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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 17:17

 

georg friedrich kersting homme lisant lueur lampe

Georg Friedrich Kersting (Güstrow, 1785-Meissen, 1847),
Homme lisant à la lueur de la lampe
, 1814.

Huile sur toile, 47,5 x 37 cm,
Winterthur, Fondation Oskar Reinhart.

 

Il y a tout juste un an, Alexei Lubimov opérait un magnifique retour discographique avec un splendide enregistrement consacré aux Impromptus de Franz Schubert que j’avais salué ici même. Zig-Zag Territoires nous offre aujourd’hui sa vision des trois dernières sonates pour piano de Ludwig van Beethoven, captée dans la continuité des sessions du disque précédent, cette fois-ci sur un pianoforte viennois d’Alois Graff datant de 1828.

 

La genèse de ces trois œuvres, conçues comme un ensemble cohérent, s’échelonne sur un temps plus long que celui que le compositeur avait originellement prévu puisqu’il songeait en avoir terminé avec elles en seulement quelques mois. L’Opus 109 a été écrit entre le printemps et décembre 1820, l’Opus 110 de la fin de l’été à la fin décembre 1821, avec une révision du Finale et du second mouvement au printemps 1822, tandis que la rédaction de l’Opus 111 s’est étalée de l’automne 1821 au début de 1822, avec une nouvelle version du dernier mouvement en avril 1822. Contemporaines de la Missa Solemnis et des Variations Diabelli dont l’élaboration était conduite de façon concomitante, les trois sonates se ressentent de l’imprégnation au contact de la musique ancienne effectuée par Beethoven dans le cadre du travail sur la messe, avec, notamment, d’évidentes références à Bach (Fuga du 3e mouvement de l’Opus 110, Arietta au thème de Choral de l’Opus 111), mais aussi de ses recherches formelles, avec le déplacement du centre de gravité de chacune des œuvres vers leur Finale, auquel les mouvements précédents ont de plus en plus tendance à servir d’introduction (ce qui se retrouvera dans la 9e Symphonie), et une propension très nette à jouer avec les fluctuations du tempo pour créer une musique visant à échapper de plus en plus au temps qui l’engendre tout en restant ancrée dans une instantanéité débordante de surprises, une manière conjuguant donc à la fois vigueur et tendance à l’immobilité. johann nepomuk hoechle vue chambre beethoven schwarzspanierDans le même ordre d’idées, deux tendances très nettes, l’une très clairement axée sur la primauté accordée au chant (Gesangvoll de l’Opus 109, Klagender Gesang de l’Opus 110, dernier mouvement, noté Adagio molto semplice et cantabile, de l’Opus 111), l’autre plus sévère et contrapuntique qui resserre la forme, s’opposent tout en se nourrissant mutuellement dans les trois sonates, qui alternent puissance de l’incarnation et suspensions quasi immatérielles. On comprend que ces partitions hors-normes, même si elles suscitèrent l’admiration des contemporains, engendrèrent également longtemps leur perplexité – on crut même qu’il manquait le Finale de l’Opus 111 – car Beethoven y fait non seulement éclater les cadres formels habituels de la sonate, ainsi qu’il le fera ensuite avec ceux de la symphonie et du quatuor, tout en livrant des œuvres dont le ton extrêmement personnel et le goût pour l’ellipse demeurent infiniment troublants, y compris pour l’auditeur d’aujourd’hui.

 

L’interprétation qu’offre Alexei Lubimov (photo ci-dessous) de cet ultime triptyque beethovenien de sonates pour piano est tout simplement bouleversante. D’une hauteur de vue et d’une humanité proprement stupéfiantes, cette lecture a l’intelligence de ne pas se limiter à la brillante démonstration d’une impeccable technique digitale mise au service des deux ou trois « grandes idées » communes à la majorité des interprètes concernant le dernier Beethoven, mais bien de rendre palpable le cheminement intérieur d’un homme qui exprime ses espoirs et ses doutes au travers d’une forme musicale dont il est en train, sous nos yeux, de bouleverser les critères traditionnels. Au cours de cet itinéraire à la fois charnel et spirituel, Lubimov, s’il sait jouer de mille nuances en s’appuyant notamment sur les qualités (sonorités boisées et déliées) et les limites (légères inégalités des registres) de l’instrument qu’il utilise, remarquablement mises en valeur par une prise de son transparente, ne surjoue jamais : il ne cherche à donner ni dans le grandiloquent, ni dans le sublime, ni dans le torturé, ni dans la modestie plus ou moins feinte. alexei lubimovBannissant toute surcharge d’intentions, tout nombrilisme, tout effet facile, il laisse respirer cette musique naturellement, règle sur elle son propre pouls et instaure avec son clavier un dialogue intense et intime, à la fois très structuré (la conduite des mouvements fugués) et d’une immense liberté, donnant à l’auditeur le sentiment que la musique est en train de se créer devant lui, tout en sachant parfaitement vers quels horizons il l’entraîne. Car Lubimov a autant de sensibilité que de sens de l’architecture, il fouille les moindres recoins des partitions sans jamais s’y égarer et en fait jaillir des couleurs et des affects jusqu’ici à peine entrevus par les interprètes qui, avant lui, ont abordé ces sonates sous un angle « historiquement informé ». Pour peu qu’on accepte le pacte d’humilité, sans lequel il n’est pas d’amour véritable, que nous propose le pianiste, on est pris par la main puis irrésistiblement entraîné au cœur même du geste beethovenien, d’un seul élan au sein d’un kaléidoscope d’émotions contrastées, un déchaînement de vie tout strié de silences, de bruissements, de rires, de clameurs, de sanglots, mais, de bout en bout, splendidement maîtrisé et restitué par un musicien en état de grâce.

incontournable passee des artsTempêtes et prières, élans du cœur irrépressibles, souvenirs qui incendient l’âme, inextinguibles espoirs se sont donné rendez-vous dans cet exceptionnel disque Beethoven que nous offre Alexei Lubimov qui, par l’intelligence et la singularité de sa vision, établit, à mon sens, une référence désormais incontournable pour les trois dernières sonates pour piano du maître de Bonn. Je ne saurais trop vous conseiller de goûter à votre tour ces moments rares où interprète et compositeur se rencontrent si parfaitement qu’on ne parvient plus à distinguer ce qui appartient à l’un ou à l’autre.

 

beethoven sonates opus 109 110 111 alexei lubimovLudwig van Beethoven (1770-1827), Sonates pour piano : en mi majeur, opus 109, en la bémol majeur, opus 110, en ut mineur, opus 111.

 

Alexei Lubimov, pianoforte Alois Graff, 1828

 

1 CD [durée totale : 66’03”] Zig-Zag Territoires ZZT110103. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Sonate pour piano en mi majeur, opus 109 :
[I] Vivace, ma non troppoAdagio espressivo & [II] Prestissimo

2. Sonate pour piano en la bémol majeur, opus 110 :
[III, 2]. Fuga. Allegro ma non troppo

 

Illustrations complémentaires :

Johann Nepomuk Hoechle (Munich, 1790-Vienne, 1835), Vue de la chambre de Beethoven dans la Schwarzspanierhaus, 1827. Lavis sur papier, 25,8 x 21 cm, Vienne, Musée historique de la ville.

La photo d’Alexei Lubimov est tirée du site Internet de Tonkünstler.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Laura Limido 25/03/2011 17:31



Bien que moi-même n'aie jamais été une passionnée de la musique de Beethoven, c'est avec une immense joie que je le retrouve ici, grâce à votre travail de sélection, cher Jean-Christophe, une
oeuvre que j'ai bien connue, jouée par ma fille (entre autres).


Comme Odile, j'attends avec impatience le moment où vous aurez déniché un Berlioz renversant.


Encore et toujours: merci. 



Jean-Christophe Pucek 25/03/2011 18:04



J'ai toujours eu, moi aussi, des rapports "tordus" avec la musique de Beethoven, chère Laura, et il me faut vraiment des interprétations exceptionnelles pour m'y faire adhérer pleinement. Ce
disque d'Alexei Lubimov fait partie, à mon sens, de ceux qui emportent et transportent, et c'est pour ceci que j'ai tenu à lui rendre ici un hommage appuyé. Prions ensemble pour que des
interprètes de cette trempe se penchent sur Berlioz.


Merci pour vore commentaire.



brely 07/03/2011 12:44



Cher Jean-Christophe


Je suis très émue par votre réponse... C'est vrai que ces 2 enregistrements avec Lubimov font partie de mes plus beaux moments zigzagiens...


A bientôt pour d'autres découvertes


sylvie brély



Jean-Christophe Pucek 07/03/2011 19:40



Chère Sylvie,


Lorsque je me retourne sur les 15 années qui viennent de s'écouler et que je vois y briller, comme autant de pépites, tel enregistrement d'Amandine Beyer, de Musica Nova, de l'Ensemble 415 ou de
Doulce Mémoire, pour ne citer que quatre noms, je mesure le bonheur qui a été le mien de cheminer en compagnie des disques ornés du fameux petit zèbre, certains découverts presque par hasard,
d'autres fiévreusement attendus. Je suis heureux que cette chronique de l'accomplissement que représente ce second disque de Lubimov me permette de vous rendre hommage pour tout le travail
accompli pour la joie des mélomanes.


A très bientôt.


Jean-Christophe



sylvie brély 01/03/2011 19:46



Cher Jean Christophe


Je découvre votre chronique des dernières sonates de Beethoven par Alexei Lubimov... Comme toujours, j'adhère à votre sensibilité et à la profondeur du discours. J'ai apprécié ces référence à
Bach et aux formes "plus anciennes" qui contribuent finalement à faire exploser la forme... Pour enrichir le débat, je signalerai qu'Alexei Lubimov n'est pas seulement un interprète
"historiquement informé" c'est aussi un interprète de musique contemporaine (il a crée John Cage et Terry Riley à Moscou en 1978 puis Schnittke, Pärt, Silvestrov...) et a continuellement mené de
front l'interprétation de tous les répertoires. Je pense que c'est une des explications de sa "hauteur de vue" et par ailleurs, pour l'avoir côtoyé, Alexei Lubimov est une personne
exceptionnelle, d'une grande ouverture, intelligence, générosité et sensibilité... Ceci expliquant cela...


C'est un plaisir de vous lire tous


Sylvie Brély



Jean-Christophe Pucek 02/03/2011 16:08



Chère Sylvie,


Je vous remercie sincèrement d'être venue lire ce billet et d'avoir pris le temps de déposer un commentaire. Depuis sa publication, les réactions que j'ai pu recueillir, tant dans la presse dite
"spécialisée" qu'auprès des simples particuliers qui ont écouté ce disque, vont toutes dans le même sens : il s'agit ici d'un enregistrement exceptionnel.


Je savais qu'Alexei Lubimov était également un interprète de musique contemporaine et je crois que ceci peut expliquer en partie le haut niveau d'intérêt de ses enregistrements de musique plus
ancienne, grâce à une certaine virginité du regard, une capacité à sonder les enjeux des partitions avec beaucoup de finesse qui font immanquablement mouche et conduisent l'auditeur à faire
évoluer sa perception d'oeuvres qu'il croyait bien connaître. Si, comme vous le dîtes, ces hautes qualités intellectuelles s'accompagnent de celles d'un homme de coeur, alors je comprends mieux
le plaisir palpable qui émane des deux disques réalisés avec ce splendide artiste, deux réussites dont vous pouvez être fière et auxquelles les réactions postées ici rendent, je crois, un juste
hommage.


En notre nom à tous, merci pour tout ce bonheur offert.


Jean-Christophe



Zacharie 24/02/2011 11:10



Le deuxième mouvement de la sonate opus 111 me projette dans un monde modelé par la sonorité de l'instrument, comme un balbutiement d'où la musique finit par surgir. Il y a là quelque chose qui
m'étonne et qui finit par s'imposer, à la manière d'une hésitation qui précise le discours.


Après une telle expérience, je ne pourrai plus écouter Beethoven, du moins ses sonates, de la même manière qu'auparavant.



Jean-Christophe Pucek 24/02/2011 20:36



Un peu comme si le discours, tout en sachant parfaitement où il va (car quelle tenue, tout de même, tout au long de ce disque), donnait le sentiment de se construire sous nos yeux, Zacharie ?
C'est une sensation qui ne m'a guère quitté durant l'écoute et qui me semble s'amplifier au fur et à mesure que les mouvements se succèdent.



Henri-Pierre 20/02/2011 15:32



S'abstraire du monde.
Habiter le monde.



Jean-Christophe Pucek 21/02/2011 07:49



S'abstraire du monde pour mieux l'habiter, voici une attitude dont tu comprendras qu'elle me parle.



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