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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 11:31

 

hubert robert le pont du gard

Hubert Robert (Paris, 1733-1808),
Le pont du Gard
, 1787.

Huile sur toile, 242 x 242 cm, Paris, Musée du Louvre.

 

logo palazzetto bru zaneLes lecteurs qui me font l’honneur de suivre les publications de Passée des arts le savent depuis longtemps, j’éprouve pour Hyacinthe Jadin plus que de l’intérêt et je le considère comme un des compositeurs français de la fin du XVIIIe siècle les plus étonnants et les plus émouvants. C’est dire ma joie lorsque j’ai appris que le label Timpani, en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane, a permis au jeune Quatuor Cambini – Paris de consacrer un disque à trois de ses Quatuors, dont deux inédits, un enregistrement que je vous propose de découvrir aujourd’hui.

 

Pour comprendre la place singulière qu’y occupe Hyacinthe Jadin (1776-1800, je renvoie à ce billet pour les détails de sa biographie), dont la courte carrière publique dura à peine onze ans et l’essentiel de l’activité créatrice environ six, il est essentiel de garder à l’esprit que la vie musicale parisienne, dans le dernier quart du XVIIIe siècle, est scindée, pour simplifier, en deux parties, une officielle et une privée qui, sans être étrangères l’une à l’autre, suivent des évolutions assez différenciées. La première se signale par l’importance croissante de l’opéra et de genres brillants comme la symphonie concertante ou le concerto de soliste, destinés à mettre en valeur des virtuoses dont le statut de vedette ne cesse de s’affirmer et faisant parfois prévaloir l’effet et l’agrément sur la complexité, voire la densité des compositions. La seconde est celle qui offre une forte réceptivité aux courants musicaux les plus progressistes, particulièrement ceux venus d’Allemagne et d’Autriche, lesquels trouvent à s’exprimer pleinement dans la musique de chambre. De la même façon qu’en peinture c’est au travers du paysage, genre alors encore considéré comme mineur, que le romantisme va atteindre la France, on peut dire que son acclimatation va préférentiellement s’opérer, dans le domaine de la musique, grâce aux sonates, trios et quatuors. Les Quatuors opus 5 (1768) de Franz Xaver Richter (1709-1789) dont la seconde édition, assez nettement amendée, paraît à Paris en 1774, les Quatuors dialogués opus X (Paris, c.1773) d’Henri-Joseph Rigel (1741-1799), par leur expressivité et la place grandissante qu’ils accordent aux chromatismes et aux tonalités mineures en donnent un bon exemple.

nicolas bernard lepicie tete de jeune hommeBien qu’il ait produit des œuvres dans tous les genres musicaux de son temps, Hyacinthe Jadin est avant tout un compositeur de musique de chambre. Outre une formation supposée auprès de Nicolas-Joseph Hüllmandel (1756-1823), élève de Richter et Carl Philipp Emanuel Bach, qui n’a pas manqué de le sensibiliser aux élans préromantiques l’Empfindsamer Stil (« style sensible »), il prend principalement pour modèle les compositions de Joseph Haydn, dont on ne répètera jamais assez l’impact qu’elles eurent sur le monde musical français, et connaît également celles de Mozart, comme le démontre son Quatuor en mi bémol majeur, opus 2 n°1, dont l’introduction dérive directement de celle du Quatuor en ut majeur KV 465 (« Les Dissonances ») de son aîné. C’est bien l’ombre de Haydn qui hante tous les quatuors proposés dans ce disque, particulièrement  l’opus 1 n°1 (1795), les deux autres, appartenant à l’opus 3 (c.1797), marquant, à mon sens, une volonté d’émancipation. Outre un véritable dialogue entre des pupitres soigneusement équilibrés (Allegro non troppo de l’opus 1 n°1), on retrouve chez Hyacinthe Jadin le goût pour la surprise et l’humour (Menuet et Finale de l’opus 1 n°1), la capacité à mélanger élaborations contrapuntiques savantes et saveurs populaires (Finale de l’opus 3 n°1) qui sont autant de marques de fabrique typiquement haydniennes. Mais il y a bien plus que de simples phénomènes d’imitation chez le jeune compositeur ; il y a surtout ce goût prononcé pour le chromatisme, les clairs-obscurs induits par l’alternance rapide et souvent imprévisible des modes majeur et mineur, les silences ou les suspensions soudains, comme si l’essence même de sa musique résidait dans sa capacité à ériger l’ellipse, la fluctuation et l’interrogation au rang de plus exacte expression de l’intime. Des pages débordantes d’émotion pudique mais tangible comme l’Adagio de l’opus 3 n°3 se situent déjà au-delà du classicisme et jettent un pont vers le romantisme. Leur poésie et leur ton de confidence nous permettent d’imaginer le visage d’un musicien dont le seul portrait conservé est son œuvre même.

 

Pour servir au mieux ces pages trop peu fréquentées, les musiciens doivent parvenir à conjuguer suffisamment de rigueur pour rendre justice à leur sens aigu de la construction et une réelle humilité pour rendre palpable leur frémissante sensibilité. Le Quatuor Cambini – Paris (photographie ci-dessous) relève ce double défi avec panache et offre de ces trois quatuors une lecture pleine d’enthousiasme et de subtilité. Un des principaux mérites de cette interprétation est sans doute sa fluidité, son équilibre ; aucune crispation, aucun alanguissement ne viennent perturber un flux musical offert avec beaucoup de naturel, unissant une belle densité expressive à une indéniable clarté de texture. quatuor cambini parisIl faut également souligner l’intelligence avec laquelle le discours est conduit, dans un respect admirable des nuances qui confèrent une large part de leur force et de leur mystère à ces partitions, qu’une approche hâtive ou superficielle n’auraient pas manqué de desservir cruellement. Ici, la vigueur ne se départ jamais d’une élégance sans une once d’affectation, les mouvements lents savent chanter avec autant de lyrisme que de simplicité, les couleurs instrumentales alternent avec bonheur astringence et sensualité, l’humour n’est jamais absent là où il est requis. La vision du Quatuor Cambini – Paris, si elle s’inscrit dans une optique moins « dix-neuvième siècle » que celle du Quatuor Mosaïques (Auvidis/Valois V 4738, un joyau également), n’en demeure pas moins d’une totale pertinence et d’un esprit peut-être plus « français » que sa prédécessrice. Notons, pour finir, la qualité de la prise de son qui donne au quatuor ce qu’il lui faut d’espace pour que ses sonorités s’épanouissent tout en restant réaliste, ainsi qu’un livret d’accompagnement précis et documenté, fait suffisamment rare pour être applaudi. Une réalisation incontournable ? Assurément.

incontournable passee des artsVous l’avez compris, je vous recommande chaleureusement l’acquisition de ce magnifique disque du Quatuor Cambini – Paris dédié à Hyacinthe Jadin.  Il reste maintenant à espérer que ces jeunes musiciens qui, toujours avec la complicité du Palazzetto Bru Zane, préparent un enregistrement consacré à Félicien David, ne négligeront pas, pour autant, de revenir explorer les neuf autres quatuors conservés de Jadin tant leurs affinités avec son univers semblent évidentes.

 

hyacinthe jadin quatuors quatuor cambini parisHyacinthe Jadin (1776-1800), Quatuors à cordes, opus 1 n°1, opus 3 nos 1 & 3

 

Quatuor Cambini – Paris
Julien Chauvin, violon I. Karine Crocquenoy, violon II. Cécile Brossard, alto. Atsushi Sakaï, violoncelle.

 

1 CD [durée totale : 67’36”] Timpani 1C1170. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Quatuor à cordes en si bémol majeur, opus 1 n°1 :
[I] LargoAllegro non troppo

2. Quatuor à cordes en la mineur, opus 3 n°3 :
[II] Adagio

 

Illustrations complémentaires :

Nicolas Bernard Lépicié (Paris, 1735-1784), Tête de jeune homme, sans date. Sanguine, pierre noire et rehauts de blanc sur papier gris, 33,5 x 26,1 cm, Paris, Musée du Louvre, Département des arts graphiques.
La photographie du Quatuor Cambini - Paris est de Michele Crosera. Je remercie le Palazzetto Bru Zane de m'avoir autorisé à l'utiliser.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Philippe Delaide 24/01/2011 22:14



Cher Jean-Christophe. Le lien de parenté avec les quatuors de J Haydn est en effet troublant. On ne répétera jamais assez que le maître autrichien a établi les bases stylistiques du quatuor
romantique jusque chez Schubert, voire Mendelssohn. L'inventivité d'écriture de J Haydn sur ses quatuors est prodigieuse (surtout les opus 76). Jadin rend un très bel hommage au maître en effet.
Le quatuor Cambini, avec un tempo souvent allongé (sur en tout cas ce que vous nous proposez d'écouter) propose une lecture assez méditative qui révèle le lyrisme certain de ces quatuors. Merci
pour cette belle découverte. Bien amicalement. Philippe.



Jean-Christophe Pucek 27/01/2011 13:11



Cher Philippe,


Vous avez complètement raison de rappeler ici quel rôle essentiel a joué Haydn dans la formalisation du quatuor (mais aussi de la symphonie) tel que la musique occidentale l'a pratiqué au moins
jusqu'au milieu du XIXe siècle. La presque totale ignorance du 200e anniversaire de sa mort en 2009, du moins en France, ne doit pas nous faire oublier qu'il reste un des compositeurs les plus
brillants de la seconde moitié du XVIIIe siècle, et peut-être le plus inventif de cette période. Hyacinthe Jadin me semble avoir parfaitement compris les exigences du style de Haydn, car il ne se
contente pas de l'appliquer comme une recette, il en fait son miel pour structurer son propre discours, mais dans une voie (voix) personnelle. Les extraits que j'ai choisis sont dans un tempo
assez retenu, mais le Quatuor Cambini - Paris sait aussi faire virevolter les Menuets et dynamiser les Allegros et autres Prestos. Je suis certain que ce disque vous séduira si
vous l'écoutez en entier, vous que je sais amateur éclairé de musique de chambre.


Bien amicalement,


Jean-Christophe



Framboise 23/01/2011 11:14



Bonjour Jean-Christophe, et aux amis de "passée des Arts".


Certains billets donnent le sentiment de marcher sur des territoires pour "happy few" et celui-ci en est un pour moi, qui découvre des oeuvres encore jamais écoutées et me risque à partager mes
impressions malgré tout, sans posséder dans ma besace toutes les belles références qu'il faudrait pour comprendre l'oeuvre dans son contexte, quoique le billet compense mes lacunes !!


Il est certain que tout sans doute a été dit et prouvé par l'interprétation sur les grands noms de chaque mouvement musical ou artistique et que si l'on veut renouveler l'intérêt et même l'image
qu'on peut se faire de ces époques anciennes, il faut chercher "aux marges", les compositeurs peu productifs ou tombés dans l'oubli pour une raison ou pour une autre et faire cet effort d'entrer
dans leur univers personnel pour donner vie à leur oeuvre. 


Personnellement que le compositeur ait eu un destin tragique n'arrive pas à me faire entendre sa musique autrement : ou le sentiment tragique est inscrit dans sa musique, ou dans son
interprétation, ou bien je ne le sens pas.


Je trouve que le portrait de jeune homme convient bien à l'adagio du quatuor en la mineur : j'y retrouve un certain vide du décor et une division entre ombre et lumière sur le visage du jeune
homme, tête penchée sur ses pensées secrètes, qui est à l'image des contrastes et de la lenteur de la pièce musicale.


 


En revanche le romantisme du paysage d'Hubert Robert, cette disproportion entre le monument bâti de main d'homme, vainqueur du temps , mais portant les marques cependant des atteintes du temps
dans son aspect orgueilleux de colosse qui s'élance presque absurdement d'un bord à l'autre vers l'ombre du vaste paysage, alors que la nature ne s'en inquiète pas plus que les humains qui
s'adonnent à leurs occupations tranquilles et minuscules, ce romantisme qui médite sur le Temps à l'échelle des civilisations me paraît excéder la dimension de la musique écoutée, en tout cas
pour le moment.


Mais une part de rêve , indéniablement, s'attache à ces notes.


Un grand merci pour cette découverte ! 


 


 



Jean-Christophe Pucek 27/01/2011 10:27



Bonjour Framboise,


Vous avez bien raison - et je vous en remercie infiniment - d'oser livrer vos impressions d'écoute et vos réflexions, quand bien même elles portent sur un répertoire que vous ne connaissez pas.
Il faut que vous sachiez que c'est souvent le cas pour moi également, non seulement parce que je préfère partir à la découverte de chemins peu fréquentés plutôt qu'emprunter les "autoroutes" de
ce qu'il est convenu de nommer le "grand répertoire", mais aussi parce que mes lacunes sont conséquentes sur bien des époques.


Votre intervention pose de façon parfaitement pertinente la question du caractère éventuellement autobiographique d'une oeuvre, ce qui reste toujours un mystère assez inextricable : le sentiment
qui se dégage de l'écoute est-il totalement induit par ce que nous savons du compositeur ? Pour ce qui regarde Jadin, l'utilisation massive du mode mineur est un indice d'autant plus frappant que
celui-ci n'était employé qu'avec la plus extrême circonspection dans cette seconde moitié du XVIIIe siècle, sauf dans les années 1760/5-1780/5, principalement en Allemagne et en Autriche, par les
musiciens qui se sont adonnés au style Sturm und Drang, un des ferments décisifs du romantisme. Je crois que l'on peut affirmer, sans trahir, que Hyacinthe était, a minima,
animé par de sombres pressentiments (il est mort de la tuberculose et ne pouvait ignorer les atteintes de ce mal) au moment où il composait.


Mes choix picturaux ont été dictés par une double logique. Le dessin de Lépicié matérialise, à défaut d'un officiel que nous ne possédons pas, une sorte de "portrait intérieur" de Jadin, assez
nettement inspiré, comme vous l'avez noté, par l'Adagio du Quatuor en la majeur. Le tableau d'Hubert Robert, outre le symbole du pont entre "ancien" et "nouveau", me semble
assez en adéquation avec la dimension presque héroïque que peut prendre la musique de Hyacinthe (peut-être plus patente dans le Quatuor en ut majeur, op.3 n°1, que dans celui en si bémol
majeur dont je proposais un extrait ici), mais relève aussi, à mes yeux, de la méditation sur soi-même que peut faire naître la contemplation d'un ouvrage qui a traversé les siècles rapportée à
la fragilité humaine. C'est aussi cette dimension de Vanité qui a motivé mon choix.


Je suis heureux que cette musique ait su vous parler, en tout cas.


Bien cordialement.



Marie 20/01/2011 17:17



...La pierre à l'édifice, en voici un qui en avait bien besoin à l'époque du tableau et ce n'est que tout récemment qu'il s'en est trouvé quelques unes pour le restaurer ... un aqueduc
magnifique, musique fluide et Jadin sous ses arches aurait beaucoup de succès ! Je sais d'avance ce que tu vas me dire, musique de chambre en plein air, justement.


Pour ma part je déplore d'écouter sur l'ordinateur (en attendant mieux). Je continue quand même.



Jean-Christophe Pucek 20/01/2011 17:29



C'est surtout la symbolique du pont qui a retenu mon attention, chère Marie, tant elle me semble résumer cette musique d'entre deux mondes qu'est celle de Jadin. Sous les arches vieillies ou
ailleurs, qu'il fait bon la retrouver et l'entendre



laurentp 20/01/2011 09:38



Une musique qui sonne étonnement bien sur l'ordinateur. On perçoit une très belle sonorité musicale. La musique respire librement. J'aime beaucoup les passages lents proposés. Une belle
découverte. Merci Jean-Christophe.



Jean-Christophe Pucek 20/01/2011 17:24



Je suis heureux que cette escapade en compagnie de Hyacinthe Jadin t'ait plu, cher Laurent, et que le rendu sur l'ordinateur ne soit pas trop infidèle. Les mouvements lents de ce compositeur sont
effectivement très beaux, très intimes, je dois avouer ne jamais les écouter sans une vraie pointe de nostalgie, à la pensée de ce que Jadin serait devenu s'il avait vécu plus longtemps.


Merci pour ton commentaire et amitiés.



Benoît 19/01/2011 21:45



Magnifique - merci une fois encore ! Je me demande cependant si, indépendamment de cette question d'optique historique, je ne préfère pas la version du Quatuor Mosa



Jean-Christophe Pucek 20/01/2011 07:09



L'optique sonore défendue par le Quatuor Mosaïques est un peu différente, cher Benoît, peut-être un peu plus "onctueuse" et il m'a fallu un temps d'adaptation pour goûter pleinement la
réalisation du Quatuor Cambini - Paris, tant j'ai écouté et réécouté le disque de son prédécesseur. Mais finalement, entre les deux esthétiques, je ne choisis pas, car elles m'apparaissent toutes
deux pleinement pertinentes.


[PS : je pense qu'un morceau de votre commentaire a été avalé par les limbes informatiques ?]



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