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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 17:12

 

mois mai chateau buonconsiglio torre dell'aquila trente

Maître Bohémien anonyme (peut-être Maître Venceslas, fl. c.1397),
Le mois de mai
, c.1400

Fresque, Trente, Château de Buonconsiglio, Tour de l’aigle

 

Les pochettes des disques édités par le courageux label Ramée, auxquelles Laurence Drevard a forgé, grâce à ses toujours subtiles mises en scène d’objets du passé, une identité immédiatement reconnaissable, sont toujours remarquablement évocatrices de leur contenu. Ainsi, la pomme de senteur finement ouvragée fabriquée en Italie vers le milieu du XIVe siècle qui orne celle d’I dilettosi fiori, une anthologie consacrée par Corina Marti, co-fondatrice de l’ensemble La Morra auteur, l’an passé, d’un superbe enregistrement des œuvres profanes de Johannes Ciconia (Ricercar, voir ici), à des pièces instrumentales du Trecento, nous entraîne-t-elle d’emblée dans un monde de raffinement que je vous propose de découvrir aujourd’hui.

Si l’on en croit la fréquence régulière des disques qui lui sont consacrés, la musique de la période que l’on a longtemps appelé, en un parallèle discutable avec ce qui se passait simultanément en France, l’ars nova italienne ne cesse d’éveiller l’intérêt des interprètes. Apparue aux alentours de 1330, principalement dans le nord de la Péninsule (Milan, Vérone), cette nouvelle façon de composer va perdurer jusque dans les années 1415-1420, essaimant dans toute l’Italie en intégrant peu-à-peu des éléments étrangers venus du Septentrion, grâce à des compositeurs comme le Liégeois Ciconia (c.1370-1412), ou des proches cours du Sud de la France, têtes de pont d’un style hautement spéculatif dont le caractère souvent chantourné offre une parfaite résonance avec les productions du gothique international et que la postérité musicologique nommera ars subtilior. Avec de grandes figures comme Jacopo da Bologna (fl. 1339-1360) et Francesco Landini (c.1325/35-1397) qui ne doivent pas faire négliger nombre d’autres musiciens moins connus mais tout aussi passionnants, boccace decameron pampinea gouvernant bnfla musique du Trecento apparaît statistiquement comme cultivant assez majoritairement des genres séculiers tels le madrigale (chanson à la structure souvent changeante appartenant aux débuts de la polyphonie profane italienne, dont on peut néanmoins fixer le modèle à deux ou trois groupes de trois vers suivis par un ritornello sur une musique différente), la ballata (à l’origine une chanson de danse à refrain et monophonique, très pratiquée à Florence, qui abandonna largement son caractère chorégraphique en devenant polyphonique à partir des années 1360) ou la caccia (chanson contenant un canon à deux voix chantées et une instrumentale, très goûtée par les compositeurs de la première génération du Trecento comme Jacopo da Bologna), même si des compositeurs s’illustrent brillamment, surtout à partir de la fin du siècle, dans le domaine sacré, en particulier Antonio Zacara da Teramo (c.1350/60-entre 1413 et 1416), peut-être l’inventeur de l’écriture par paire des Gloria et Credo, et son contemporain Ciconia, déjà mentionné, sur lequel son influence est clairement décelable et qui opère une sorte de synthèse entre l’univers franco-flamand dont il est issu et les canons esthétiques plus soucieux de souplesse et de clarté de sa patrie d’adoption.

Une des particularités de l’héritage de l’Italie du Trecento, et c’est ici celui qui nous intéresse, est qu’elle nous lègue, bien plus que tout autre foyer artistique à la même époque, un riche corpus de musique instrumentale, en particulier pour clavier. Corina Marti a principalement puisé, pour composer son programme, dans les deux plus importantes sources contenant de telles pièces, le Manuscrit Add. 29987 conservé à la British Library de Londres et le fameux Manuscrit 117 de la Bibliothèque municipale de Faenza, dit Codex Faenza, réalisé aux alentours de 1400-1420, qu’elle a choisi d’interpréter sur un clavisimbalum (un lointain ancêtre du clavecin) mois juin (detail) chateau buonconsiglio torre dell'aquillaréalisé d’après un manuscrit des années 1440 d’Arnaut de Zwolle (mort en 1466) et des flûtes, dont une double comme on peut en voir, par exemple, dans les Scènes de la vie de Saint Martin peintes par Simone Martini vers 1312-1317. Aux côtés d’œuvres anonymes, majoritairement des danses ou des pièces de genre à titre (Chominciamento di gioia, par exemple), on trouve également, dans ces recueils, des transcriptions, anonymes elles aussi et souvent ouvragées au point de rendre l’original difficilement identifiable de prime abord, de ballate, madrigali et autres cacce signées par des compositeurs italiens de renom, tels Paolo da Firenze, Bartolino da Padova et les incontournables Jacopo da Bologna, Landini ou Zacara da Teramo. Ceux qui s’attendraient à ce que ces compositions médiévales soient simples voire frustes seront sans doute extrêmement surpris par certaines de celles que contient cet enregistrement, car nombre d’entre elles ressortissent à l’ars subtilior, dont le goût pour le brillant et la préciosité pouvait aller parfois jusqu’à une sorte de vertige. Elles constituent les plus éclatantes fleurs de ce bouquet composé avec une sureté de goût indiscutable.

Ce répertoire a, en effet, trouvé en Corina Marti (photographie ci-dessous) une ambassadrice des plus inspirées qui en a pris l’exacte mesure. Tout au long de cette anthologie, la musicienne fait preuve d’une maîtrise technique assez époustouflante qui lui permet de tirer le meilleur des instruments dont elle joue en se servant avec beaucoup d’à-propos, de surcroît, de la façon dont ils sonnent dans l’acoustique choisie pour obtenir, en fonction de l’effet recherché, plus de liant ou plus de netteté. Cette virtuosité jamais prise en défaut, y compris dans les pages périlleuses pour flûte double, corina martiest toute entière mise au service de l’expressivité et l’on reste admiratif devant la capacité d’une interprète qui, faisant fi de tout systématisme ou de tout rigorisme desséchants, prend un plaisir visible et communicatif à varier les climats, passant de la joie lumineuse d’un Saltarello à la mélancolie diffuse d’une chanson d’amour, et à faire de chaque morceau, aussi concis soit-il, un univers à part entière, pensé et ciselé dans ses moindres détails. Ces qualités, auxquelles il faut encore ajouter une indiscutable intelligence qui se ressent tant dans la conception globale du programme que dans la capacité qu’a Corina Marti de tisser autour de chaque mélodie des ornementations et des diminutions foisonnantes qui se déploient sans jamais devenir pesantes ou envahissantes, font de ce récital bien autre chose qu’une simple entreprise documentaire, un vrai moment de musique, plein de fluidité et de finesse, enregistré, en outre, avec ce qu’il faut de présence et de chaleur par Rainer Arndt, et qui permet de se faire une idée à mon sens très juste de l’incroyable niveau de raffinement atteint par les compositions instrumentales de l’Italie du Trecento.

incontournable passee des artsJe vous recommande donc ce disque ambitieux et exigeant, dont la réussite confirme l’excellence d’une musicienne chez laquelle l’humilité le dispute au talent. On guettera, bien sûr, le prochain projet de La Morra qui réunira, à la fin du mois de septembre 2012, cet ensemble et Ariana Savall dans un programme de chansons espagnoles de la Renaissance, mais on espère également que Ramée offrira à Corina Marti comme à son complice, le remarquable luthiste Michal Gondko, la possibilité de donner vie à d’autres projets en solo comme ces Dilettosi fiori au titre parfaitement choisi.

 

corina marti i dilettosi fiori ramee RAM1108I dilettosi fiori, musique du Trecento pour clavisimbalum et flûtes

 

Corina Marti, clavisimbalum, flûtes à bec & flûte double

 

1 CD Ramée [durée totale : 69’35”] RAM 1108. Incontournable Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Anonyme (Codex Faenza, f. 93r-94r), Pièce sans titre

2. Anonyme (Ms. British Library, Add. 29987, f. 62v-63r), Saltarello

3. Anonyme (Codex Faenza, f. 50v-52r), d’après Antonio Zacara da Teramo (c.1350/60-après 1413), Rosetta

4. Guillaume de Machaut (c.1300-1377), Quant je me suis mis au retour

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

Maître italien anonyme, Pampinea gouverne, illustration d’un manuscrit du Décaméron de Boccace (1313-1375) réalisé à Florence en 1427. Paris, Bibliothèque nationale de France, Ms. Italien 63, fol 10v

Maître bohémien anonyme (peut-être Maître Venceslas, fl. c.1397), Le mois de juin, c.1400 (détail). Fresque, Trente, Château de Buonconsiglio, Tour de l’aigle

La photo de Corina Marti est de Michal Gondko, utilisée avec l’aimable autorisation de Ramée.

 

Suggestion d’écoute complémentaire :

 

Comme tous les disques du trop rare ensemble Mala Punica, Faventina a été un événement à sa parution et n’a pas fait l’unanimité. Il propose des pièces liturgiques du Codex Faenza ressuscitées grâce à la magie de la technologie qui a permis de lire la musique du palimpseste sur lequel les pièces du recueil telles que nous les connaissons aujourd’hui ont été réécrites. Certains ont objecté que cette restitution était trop chamarrée – c’est le reproche le plus généralement fait au travail de Pedro Memelsdorff – et par là même discutable d’un point de vue historique, mais on reste quand même ébahi devant un résultat qui, reposant sur un travail de recherches et de réflexion extrêmement solide, parle le même langage que la production picturale de son temps et possède un réel pouvoir évocateur et poétique.

 

faventina codex faenza mala punica pedro memelsdorffFaventina, la musique liturgique du Codex Faenza

 

Mala Punica
Pedro Memelsdorff, flûte à bec & direction

 

1 CD Ambroisie AM 105. Incontournable Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien et un extrait de chaque plage en être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Sophie 04/09/2012 08:37


Oh alors là quel superbe voyage musical... quelque chose de léger et délicat me prend par la main pour m'emporter loin, très loin... dans une douce rêverie. Merci, merci Jean-Christophe pour tout
ce que je découvre grâce à toi !

Jean-Christophe Pucek 04/09/2012 09:26



Le propre des disques réussis est, à mon avis, de permettre cet effacement du temps et de l'espace et de nous entraîner très loin avec eux. Ce que tu me dis, et que j'ai également éprouvé,
désigne le travail de Corina Marti comme réunissant les qualités de l'orfèvre et celles du poète : que demander de plus ?


Merci pour ton passage ici et pour ton commentaire, ma Belle Voyageuse.



Jeanne Orient 15/08/2012 17:29


Cher Jean-Christophe, quelle grande et belle émotion. Je réagis "à vif", encore sous le charme...Puis-je ajouter que d'entrée la merveilleuse fresque m'a transportée et bien sûr la musique et vos
mots ont continué ces merveilleux instants.


Je savais qu'à mon retour de vacances, des merveilles seraient "ici". Grand merci et mille bises de gratitude

Jean-Christophe Pucek 16/08/2012 08:56



Trouver l'illustration de cette chronique n'a pas été chose facile, chère Jeanne, mais je suis heureux que celle que j'ai finalement retenue soit parlante et permette de bien entrer dans un
billet qui, je l'espère, réussit à mettre en valeur le travail d'une artiste qui ne cesse de donner des témoignages de son talent.


Merci d'être passée ici à votre retour de vacances et mille bises en retour.



Marie 30/07/2012 12:35


De paix et d'harmonie, je partage et suppose que les douze mois sont représentés sur les fresques. Encore merci pour ce partage. 

Jean-Christophe Pucek 30/07/2012 14:10



Tu supposes très bien, chère Marie, c'est un cycle complet des mois qui figure sur les murs de cette Tour de l'Aigle. Tu peux en trouver quelques reproductions sur Internet, malheureusement pas
toujours de très bonne qualité



cyrille 26/07/2012 16:57


Indubitablement, ma sensibilité me porte davantage, en l'espèce, vers les deux extraits proposés de pièces pour flutes. Les deux autres extraits au clavisimbalum (et je ne mets pas le moins du
monde en cause la technique d'exécution de l'artiste) ne m'ont pas vraiment parlé. Aussi, le béotien en musique médiévale que tu sais que je suis, ne peux ici que partager un sentiment, une
émotion sincère.


Le Saltarello, joué à la flute à bec, est limpide, enjoué et emprunt effectivement je trouve aussi de cette "joie lumineuse" dont tu parles. La pièce pour flute double de
Machaut est tout autant agréable et avec, peut être, des accents plus "intérieurs" (à mon sens). Par ailleurs, tout comme toi je pense que la virtuosité d'exécution que cette pièce réclame, n'est
en effet pas "prise en défaut". Une excellente interprétation dûe à une maîtrise évidente et une ampathie certaine.


Je t'embrasse.


 


 

Jean-Christophe Pucek 27/07/2012 07:09



Tu vois, mon ami, ma réaction a été exactement l'inverse de la tienne.  Ce sont, en effet, les pièces jouées au clavisimbalum qui m'ont le plus immédiatement séduit, car j'adore la sonorité
de cet instrument que je trouve extrêmement raffiné. J'aime aussi les pièces pour flûte, bien entendu, pour leur côté immédiatement plus chaleureux qui est, je suppose, une des raisons pour
lesquelles elles t'ont plus facilement parlé.


Je ne reviens pas sur les qualités du jeu de Corina Marti, tu les as résumées de façon parfaite. Je te remercie simplement d'avoir pris le temps de lire et d'écouter ce billet qui documente une
musique qui est très loin de celle qui t'est familière et d'avoir laissé un commentaire à sa suite.


Je t'embrasse.



Marie 25/07/2012 10:57


Rosetta tout en fluidité et souplesse, vraiment un moment de paix intérieure.

Jean-Christophe Pucek 25/07/2012 11:50



Je trouve que tout ce disque délivre le même sentiment de paix et d'harmonie, chère Marie



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