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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 08:47

 

Leonello Spada Lamentation sur le Christ mort

Leonello Spada (Bologne, 1576-Parme, 1622),
Lamentation sur le Christ mort
, c.1610-1611

Huile sur toile, 120 x 158 cm, Montpellier, Musée Fabre
cliché © Musée Fabre de Montpellier Agglomération/Frédéric Jaulmes

 

L'année 2013 était également, même si les choix effectués par les médias dits spécialisés n'ont pas forcément permis de s'en rendre compte, une année Gesualdo, puisque s'y célébrait le 400e anniversaire de la mort d'un compositeur dont la légende noire excite encore beaucoup les imaginations contemporaines, souvent hélas pour aboutir à des élucubrations aussi fumeuses que narcissiques. Si le bilan discographique de cette commémoration que l'on dira, par euphémisme, en demi-teintes, est plutôt maigre, y brillent cependant deux contributions majeures que tout amateur se doit de connaître et, s'il le peut, d'acquérir : le vertigineux Sesto Libro di Madrigali magistralement interprété par La Compagnia del Madrigale (Glossa, voir ici) et les Responsoria et alia ad Officium Hebdomadæ Sanctæ spectantia que nous offrent le Collegium Vocale Gent et Philippe Herreweghe.

 

On n'associe pas naturellement le nom du chef belge et celui du prince de Venosa, tant l'univers aventureux de ce dernier semble éloigné de la manière toute de clarté et de rondeur du premier, mais c'est oublier un peu vite qu'il s'est déjà risqué, non sans succès, à aborder ses Responsoria en proposant, en 1989 pour Harmonia Mundi, les seules pièces composées pour le Samedi saint. Cette fois-ci, il se penche, à la tête de son ensemble – le disque précédent avait été réalisé avec l'Ensemble Vocal Européen –, sur la totalité des 27 répons qui constituent le recueil.

Celui-ci fut publié en 1611, la même année que ses deux derniers livres de madrigaux, formant avec eux une sorte de triptyque dans lequel Gesualdo creuse aussi profondément qu'il le peut le sillon expressif qui est le sien. Ces prières pour les Ténèbres, très chargées sur le plan émotionnel, puisqu'elles relatent les derniers jours du Christ, de la prière au Mont des Oliviers à la mise au tombeau, appellent tout naturellement une mise en musique propre à en exalter les élans intensément doloristes. Leonello Spada Lamentation sur le Christ mort détailLe compositeur va, pour ce faire, utiliser le même arsenal rhétorique dont il use dans ses madrigaux, accumulant les dissonances, retards, surprises mélodiques et harmoniques, pour chercher à traduire au plus près les images parfois violentes que suggèrent les textes, un des meilleurs exemples étant peut-être fourni par Tristis est anima mea, avec, entre autres trouvailles, le contraste saisissant qui illustre les mots « Vos fugam capietis » (« vous prendrez la fuite ») qui semblent vraiment s'éparpiller et sont immédiatement suivis par un « et ego vadam immolari pro vobis » (« et j'irai me sacrifier pour vous ») lourd d'amertume résignée. Tout autant que ces audaces, il est remarquable de voir la maîtrise que déploie Gesualdo pour parvenir à ne pas faire complètement éclater le modèle polyphonique hérité de la Renaissance dans lequel les Responsoria s'inscrivent du point de vue formel. Il est tout à fait possible de voir dans cette révérence une volonté délibérée du musicien de ne pas contrevenir totalement aux règles édictées par le Concile de Trente qui bannissaient de la musique sacrée des artifices comme les chromatismes, en particulier durant la Semaine sainte, tout en produisant une œuvre puissamment personnelle qui peut être approchée comme une série de méditations spirituelles visant à la mortification. Éditées avec un soin révélateur du prix que leur attachait leur auteur, les Responsoria, peut-être exclusivement destinés à une exécution privée et ne correspondant plus, malgré leur originalité, au goût de l'époque qui les vit naître, ne devaient connaître aucun retentissement. Il fallut attendre 1959 pour qu'une édition moderne les tire enfin de l'oubli et lève le voile sur cette partie ignorée de la production de Gesualdo.

 

La surprise que procure l'écoute de la version de Philippe Herreweghe est d'autant plus grande qu'a priori, on ne l'abordait qu'avec une certaine circonspection, sachant que l'expression des sentiments extrêmes est loin d'être le fort de ce chef. La crainte de se trouver devant une lecture aux angles émoussés et au relief estompé s'envole dès les premières minutes, mais n'allez cependant pas imaginer que Herreweghe verse pour autant dans une théâtralité débridée — nous ne sommes pas ici dans un des livres de madrigaux. Il parvient simplement à obtenir un équilibre assez admirable entre le rendu de la netteté architecturale, Philippe Herreweghe Michiel Hendryckxla clarté polyphonique et l'expressivité, sans pour autant sacrifier à cette dernière son goût pour la fluidité et la beauté sonores. Il faut dire que les seize chanteurs qui composent le Collegium Vocale Gent, qu'il dirige et parmi lesquels on retrouve nombre d'habitués de ses productions, font montre, outre d'une redoutable solidité technique, d'une discipline et d'une souplesse impressionnantes, s'investissant pleinement dans le projet interprétatif du chef. L'expérience qu'a ce dernier de la musique de la Renaissance tardive – n'oublions pas qu'il est un interprète souvent très inspiré de Lassus – lui permet de mettre en valeur à chaque instant le haut degré de maîtrise de l'écriture que Gesualdo atteint dans ses Responsoria, à tel point qu'il me semble que sa lecture va être difficilement surpassable dans ce domaine. Les émotions, si elles parviennent sans mal à s'épanouir, ne débordent jamais du cadre qui leur est fixé par la polyphonie, un choix interprétatif qui pourra laisser sur leur faim ceux qui prisent plus d'exubérance, mais qui me semble parfaitement cohérent avec la destination pénitentielle et intime de l’œuvre, d'autant que cette option est défendue ici avec une intelligence et une intuition rares.

incontournable passee des artsPar l'élévation de sa pensée et la beauté de sa facture, la version des Responsoria que proposent Philippe Herreweghe et ses troupes me semble donc prendre la tête de la discographie et je vous la conseille sans hésitation. Le bruit court que La Compagnia del Madrigale formerait le projet, à l'occasion du 450e anniversaire de la naissance de Gesualdo, en 2016, d'explorer à son tour ces Ténèbres, ce qui conduirait nécessairement à réexaminer l'état de la discographie et peut-être à réévaluer le présent jugement. Pour le temps présent, goûtons pleinement ce joyau sombre où se mirent toutes les douleurs d'un compositeur probablement conscient de nous livrer avec lui son testament musical.

 

Carlo Gesualdo Responsoria Collegium Vocale Gent HerrewegheCarlo Gesulado (1566-1613), Responsoria et alia ad Officium Hebdomadæ Sanctæ spectantia

 

Collegium Vocale Gent
Philippe Herreweghe

 

2 CD [durée : 79'26" et 47'09"] Phi LPH 010. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté sur le site de l'éditeur en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Feria Quinta : Tristis est anima mea

 

2. Feria Sexta : Animam meam dilectam

 

3. Sabbato Sancto : Ecce quomodo moritur justus

 

Un extrait de chaque plage des deux disques peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustration complémentaire :

 

La photographie Philippe Herreweghe est de Michiel Hendryckx, tirée du site Internet du Collegium Vocale Gent.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Jean-Luc Lamouché 10/03/2014 11:23


De superbes extraits pour ces CD de musique sacrée d'un compositeur qui aurait dû effectivement être bien davantage commémoré pour les 400 ans de sa mort ! Comme de coutume, à mon avis aussi,
Philippe Herreweghe et son ensemble sont ici absolument remarquables... ! J'ajoute un dernier point : on sent percer ici, dans cette Renaissance musicale italienne finissante, quelques
soupçons de ce qui deviendra, surtout grâce à Claudio Monteverdi, le baroque dit "primitif", ou plutôt précoce... 

Jean-Christophe Pucek 11/03/2014 09:14



Je suis d'accord avec vous, Jean-Luc, l'anniversaire de Gesualdo aurait dû être plus largement célébré, mais que pouvait ce prince face aux deux mastodontes que sont Verdi et Wagner ? Dieu merci,
il y a eu ce disque et quelques autres, et la version que je mentionne à la fin de de cette chronique vient tout juste de paraître, qui souligne encore plus la filiation que vous soulignez avec
raison. Je reviendrai donc, dans les semaines à venir, sur ces Responsoria, avec un plaisir non dissimulé.


Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire.



Tiffen 05/03/2014 17:26


Quel joli cadeau ! Cette musique transpire d'émotion, de tristesse et de douleur.


Comme je n'ai pas votre facilité d'écriture je ne dirai qu'un mot : fabuleux !


Merci cher Jean-Christophe et de bien amicales pensées ........... :)

Jean-Christophe Pucek 07/03/2014 07:39



Je suis d'accord, chère Tiffen, on sent avec ces Responsoria que l'on n'est pas forcément là pour rigoler Mais
quelle œuvre et quelle émotion ! J'y reviendrai d'ailleurs bientôt, car la version dont j'annonçais la parution à la fin de cette chronique a pris de l'avance.


Merci pour votre mot et bien belle journée à vous.



Roland Koch 13/01/2014 21:21


Bonjour Jean-Christophe,


Pour une fois, je connaissais déjà le disque que vous présentez.
Je ne me rappelle pas si c'était un caillou sur mon chemin qui m'avait incité à acheter le disque ou s'il faisait partie d'une de mes boulimies :-) Mes conditions d'écoute étant ce qu'elles sont,
il me faut trouver le moment "Zen", oblitérer l'entourage, l'entrainement en vitesse de croisière, pour, en liberté, me rapprocher tout doucement de ces voix. Les jours où toutes les conditions
sont réunies, j'en oublie le temps...


Bonne soirée,


 


r.

Jean-Christophe Pucek 18/01/2014 14:20



Bonjour (avec du retard) Roland,


Je pense que c'est une découverte que vous ne devez qu'à vous-même, car il ne me semble pas avoir beaucoup évoqué ce disque ici ou là — vous avez donc eu la boulimie heureuse


Je crois effectivement que ces Responsoria sont des musiques qui demandent du temps et de la concentration pour que leur charme agisse pleinement et pour qu'elles vous happent, et je
suis heureux que les contraintes de votre emploi du temps vous autorisent, malgré tout, de tels moments.


Merci pour votre mot et belle fin de journée.



AnnickAmiens 12/01/2014 16:46


Merci à ce temps brumeux, gris et froid de ce dimanche qui m'a laissé le temps de te lire et d'écouter ...


Je ne sais pas, tu le sais, écrire comme tu le fais avec art, je sais par contre ressentir une forte émotion à l'écoute de ces extraits. Quelle fluidité, je n'ai pas entendu le moindre "soupir",
celui qui permet de reprendre souffle et force pour continuer à lire les notes ... Ces 16 chanteurs sont remarquables de talent.


Merci beaucoup


Bonne soirée, avec toute mon amitié


AnnickAmiens


 

Jean-Christophe Pucek 12/01/2014 20:31



Le soleil t'a donc boudé aujourd'hui, Annick ? Dommage pour les photos, mais il paraît qu'il y aura de belles éclaircies dans la semaine à venir et tu vas donc pouvoir jouer à plaisir du
déclencheur .


Je suis d'accord avec toi pour souligner la qualité de cette interprétation, cette fluidité née d'un travail que l'on devine acharné lorsque l'on connaît le perfectionnisme de Philippe Herreweghe
(grand serviteur de Bach devant l'Éternel). Rien n'est laissé au hasard et pourtant tout paraît aller de soi : du grand art.


Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle soirée et un bon début de semaine.


Bien amicalement à toi.



Odile Torregrossa 12/01/2014 16:12


La surprise de rencontrer Herreweghe dans les tourments de Gesualdo n'a d'égale que la qualité de leur "conversation".


Merci pour cette dévouverte.

Jean-Christophe Pucek 12/01/2014 20:21



J'ai eu, comme vous l'avez lu, exactement la même surprise que vous, Odile, et, pour être franc, je ne donnais pas cher de ce disque au départ. Je suis d'autant plus heureux que l'écoute ait
balayé cette prime appréhension et que je ne sois visiblement pas le seul à être convaincu.


Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une belle soirée.



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