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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 16:16

 

maitre de la bible de jean de sy debat du clerc et du cheva

Maître de la Bible de Jean de Sy
(actif à Paris entre c.1350 et c.1380),
Le débat du clerc et du chevalier
, 1378.

Enluminure sur parchemin dans Le Songe du Vergier,
Londres, British Library, MS Royal 19 C IV, f.1v.

 

Sans le retard aussi conséquent que « providentiel » du Thalys qui, à mon retour d’un court séjour en Belgique, me fit manquer la correspondance entre deux trains et acheter, pour passer le temps, un magazine de loisirs consacré au Paris médiéval, l’idée ne me serait peut-être jamais venue de consacrer, comme je m’apprête à le faire, une série de billets aux musiques du Moyen Âge. Cette anecdote qui me sert de point de départ vous paraîtra sans doute bien futile, mais rarement l’idée que les temps commençaient à mûrir pour ces répertoires finalement assez peu connus en dehors d’un public d’habitués ne s’est imposée à moi avec autant de force qu’en ce jour de décembre étoilé de froidure.

 

L’exécrable réputation que nos bons humanistes italiens des XIVe et XVe siècles puis les autoproclamées Lumières du XVIIIe lui ont faite, le Moyen Âge la porte jusque dans son nom comme un stigmate et les travaux menés par les historiens depuis la seconde moitié du XIXe siècle n’ont pas complètement réussi à dissiper les relents d’obscurantisme, de violence et de ténèbres qui s’attachent à cette période ; « on n’est pas au Moyen Âge ! » demeure d’ailleurs une expression courante pour signifier le règne de la plus exquise civilisation. Quiconque prend un instant le temps d’y réfléchir réalise néanmoins rapidement que si l’époque médiévale n’est pas exempte, au même titre que les autres, d’épisodes épouvantables, elle est également un creuset d’une fabuleuse richesse, où s’est formée une large part de l’identité culturelle de l’Occident qui, en dépit des distorsions imposées ensuite par différentes idéologies, détermine toujours ce que nous sommes aujourd’hui. Cependant, comme l’écrit très justement Jacques Le Goff, « le Moyen Âge est devenu et reste la citadelle de l’érudition » (Pour un autre Moyen Âge, 1977), ce qui explique sans doute qu’entre, d’un côté, des initiatives sympathiques mais sans grande assise scientifique (je passe volontairement sous silence les détournements commerciaux New-Age et autres), et, de l’autre, des travaux que leur extrême spécialisation rend inaccessibles au profane, la voie médiane d’une vulgarisation solide mais abordable soit presque désertée dans le domaine des arts et, en particulier, de la musique. Essayez, pour vous en convaincre, d’aborder un ouvrage traitant de cette dernière sans un minimum de connaissances préalables et vous verrez : « Ce livre n’est pas un dictionnaire. Ce n’est pas non plus un ouvrage de vulgarisation » sont les deux phrases qui ouvrent le par ailleurs excellent Guide de la musique du Moyen Âge publié chez Fayard. Le fameux vers de Dante, « Abandonnez tout espoir, vous qui entrez », aurait tout aussi bien fait l’affaire.

 

initiale C avec moines chantant devant lutrin XIIIe sieclee que je souhaite vous proposer au fil des billets que je publierai dans la rubrique Musica humana (une des subdivisions de l’art musical définies par Boèce dans le premier quart du VIe siècle), spécialement créée à cet effet, ne consistera pas en des leçons au sens universitaire du terme, mais bien en des rendez-vous autour d’une figure, d’un thème, d’un lieu, d’une anecdote permettant de mettre en résonance la musique et les autres expressions artistiques (littérature comprise), conformément à la ligne générale adoptée par Passée des arts. Cette logique a prévalu pour le choix des illustrations de ces quelques lignes. L’enluminure principale offre une sorte de raccourci de la société médiévale, puisque, outre la figure tutélaire du roi, on y voit un clerc, un chevalier, un rêveur (je vous laisse imaginer, à votre gré, s’il est philosophe, poète ou musicien), des allégories, un verger clos. Mais il manque au moins un élément majeur pour compléter partiellement ce tableau, aussi est-ce à la musique que j’ai confié le soin d’incarner une présence féminine qui ne soit pas une construction mentale mais bien un être de chair et de sang, au travers d’une chanson de toile, une forme musicale spécifique à la France du Nord que l’on pense avoir peut-être été chantée par des femmes pendant qu’elles cousaient ou filaient.

Je n’ai, bien entendu, nullement la prétention d’offrir un panorama complet des musiques du Moyen Âge, ce qui excèderait largement le champ de mes connaissances, mais si je parviens à donner l’envie ne serait-ce qu’à quelques-uns d’entre vous d’en apprendre plus sur cette période, de suivre les expositions qui en documentent les arts et de découvrir, au disque comme au concert, le travail des ensembles qui, en se plaçant courageusement hors des modes faciles, font revivre ses musiques d’une souvent fascinante beauté, j’estimerai que mon entreprise n’aura pas été tout à fait vaine. Vos impressions, remarques et suggestions sont d’ores et déjà les bienvenues.

 

Accompagnement musical :

 

Chanson de toile anonyme, XIIIe siècle : En un vergier, lez une fontenelle (Bibliothèque nationale de France, manuscrit fr. 20050)
Estelle Nadau, Estelle Boisnard, Caroline Montier, chant. Carole Matras, harpe.

 

Ensemble Ligeriana
Katia Caré, direction

 

chansons de toile ligeriana katia careChansons de toiles. 1 CD Calliope CAL 9387. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Illustration complémentaire :

Chantres, Initiale historiée C du Psaume 97 dans une Bible réalisée à Paris dans le troisième tiers du XIIIe siècle. Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève, manuscrit 0015, f.244v

 

Je remercie Alain Genuys (Centre de musique médiévale de Paris), Antoine Guerber (Diabolus in Musica, Tours) et Marie-Reine Demollière (Scola Metensis, Metz) pour leur disponibilité et leurs conseils.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Musica humana
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commentaires

Clothilde 15/08/2012 20:41


Je vous prie de m'excuser si je répond à ce sujet tardivement, mais la tentation était trop forte : le n°2 est-il toujours d'actualité ?... Je suis trop ignorante de cette époque en clair-obscur
qu'est le Moyen-Age pour ne pas souhaiter en apprendre plus ! Aussi, je vous soutiens dans vos recherches, Jean-Christophe, et espère de tout coeur que le projet n'est pas abandonné, car il
promet d'être passionnant !...


Bien à vous.

Jean-Christophe Pucek 16/08/2012 08:49



Oui, Clothilde, le numéro 2 est toujours d'actualité, mais j'ignore pour quand exactement. J'ai énormément de projets autour de la musique médiévale, qui est un de mes répertoires de
prédilection, mais je vous avoue que je manque de temps pour leur donner la forme que je souhaite : plus que bien d'autres, en effet, il nécessite en d'être accompagné et expliqué, car la
distance qui nous en sépare est telle que ce qu'il dit peut parfois être difficile à saisir pour l'auditeur d'aujourd'hui.


Merci pour votre soutien et très belle journée.


Cordiales pensées.



Marie 09/01/2012 17:21


A quand le numéro 2, mon bon Ami ?

Jean-Christophe Pucek 09/01/2012 17:49



J'aime que, malgré les difficultés, nous restions connectés à ce point, très chère Marie, car le numéro deux est en train de mijoter Je t'embrasse très fort.



Henri-Pierre 20/02/2011 15:29



Allégories de part et d'autre du souverain fleurdelysé, allégories couronnées aussi, mais allégories sous une figuration féminine dont l'une est nonne et l'autre du monde, portant en plus la
cotte et le surcot du costume régalien...



Jean-Christophe Pucek 21/02/2011 07:48



Allégories sous une forme féminine, c'est une chose plutôt habituelle, tu en conviendras. Pour le reste, ton hypothèse est, bien entendu, parfaitement plausible



Henri-Pierre 18/02/2011 16:05



Je reviens, ça devient une manie : dans la miniature du frontispice un détail m'interpelle et je voudrais lui trouver raison : les 4 personnages féminisn et masculins, laïcs et ordonnés
s'organisent en chiasme.


????????????????????????????????



Jean-Christophe Pucek 19/02/2011 17:23



Je ne sais pas s'il y a réellement une volonté de l'artiste. Ces femmes n'en sont pas vraiment, puisque ce sont des allégories.



Henri-Pierre 18/02/2011 16:01



"si l’époque médiévale n’est pas exempte, au même titre que les autres, d’épisodes épouvantables" dis-tu avec raison.
Les guerres de religion entre autres ont bien éclaboussé de haine, d'intolérance et de sadisme notre Renaissance humaniste, sans parler du siècle des Lumières avec les guerres qui jalonnèrent son
parcours (curieusement le seul roi non belliqueux périt sur l'échafaud) et les fascismes du début du XXe siècle qui ont émergé dans une Eurpe cosmopolite et hautement cultivée.


Alors pourquoi être aussi méprisant vis à vis d'un Moyen-Âge qui fut au moins aussi fertile en avancées technologiques (agraires en particulier, c'est
cette époque qui nous donne le paysage des campagnes françaises pour longtemps) , sans parler des raffinements des parures et des codes sociaux, pour ne citer que cela.
Ah oui, et puis bien sûr, la musique, mais pour cela nous pouvons compter sur toi pour  l'illustrer et aussi pour convaincre ceux qui ne l'étaient pas.


 



Jean-Christophe Pucek 19/02/2011 17:22



C'est la bonne vieille technique du repoussoir, mon ami, qui veut que ce que l'on souhaite glorifier paraît encore plus brillant si on s'emploie bien à salir ce qui a précédé - c'est un procédé
tellement courant de nos jours dans les sphères politiques. Il ne faut jamais oublier que "Moyen Âge" et "Gothique" furent, avant d'être des termes techniques, des injures sous la plume de ceux
qui les employaient. Comme tu le rappelles, beaucoup de choses de notre modernité se sont jouées durant ces 10 siècles que les historiens attribuent au Moyen Âge; en musique, ils furent
simplement déterminants, en particulier parce qu'ils virent le passage de l'oral à l'écrit. Mais je ne manquerai pas d'y revenir



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