tram qui m'amenait au centre-ville, entouré de fetards se rendant à l'Oktoberfest, semblerait que j'aime
bien ces contrastes


Après cinq Vendredi-Saints de suite avec la "Passion selon Enoch zu Guttenberg" j'étais pret à plus de simplicité.


Ce que je préfère dans cet enregistrement est la limpidité du texte qui ne m'est familier que depuis quelques années. Ici, c'est comme si je retrouvais des amis perdus de vue. Par moments, une
petite irritation parce que la mélodie n'est pas celle que j'attendais, pas semblable pour autant à ce qui m'arrive lorsque j'écoute des versions différentes d'un même ouvrage.


J'ai comme l'impression que je ne vais pas me lasser si vite de cette belle pièce.


 


Roland Koch


 

Jean-Christophe Pucek 01/10/2012 10:00



Re-bonjour Roland,


Pour l'avoir beaucoup écoutée et pour y revenir toujours avec le même plaisir, je vous confirme que les joies que procure cette Passion de Meder sont durables. Bien sûr, nous sommes tous
habitués à d'autres mises en musique de ce texte et nos attentes sont parfois frustrées mais, après tout, n'est-ce pas également très sain d'être quelquefois un peu déstabilisé ?


J'imagine sans mal la scène que vous me décrivez et le décalage entre cette musique si concentrée et le bruit de « vos » fêtards : le contraste devait effectivement être saisissant.


Je vous souhaite bon compagnonnage avec ce disque et belle journée, en vous remerciant bien sincèrement pour vos deux commentaires.



clairette 21/05/2011 14:27



Avant et après : un commentaire à la lecture de ta chronique et un après achat du cd et écoute en boucle... Merci pour cette magnifique découverte ! (Qui d'autre parle de ce genre de disque
introuvable ?). Je me noie des oreilles jusqu'à l'âme dans cette musique, des voix fabuleuses, mais pas que... des instruments qui chantent aussi ! le tout ciselé comme un bijou par une
accoustique remarquable.



Jean-Christophe Pucek 21/05/2011 20:03



Ca, c'est le genre de commentaire dont je suis particulièrement preneur lorsque je recommande un disque, ma Clairette, et je te remercie d'avoir pris de ton temps pour revenir poster ici tes
impressions d'écoute sur un enregistrement qui, comme tu le signales, n'a pas eu la chance de faire la une de la presse spécialisée, malgré ses éminentes qualités. Je suis très heureux qu'il te
plaise à ce point et je gage qu'il n'a pas fini de t'accompagner



philippe parichot 06/05/2011 17:37



Oui Jean-Christophe, bien sûr, pour nous aider à supporter tout cela il n'y pas seulement les Arts mais aussi l'amitié, les sentiments sensibles et construits, le discours du sentiment inscrit
dans le temps (la fidélité), l'intense passion qui fait chanter, qui fait ouvrir la bouche en o - l'oratorio; faisons de la qualité de notre vie une carapace contre les abrutis, les bourrins, et
les bouchés (ers) de toute espèce, une mystérieuse barricade. Ton ami, Philippe



Jean-Christophe Pucek 06/05/2011 17:55



Là encore, difficle d'ajouter quoi que ce soit, tant tu as tout résumé en quelques mots, dressant dans le même temps un superbe épouvantail face à notre "modernité" qui a tellement peur de ce qui
a de la densité, de ce qui porte les griffures du temps et du silence. Sur la barricade mistérieuse que tu ériges, sois certain de me trouver à tes côtés.


Avec mon amitié,


Jean-Christophe



philippe parichot 06/05/2011 15:12



Cette Passion est évidemment très intéressante, et ton texte très bien fait cher Jean-Christophe, pas du tout anecdotique, ni accessoire, ni secondaire, c'est une très belle manière de parler de
la musique (je lis tout ce que tu écris, même si, comme beaucoup de tes lecteurs je pense, je ne commente pas forcément). mais ce qui me touche le plus ici c'est que tu publies sur une Passion un
lundi de Pâques. Quelque chose me dit que toi aussi (et là aussi nous devons être quelques uns) tu éprouves ce silence affreux des anciennes fêtes religieuses en temps de Tyrannie Scientifique, à
lheure des apothéoses technologiques lesquelles continuent leur chemin de croix sans croix, avec des enthousiasmes de véhicule tout terrain. Quelque part c'est comme si, pour Le Groupe Social, la
société des humains, et son organisation de fer, la Passion continuait au delà de Pâques et que Jésus n'était pas ressuscité. Ce qui est absolument terrible, et nous avons bien besoin de la
Musique pour nous aider à supporter cette horrible sensation induite. 


Bien à toi, 


Philippe



Jean-Christophe Pucek 06/05/2011 16:43



C'est sans conteste une très belle oeuvre que cette méconnue Passion-oratorio de Meder, cher Philippe, et tu as parfaitement deviné, ce qui ne m'étonne guère venant d'un homme à l'esprit aussi
délié que le tien, les raisons qui m'ont fait choisir de publier le billet que je lui ai consacré le lundi de Pâques. Il m'est d'ailleurs difficile, sans courir le risque de la paraphrase,
d'ajouter quoi que ce soit à ce que tu as écrit, sinon que les arts ont cette vertu, à mes yeux cardinale dans un monde qui se refroidit à mesure que son climat, paraît-il, se réchauffe, de nous
faire sentir le Mystère d'où il est si terriblement absent, remplacé par les manipulations des éminences grises et autres communicants (l'actualité récente vient encore de nous le prouver
bruyamment). Au même titre que l'amitié, la peinture, la musique, la littérature sont devenus les antidotes qui nous rendent le quotidien supportable, mais jusqu'à quand ?


Merci pour ton commentaire et bien à toi,


Jean-Christophe



Framboise 01/05/2011 20:49



Interprétation émouvante, intime ... pour moi plus profonde que dramatique (au sens de théâtral, et donc un peu péjorativement ), malgré la minceur des effectifs en présence. C'est magnifique !
et toutes mes excuses pour le vocabulaire inadéquat ... Ce billet magistral devrait m'intimider mais l'indulgence de son auteur paraît acquise désormais !!



Jean-Christophe Pucek 02/05/2011 16:56



Rassurez-vous, chère Framboise, votre vocabulaire n'est pas du tout inadéquat et vous n'avez nul besoin de mon indulgence tant vos interventions ici sont toujours marquées du sceau de
l'intelligence et de la sensibilité.


Effectivement, si je suis votre définition de "dramatique", cet adjectif ne semble guère pouvoir s'appliquer à cet enregistrement dont l'atmosphère fait plus penser à l'église qu'à la scène;
cependant, si l'on admet qu'il peut désigner la tension née d'une musique en perpétuelle avancée, alors je le crois propre à définir ce qui se passe dans ce magnifique enregistrement


Belle semaine et amitiés.



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