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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 09:02

 

jacob de becker la luxure

Jacob de Becker (Anvers, c.1540/45-avant 1600),
La luxure
, c.1570-75

Huile sur toile, 117 x 152 cm, Naples, Museo Nazionale di Capodimonte
(cliché © RMN-Grand Palais / Luciano Pedicini)

 

En France, le XVIe siècle fut indubitablement celui de la chanson, tant ce genre semble y avoir trouvé un plein épanouissement en se pliant à toutes les inspirations – amoureuse, religieuse, historique – et en devenant parfois un terrain privilégié d'expérimentations pour des compositeurs à la recherche de nouveaux modes d'expression. Avec Mignonne allons voir si la rose, que publie le remarquable label Ramée, l'ensemble Ludus Modalis, dont le travail a déjà été salué ici, nous propose de faire plus ample connaissance avec un musicien aujourd'hui négligé mais qui fut pourtant fameux, Guillaume Costeley.

Musique, tel est le titre sans apprêts du recueil que fit paraître en 1570, chez les imprimeurs royaux Adrien Le Roy et Robert Ballard, celui que le frontispice décrit comme « organiste ordinaire et vallet de chambre du treschrestien et tresinvincible roy de France Charles IX. » Deux possibilités étaient offertes jusqu'alors à qui souhaitait entendre certaines des pièces qu'il contient : soit en picorer quelques-unes disséminées au petit bonheur dans telle ou telle anthologie, soit se reporter à l'unique enregistrement monographique qui leur avait été consacré par A Sei Voci (Erato/Musifrance, 1990), difficilement trouvable et, avouons-le, assez peu satisfaisant. Aujourd'hui, grâce au travail mené par David Fiala, Yohann Elart et leurs étudiants de l'université de Rouen dans le cadre d'une collaboration débutée, il y a quelques années, autour du Puy de Musique d’Évreux, et voué à déboucher sur une édition complète, Guillaume Costeleypar les soins du Centre d’Études Supérieures de la Renaissance (Tours), de l’œuvre de Costeley, c'est tout un pan de sa production qui se trouve remis en lumière au travers de ce nouveau disque. On sait peu de choses des vingt premières années du compositeur dont la date de naissance, fixée vers 1530, est déduite du portrait gravé figurant dans sa Musique lequel stipule qu'il était alors âgé de 39 ans. Originaire, selon les sources, soit de Pont-Audemer, soit de Fontanges-en-Auvergne, ce qui ferait de lui le compatriote d'Anthoine de Bertrand, il semble être arrivé au début des années 1550 à Paris, où ses deux premières chansons sont publiées en 1554. Ses talents lui gagnèrent rapidement le soutien de la puissante famille de Gondi et lui ouvrirent le chemin de la cour où son activité de claviériste est attestée à partir de 1560. Une décennie s'écoula avant que paraisse, au début de l'année 1570, le recueil Musique puis que, quelques mois plus tard, Costeley se marie et s'installe en Normandie, où il va passer le reste de sa vie tout en restant néanmoins en contact avec la cour, plus précisément à Évreux. L'arrivée d'un musicien reconnu dans cette ville contribua à en dynamiser grandement la vie artistique ; il joua probablement un rôle décisif dans la fondation immédiate d'une confrérie dédiée à sainte Cécile destinée à célébrer annuellement cette dernière, comme dans l'institution, en 1575, d'un concours annuel de composition, le « puy ou concertation de musique », qui distinguera, entre autres, Lassus ou du Caurroy. Parfaitement intégré à la vie locale, Costeley, qui était depuis 1581 « esleu » (collecteur d'impôts) d’Évreux, semble y avoir mené une paisible vie de notable à l'abri des soucis financiers jusqu'à sa mort, le 28 janvier 1606.

Il ne saurait être question, dans une chronique, de passer en revue les quelque cent chansons qui forment l'essentiel de la substance de Musique et lui confèrent une grande variété d'inspirations, de la plus élevée à la plus triviale. Il est, bien sûr, question d'amour dans ce recueil, dans ses expressions aussi bien raffinées (le soupirant Bouche qui n'as point de semblable) que désespérées (le sombre Sy c'est un grief tourment), grivoises (le piquant Perrette, disoit Jehan) voire franchement lestes (le scatologique Grosse Garce noire et tendre), on y danse dans une campagne idéalisée conformément à la tradition (Allons au vert boccage), mais pas seulement. L'histoire y a également sa place, comme dans La prise du Havre qui, en racontant un événement remontant à 1563 en faisant l'économie des onomatopées et en utilisant des éléments de style savant, prend clairement ses distances vis-à-vis du modèle donné par Clément Janequin dans sa célèbre Bataille de Marignan, lambert sustris noli me tangereplus directe et théâtrale, mais aussi des méditations sur la vie (Mignonne allon voir si la roze, sur la fuite du temps, Dialogue de l'homme et son cœur, sur la nécessité de se tourner vers ce qui élève) et la religion, au travers de nombre de compositions spirituelles dont une des plus remarquables est sans doute Seigneur Dieu, ta pitié, composée vers 1557, qui fait un large et audacieux usage du chromatisme à des fins expressives. Plus globalement, Musique apparaît comme un ouvrage fascinant qui, en affichant nettement sa volonté de composer dans tous les styles, constitue un tour d'horizon des pratiques ayant cours depuis les premières décennies du siècle dans le domaine de la chanson mais également une manifestation de l'intérêt de son auteur envers ce qui constituait la modernité de son époque comme, par exemple, la musique mesurée à l'antique encouragée par l'Académie de poésie et de musique menée par Jean-Antoine de Baïf. On y trouve enfin quelques préfigurations des évolutions futures vers le genre de l'air, terme que Costeley est d'ailleurs un des premiers à utiliser, qui connaîtra au siècle suivant la fortune que l'on sait.

On sait Ludus Modalis fin connaisseur du répertoire de la Renaissance française et son expertise trouve une nouvelle fois à donner sa pleine mesure dans ce répertoire que l'on aimerait voir plus souvent défendu par les interprètes spécialisés. Les sept chanteurs réunis sous la houlette toujours aussi exigeante et attentive de Bruno Boterf délivrent une prestation comme toujours de grande qualité, tant en matière de tenue vocale, parfaitement maîtrisée du point de vue de l'intonation, de la projection et de l'articulation, que de discipline d'ensemble, essentielle pour que ces musiques sonnent avec toute la lisibilité indispensable au maintien de la clarté de leurs lignes et à leur intelligibilité générale. ludus modalisÀ ces voix à la fois caractérisées et bien équilibrées, Freddy Eichelberger au clavecin apporte un appui rythmique efficace et jamais indiscret, et se révèle, en outre, fort bon soliste dans les quelques pauses à clavier seul qui ont été judicieusement ménagées dans le déroulement du programme. Le seul léger bémol que je formulerai sur cette interprétation qui lorsqu'on la compare à celle, citée plus haut, d'A Sei Voci, fait paraître cette dernière, pourtant plus richement instrumentée, singulièrement grise, est la réserve expressive dont elle fait parfois preuve, en particulier dans les pièces les plus légères qui auraient peut-être gagné à être abordées avec un peu plus de dynamisme, voire de truculence (Grosse Garce noire et tendre constituant une notable exception). Les chansons qui requièrent un degré plus affirmé de raffinement ou d'intériorité sont, en revanche, extrêmement réussies et confirment les affinités, perceptibles dans ses deux précédents disques, de Ludus Modalis avec le répertoire spirituel renaissant, dont il sait mieux que beaucoup faire percevoir la ferveur et la hauteur d'inspiration.

Mignonne allons voir si la rose est donc une réalisation particulièrement soignée et intelligente qui s'impose sans mal comme le disque à acquérir en priorité pour qui veut se familiariser avec l'univers de ce compositeur de premier plan qu'est Guillaume Costeley. Fruit d'un travail de maturation dont on salue le sérieux et l'engagement, il est une nouvelle réussite à mettre au crédit de Ludus Modalis qui, sans jamais verser dans les compromissions de certains de ses pairs, se révèle disque après disque comme l'un des meilleurs ensembles actuels spécialisés dans la musique de la Renaissance.

 

guillaume costeley mignonne allons voir rose ludus modalisGuillaume Costeley (c.1530-1606), Mignonne allons voir si la rose, chansons spirituelles et amoureuses

 

Ludus Modalis
Freddy Eichelberger, clavecin
Bruno Boterf, ténor & direction

 

1 CD [durée totale : 71'58"] Ramée RAM 1301. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Venez dancer au son de ma musette

2. Seigneur Dieu, ta pitié

3. Fantasie sus orgue ou espinette

4. Grosse Garce noire et tendre

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

Artiste anonyme, XVIe siècle, Portrait de Guillaume Costeley dans l'édition princeps de Musique, 1570, cote VM 60 RES, Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève.

Lambert Sustris (Amsterdam, c.1515/20-Padoue ou Venise, après 1568), Noli me tangere, entre 1548 et 1553 ? Huile sur toile, 136 x 196 cm, Lille, Palais des Beaux-Arts (cliché © RMN-Grand Palais / Jacques Quecq d'Henripret)

La photographie de Ludus Modalis est de Rainer Arndt, utilisée avec autorisation.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

dominique rybakov 27/04/2013 00:04


Vous remuez en moi mes vieilles passions. Quand j'entends XVIe et Renaissance, je comprends que les braises ne t'éteindront jamais. Merci Jean-Christophe.

Jean-Christophe Pucek 01/05/2013 20:00



Bienheureuses sont les braises qui ne s'éteignent jamais, Dominique : elles éclairent et réchauffent durablement.


Merci pour ce commentaire, c'est un réel plaisir de vous revoir sur ces terres.



Jeanne Orient 06/03/2013 17:32


Ce qui est merveilleux sur Passée cher Jean-Christophe, c'est d'oser ouvrir la page en sachant que tout "est possible", même pour ceux qui comme moi sont débutants. Une fois de plus, j'ai été
emportée tant par la musique bien sûr que par votre "écriture" qui raconte tout si bien. Pardon si  je reviens souvent sur cet aspect "pédagogique" de Passée mais peut-être a-t-il tant
manqué pour aimer la musique et la penser accessible à tous. Grand merci à vous !

Jean-Christophe Pucek 07/03/2013 08:47



Comme vous le savez, chère Jeanne, je m'élève et m'élèverai toujours contre la musique vue comme pratique mondaine ou réservée aux seuls spécialistes, ce qui fait que j'accorde une attention
toute particulière au fait de demeurer le plus accessible possible pour tout un chacun. Je suis heureux de vous avoir entraînée sur ce chemin finalement assez peu fréquenté de la musique
française de la Renaissance et que vous y ayez pris du plaisir.


Je vous remercie bien sincèrement d'être venue en témoigner ici et vous souhaite une très belle journée, que j'accompagne de bien affectueuses pensées.



Marie-Reine 06/03/2013 10:49


Voilà un disque qui "chasse tout ennuy et desplaisance", cher Jean-Christophe. Il n'a pas du être facile pour Ludus Modalis de construire une telle "anthologie dans l'anthologie", et sans doute
avez-vous quelque peu balancé vous aussi avant de choisir vos extraits sonores dans la petite trentaine de titres proposés.


Je trouve que Bruno Boterf réussit là une très belle sélection de "Chants martiaux, graves, honnestes, poliz & gaillardz." Vous savez déjà que quelques chants me sont connus, je les retrouve
joyeusement comme de vieux amis perdus de vue. Pour tous les autres, la découverte est totale et je partage votre avis sur la qualité de l'interprétation. À propos de votre bémol
micro-intervallique, je me demande bien jusqu'où l'on pouvait truculer dans le salon distingué d'une Comtesse de Retz 


J'ai cherché à en savoir plus sur Seigneur Dieu, ta pitié, que je trouve fascinant et que Costeley analyse longuement dans sa Musique. Féru de théorie musicale italienne, il
s'est passionné pour l'archicembalo de Nicola Vicentino dont le clavier comptait 19 touches pour une octave au lieu des 12 habituelles. Un universitaire
britannique, qui a travaillé par ailleurs sur la musique anglaise du XVe siècle, a transcrit la pièce pour clavier, à la manière de ce qui se fait dans le disque. Il en propose une version
restituant les micro-intervalles qui, même générée sur ordinateur, est intéressante à
écouter (vers 2'40 après les explications techniques).


J'ai beaucoup goûté les interventions au clavecin de Freddy Eichelberger qui réalise des diminutions fort congrues. Certaines pièces de notre "organiste ordinaire du Roy" pourraient tout aussi
bien être accompagnées sur orgue de table ou autre régale. Davantage d'ornements chez les chanteurs auraient été bienvenus comme à la fin du délicat et très réussi Bouche qui n'as point de
semblable (quelle belle idée d'en faire un bicinium homme-femme accompagné).


Il me reste à vous remercier chaleureusement de nous avoir conviés à ces renaissantes délices. Votre bicinium pictural est très éloquent et votre Marie-Madeleine en son jardin est parfaite. On
aime s'y promener avec vous et cueillir les échos d'un monde aujourd'hui disparu où l'on dédicaçait et préfaçait en sonnets, où se côtoient accorte bergère et vertueuse Princesse, grosse garce et
sainte Pucelle, nous donnant "plaisir plus doux que basme".


Je vous embrasse bien affectueusement.


 


 

Jean-Christophe Pucek 07/03/2013 09:48



Vous avez deviné juste, chère Marie-Reine : trouver une douzaine de minutes d'extraits dans ce disque a été un casse-tête, car j'aurais souhaité tout faire entendre; j'espère que ma sélection
donne une image fidèle de cette anthologie vraiment recommandable.


A propos de mon bémol, il vient en large partie du fait que je n'ai pu m'empêcher d'imaginer ce qu'aurait fait un ensemble comme Clément Janequin dans les pièces les plus enlevées, et je crois
que Bruno Boterf l'a bien compris. Vous avez cependant raison de rappeler que chez la comtesse, il fallait sans doute savoir bien se tenir


Je n'ai volontairement pas trop insisté sur la dimension technique de Seigneur Dieu, ta pitié, afin de ne pas rebuter les lecteurs qui ne seraient pas au fait de toutes ces
problématiques; le livret du disque et les compléments que vous avez la gentillesse de fournir me semblent parfaitement de nature à satisfaire les curieux.


Je vous remercie, pour finir, bien sincèrement de vous être attardée sur les illustrations qui m'ont, je l'avoue, causé quelque souci pour trouver celles qui me semblaient les plus adéquates.
Vous avez parfaitement saisi ce que je souhaitais faire passer, ce qui ne me surprend pas le moins du monde.


Je vous suis très reconnaissant pour l'attention toujours sincère que vous portez à mes publications et je vous embrasse bien affectueusement à mon tour.



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