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27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 07:48

 

John Hamilton Mortimer Homme et jeune garçon regardant des

John Hamilton Mortimer (Eastbourne, 1740-Londres, 1779),
Un homme et un jeune garçon regardant des estampes
, 1765-1770

Huile sur toile, 76,2 x 63,5 cm, New Haven,
Yale Center for British Art, Paul Mellon Collection

 

Alors que le deuxième mois de 2014 touche à sa fin, on ne peut pas vraiment dire que les labels brillent par leur volonté d'offrir aux mélomanes les fruits de l'inspiration turbulente du second fils de Johann Sebastian Bach. Profitons donc de cette frilosité – passagère ? – pour mettre à l'honneur un disque paru il y a quelques mois chez le jeune éditeur L'Encelade et qui, sous le titre de Testament et promesses, nous entraîne à la découverte des quelques-unes des belles inventions de l'imprévisible Carl Philipp Emanuel.

 

Maîtresses d'œuvre de ce récital, la claviériste Aline Zylberajch et la violoniste Alice Piérot sont allées puiser dans le vaste corpus des pièces pour clavier et dans celui, beaucoup plus mince, pour clavier et violon afin de nous proposer un parcours qui couvre une très large partie du parcours créateur de Carl Philipp Emanuel Bach, des années de Berlin, au service morne d'un Frédéric II qui lui préférait le flûtiste Johann Joachim Quantz (1697-1773), la politesse du style galant et les fioritures de l'opéra italien, à l'avant-dernière année d'une vie qui l'avait consacré comme un des plus importants et influents compositeurs de son temps.

Heinrich von Winter Carl Philipp Emanuel BachDeux œuvres de ce programme témoignent du solide héritage sur lequel s'appuient ses innovations. D'une part, les mouvements extrêmes de la Sonate pour violon et clavier en ut mineur Wq.78 (H.514) de 1763, construits, de manière relativement stricte, en imitation et exempts des foucades propres à l'Empfindsamer Stil, ce « style sensible » dont Carl Philipp Emanuel est le plus brillant représentant, pourraient presque être de la plume de son père, même si le caractère rêveur de l'Adagio ma non troppo central appartient indubitablement, par sa subjectivité, à une forme d'expression plus moderne. D'autre part, en 1778, un an avant la publication du premier de ses recueils Für Kenner und Liebhaber (Pour connaisseurs et amateurs), il choisit d'écrire, comme tant de musiciens avant lui, des Variations sur les Folies d'Espagne, un thème qui existe au moins depuis le XVIe siècle, auxquelles il parvient à insuffler, outre une bonne dose de virtuosité, quelques surprises sui generis.

Paradoxalement, c'est l'œuvre la plus ancienne de ce programme qui dévoile le mieux les intentions révolutionnaires de Carl Philipp Emanuel. Il ne lui fallut pas dix ans pour s'ennuyer ferme à la cour de Berlin, où il était arrivé en 1740 avant d'y être officiellement engagé en qualité de premier claveciniste l'année suivante, et il eut donc tout le loisir, en parallèle de ses activités de compositeur et d'interprète, de prendre part aux violentes querelles musicales qui agitaient alors la capitale prussienne et dont une le vit s'opposer de façon assez virulente à Christoph Nichelmann (1717-1762) avant de faire lui-même œuvre de théoricien en publiant, en 1753, un an après celui de son collègue, le si bien en cour Quantz, dédié à la flûte, le premier volume (un second suivra en 1762) de son Traité sur l'art véritable de jouer des instruments à clavier (Versuch über die wahre Art das Clavier zu spielen). Ouvrage à visée résolument pratique, il se clôt sur un appendice intitulé Dix-huit leçons en six sonates (Achtzehn Probe-Stücke in sechs Sonaten), la dernière de ces pièces étant la Fantaisie en ut mineur Wq.63/6 (H.75), pièce visant à démontrer que « les fantaisies non mesurées sont incomparables pour l'expression des sentiments » pour reprendre les mots de l'auteur ; cette œuvre en trois sections dont seule celle marquée Largo est mesurée, est d'humeur plutôt sombre, assez imprévisible dans ses changements d'atmosphère, très représentative des recherches menées par Carl Philipp Emanuel en faveur d'une musique épousant au plus près le flux et le reflux incessant des passions. CPE Bach Versuch TitelblattIl n'est guère surprenant que son caractère dramatique ait valu à cette Fantaisie de se voir, par deux fois, adjoindre un texte signé par Heinrich Wilhelm von Gerstenberg (1727-1823), l'un sur le monologue de Hamlet, l'autre sur la mort de Socrate. Plus détendue, en dépit de ses nombreuses ambivalences, est l'atmosphère de la Sonate en la majeur Wq.55/4 (H.186) qui, même si elle figure dans le premier recueil Für Kenner und Liebhaber (1779), a été composée à Berlin en 1765. Son Allegro assai liminaire, écrit dans un style presque orchestral, déborde d'énergie et fait place à un Poco adagio qui explore une veine plus subtilement nostalgique et passionnée, puis à un Allegro qui achève l’œuvre dans une sorte de demi-jour aux teintes parfois mozartiennes où alternent, parfois non sans humour, les humeurs des deux mouvements précédents. L'Arioso pour clavier et violon Wq.79 (H.535) date, lui, de 1781. Cette page au lyrisme assez affirmé fait la part belle au clavier, le violon venant essentiellement rehausser sa ligne. Cette précellence est également de mise dans la Fantaisie Wq.80 d'abord écrite pour clavier seul puis dans la version « avec accompagnement d'un violon » proposée ici. Carl Philipp Emanuel est alors à la fin de sa vie, puisqu'il mourra un an plus tard, en 1788, et il est tout à fait probable que cette œuvre écrite dans la tonalité alors inhabituelle de fa dièse mineur, sous-titrée C.P.E. Bachs Empfindungen (Sentiments de C.P.E. Bach) et notée « très triste et lent », soit une sorte de Tombeau pour soi-même, où l'alternance rapide et souvent abrupte des climats peut être lue comme le résumé d'une vie revécue en son soir dans ses joies et ses peines.

Aline ZylberajchAline Zylberajch et Alice Piérot nous offrent ici un disque souvent brillant et toujours extrêmement bien senti. Les deux musiciennes se montrent très à leur aise dans l'univers d'un compositeur dont les intentions ne sont pas toujours aisées à cerner comme à restituer, et l'impression de naturel que laisse leur prestation est l'indice d'un véritable travail de réflexion et d'appropriation des œuvres choisies. Très exposée par la nature même de ces dernières, qui font la part belle à son instrument, Aline Zylberajch vient nous rappeler quelle interprète de choix elle est dans le répertoire de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Louons le choix très judicieux de l'instrument, comme autrefois dans son anthologie de sonates de Scarlatti (Éditions Ambronay) que je conseille absolument à ceux qui ne la connaîtraient pas de découvrir ; ici c'est la copie d'un piano à tangentes des années 1770 qui a été retenue et sa sonorité, qui sera familière à ceux qui ont suivi l'aventure de l'intégrale des concertos menée par Miklós Spányi chez BIS, épouse parfaitement les bourrasques et les accalmies de la musique de Carl Philipp Emanuel. Il faut dire que ce clavier est touché par une musicienne aussi intelligente que sensible qui sait tirer le meilleur parti possible de ses différents registres et de ses résonancesAlice Piérot©Denis Dalmasso — écoutez seulement, pour vous en convaincre, les premières variations des Folies d'Espagne où se succèdent des timbres de piano, de clavicorde et de clavecin, comme une sorte de panorama sonore de l'époque évoqué de façon spirituelle et raffinée. Pièce après pièce, l'interprétation s'impose comme parfaitement pensée et maîtrisée, mais sachant laisser la place à la liberté indispensable pour que s'exprime toute l'originalité de cette musique. Dans les pièces en duo, Aline Zylberajch a trouvé en Alice Piérot, violoniste aussi discrète que talentueuse à laquelle on doit, entre autres, une magnifique version des Sonates du Rosaire de Biber (Alpha, 2003, à rééditer), une partenaire de choix. Les premières mesures de la Fantaisie en fa dièse mineur illustrent parfaitement, à elles seules, la qualité d'écoute qui règne entre les deux partenaires, et toute la chaleur et les couleurs apportées, avec un indéniable art du juste équilibre, par ce violon au chant à la fois plein d'élégance et d'humanité.

 

Voici donc un disque tout à fait recommandable qui retiendra durablement l'attention de ceux qui goûtent les subtilités de l'Empfindsamer Stil tout en permettant, je l'espère, à ceux qui n'auraient pas encore abordé ces terres de les découvrir dans d'excellentes conditions et d'avoir envie d'y revenir. On espère maintenant qu'Aline Zylberajch et Alice Piérot auront la possibilité de nous proposer encore, en duo comme en solo, des réalisations aussi réussies que ce Testament et promesses, où ces dernières ont, pour notre bonheur, le dernier mot.

 

Carl Philipp Emanuel Bach Testament et promesses Aline ZylbCarl Philipp Emanuel Bach (1714-1788), Testament et promesses : C.P.E. Bachs EmpfindungenFantasie pour violon et clavier en fa dièse mineur Wq.80 (H.536), 12 Variations sur les Folies d'Espagne pour clavier en ré mineur Wq.118/9 (H.263), Fantaisie pour clavier en ut mineur Wq.63/6 (H.75), Sonate pour violon et clavier en ut mineur Wq.78 (H.514), Sonate pour clavier en la majeur Wq.55/4 (H.186), Arioso pour clavier et violon en la majeur Wq.79 (H.535)

 

Aline Zylberajch, piano à tangentes William Jurgenson, 1993, d'après Späth & Schmahl, Regensburg, c.1770

Alice Piérot, violon Jérémy Chaud d'après Giuseppe Antonio Guarneri, 1742

 

1 CD [durée totale : 70'47"] L'Encelade ECL 1201. Ce disque peut être acheté sur le site de l'éditeur en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Sonate pour violon et clavier Wq.78 : [I] Allegro moderato

 

2. 12 Variations sur les Folies d'Espagne Wq.118/9

 

Illustrations complémentaires :

 

Heinrich Eduard von Winter (Munich, 1788-1825), Carl Philipp Emanuel Bach, 1816. Lithographie sur papier, Vienne, Österreichische Nationalbibliothek

 

Page de titre du premier volume du Versuch über die wahre Art das Clavier zu spielen de Carl Philipp Emanuel Bach, Berlin, 1753

 

La photographie d'Alice Piérot est de Denis Dalmasso, que je tiens à remercier chaleureusement de m'avoir autorisé à l'utiliser et dont vous pouvez découvrir l'excellent travail sur son site internet en suivant ce lien.

 

La photographie d'Aline Zylberajch, sans mention d'auteur, est tirée du site internet de l'artiste.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

sylvie calmel 11/03/2014 16:48


Quel émerveillement pour moi que de découvrir un musicien tel que CPE Bach,à travers ces quelques peuvres pour clavier et violon!De nouvelles harmonies,de l'émotion,de la virtuosité:vraiment un
grand compositeur!!


Interprété ici par un"vrai"duo,des musiciennes,qui,manifestement travaillent souvent ensemble.Violon et clavier ne semblent faire"qu'un"par instants


Un mot pour Aline Zylberajch,claviériste incomparable.Son piano tangentiel lui permet de donner toutes les nuances que l'on peut attendre,et le registre grave est remarquable


Merci pour ce somptueux enregistrement,que je n'ai pas fini de réécouter


Sylvie

Jean-Christophe Pucek 14/03/2014 14:58



En France, l'œuvre de Carl Philipp Emanuel Bach est hélas très négligée et je suis toujours surpris de voir qu'elle est parfois ignorée même de certains fins mélomanes, dont tu es. Je suis donc
d'autant plus heureux que cette petite chronique t'ait permis de rencontrer cet univers foisonnant et où l'on n'est heureusement jamais à l'abri d'une belle surprise.


Les deux musiciennes réunies pour ce disque ont vraiment mis tout leur talent au service de ce répertoire. Je t'avoue que j'ai une grande tendresse pour l'instrument touché par Aline Zylberajch,
mais tu connais mon penchant affirmé pour les claviers anciens.


Merci pour ton commentaire, je suis ravi de savoir que ce disque va t'accompagner un petit moment. Tu verras qu'on y revient souvent et avec beaucoup de plaisir.


Bien amicalement à toi.



Tiffen 10/03/2014 18:07


Bonjour  cher Jean-Christophe


Je ne pouvais pas réécouté sans vous faire un petit clin d'oeil :)


Merci pour ce billet et cette musique qui éveille les sens, qui transporte, qui est magnifique  !


Bonne fin d'après-midi et bonne fin de semaine ....................:p

Jean-Christophe Pucek 11/03/2014 09:02



Bonjour chère Tiffen,


Vous me voyez ravi de ce clin d'œil que vous m'adressez et qui, comme vous vous en doutez, me fait bien plaisir Je
vous souhaite une bien belle semaine avec plein de musique et de soleil dedans.



alba 02/03/2014 10:59


Je me sens comblée ce matin par ce CD,  Passée.


Merci.


Je le mets sur ma liste.

Jean-Christophe Pucek 02/03/2014 12:33



Je pense que vous ne regretterez pas d'avoir mis ce CD sur votre liste, Alba, et je souhaite qu'il vous apporte autant de bonheurs qu'il m'en a donné.


Beau dimanche à vous et merci pour votre mot.



Christiane Laplace - Petit 28/02/2014 17:47


Délicat, délicieux, subtil : à déguster sans modération. Merci Jean-Christophe de m'avoir fait découvrir ces deux merveilleuses musiciennes .

Jean-Christophe Pucek 01/03/2014 13:37



Je confirme, Christiane, que ce disque est à consommer sans aucune modération : on n'y risque ni la la saturation, ni l'ennui.


Grand merci pour votre commentaire et très bel après-midi à vous.



cyrille 28/02/2014 05:50


L' envoûtante originalité sans entrave alliée à la sensibilité sans affect et généreuse. Qualités d'un CPE que tu connais bien, et que l'on retrouvent chez Haydn me semble-t-il (qui n'aura
visiblement pas oublié la "leçon" de son illustre aîné).


Un univers, en tous les cas, où l'on est certain de n'être jamais déçu (jusqu'à présent pour ce qui me concerne). Et il me reste encore beaucoup à découvrir en sa compagnie,
notamment ses oratorios...


Si l'on se laisse assurément embarqué par l'interprétation des deux instrumentistes dans ces deux extraits, je n'aurais qu'un regret : celui de n'avoir pu entendre ici sous les doigts d' Aline
Zylberajch (et avec un si bel instrument que ce piano à tangentes), la fabuleuse Fantaisie en Fa#min. Wq.80 (H.536)... Reste donc plus qu'à mettre de côté cet enregistrement en vue d'une
acquisition future.


Belle journée à toi en cette veille de week end. Je t'embrasse.

Jean-Christophe Pucek 28/02/2014 07:45



Je ne me risquerais certes pas à dire que je connais bien Carl Philipp Emanuel, ami Cyrille, mais disons qu'il commence à être un vieux compagnon de route. Tu as tout à fait raison de souligner
les liens qui existent entre lui et Haydn, lesquels sont particulièrement évidents dans le domaine de la musique pour clavier.


Je n'ai volontairement pas proposé la Fantaisie en fa dièse mineur afin de laisser les acquéreurs du disque en éprouver le choc quand ils déposeront le disque sur leur platine, car il
s'agit indubitablement d'une pièce admirable, et encore plus quand elle est jouée par des interprètes aussi talentueuses qu'ici (et puis, quel piano... et on se demandera, après ça, pourquoi je
suis fou de claviers anciens).


Je te remercie bien sincèrement pour ton commentaire matinal et te souhaite une bien belle journée.


Je t'embrasse.



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