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3 juillet 2014 4 03 /07 /juillet /2014 08:03

 

Walter Richard Sickert Tipperary

Walter Richard Sickert (Munich, 1860-Bath, 1942),
Tipperary, 1914
Huile sur toile, 50,8 x 40,6 cm, Londres, Tate Gallery

 

Lorsque l'on évoque, de notre côté de la Manche, le nom de Frank Bridge, c'est généralement pour mentionner qu'il fut le professeur d'un des trop rares compositeurs britanniques du XXe siècle à être régulièrement joué en France, Benjamin Britten. Outre l'hommage qu'il lui rendit dans ses Variations on a theme of Frank Bridge (op.10, 1937), lesquelles touchèrent durablement le maître qui écrivit à son brillant élève que c'était l'une des rares belles choses qui lui soient arrivées, ce dernier devint également, après la mort de Bridge, un des plus ardents défenseurs de sa musique qui, sans sa ténacité – il enregistra notamment aux côtés de Mstislav Rostropovitch, pour Decca, sa Sonate pour violoncelle et piano dans un couplage astucieux avec la célèbre Sonate « Arpeggione » de Schubert –, aurait sans doute continué à essuyer la même indifférence polie qui avait été son lot après la guerre.

La Grande guerre joua, en effet, un rôle-clé dans l'évolution de Bridge, un homme profondément pacifiste pour lequel le récit des atrocités du conflit mondial sonnèrent probablement comme une expulsion du jardin d’Éden. Avant cette fracture, ce brillant élève de Charles Villiers Stanford (1852-1924), né dans une famille musicienne de Brighton en 1879, ayant fait des études de violon – il se tournera ensuite vers l'alto – et de composition au Royal College of Music, avait su se bâtir rapidement une excellente réputation de chef d'orchestre et de chambriste, livrant également des partitions plus que prometteuses, comme le poème symphonique Isabella (1907) ou la suite The Sea (1910-11), ou encore le Phantasy Piano Quartet en fa dièse mineur. Cette œuvre, achevée en juin 1910, est le fruit d'une commande de Walter Wilson Cobbett organisateur, à partir de 1905, de concours annuels de musique de chambre visant, en particulier, à mettre en valeur la Phantasie, dans une double logique typique de l'esprit régnant alors dans l'Angleterre musicale, consistant à favoriser l'éclosion d'une jeune garde de compositeurs, Frank Bridgetout en s'inscrivant dans l'héritage de l'époque élisabéthaine et du XVIIe siècle, regardés alors comme un âge d'or de la musique anglaise. Bridge avait été de cette aventure dès le début, remportant la compétition de 1907 avec sa Phantasie en ut mineur (un trio pour piano), et Cobbett fit donc tout naturellement appel à lui lorsqu'il demanda à onze compositeurs, dont Ralph Vaughan Williams, de lui écrire chacun une Fantaisie pour ensemble de chambre. En un seul mouvement, le Phantasy Piano Quartet est typique de la première manière de Bridge, très redevable envers les élans passionnés du post-romantisme germanique dans la lignée de Brahms, mais ses demi-jours quelquefois elliptiques semblent souvent regarder du côté de la musique française, en particulier de Fauré. Composée entre 1913 et 1917, la Sonate pour violoncelle et piano en ré mineur constitue non seulement une parfaite illustration de l'évolution stylistique du musicien d'un lyrisme chaleureux vers une manière plus incisive, plus décantée, mais surtout un témoignage souvent très émouvant, par sa pudeur même, du traumatisme intime que constitua pour lui la déflagration de la guerre. Cette Sonate est un Janus dont le premier mouvement est encore empreint d'une frémissante grâce post-romantique, tandis que le second durcit le ton, osant parfois la grimace et la colère sourde, faisant percevoir la survenue puis l'amoncellement de nuées de cauchemar au ciel d'une pastorale qui bascule du côté de la grisaille, puis de la désolation. La Sonate pour violon et piano a, elle, été achevée en 1932 au bout d'un difficile processus de composition. En un seul mouvement au sein duquel se succèdent des sections contrastantes (AllegroAndanteScherzo et deux Trios – Finale récapitulatif), cette partition fut accueillie, comme nombre de celles de la seconde manière de Bridge qui atteste de son intérêt pour les innovations de la seconde école de Vienne, avec circonspection ; les dissonances, les turbulences et les brusques changements d'éclairage qui émaillent son cours en font, malgré une maîtrise d'écriture absolument évidente, une œuvre complexe, souvent âpre et parfois déroutante. On ne s'étonnera guère qu'un compositeur au parcours aussi atypique, si l'on considère la domination sur la musique britannique de l'époque des figures d'Elgar (1857-1934) puis de Vaughan Williams (1872-1958) – pour simplifier à l'excès, la noblesse d'un côté, la pastorale de l'autre –, ait été peu sensible, contrairement à ses contemporains, au mouvement de reviviscence du patrimoine musical historique ou populaire de son pays. Il le montre dans sa façon de traiter des mélodies connus tels que The Londonderry Air ou Sir Roger de Coverley qui deviennent prétexte à se laisser aller à une inventivité foisonnante, laquelle n'hésite pas à bousculer les traditions pour mieux s'approprier ces thèmes et en faire le terreau d'œuvres originales.

 

Serviteurs émérites du répertoire britannique – mais pas seulement, puisqu'on leur doit également de très beaux Poulenc et Saint-Saëns –, les musiciens du Nash Ensemble livrent avec ce disque consacré à Frank Bridge une anthologie de tout premier plan, tant par la qualité de son interprétation que par l'intelligence de son programme qui permet un tour d'horizon complet de l'évolution du compositeur. Le Phantasy Piano Quartet est ainsi rendu avec le juste équilibre entre fougue et distance qui permet d'entrevoir, souvent à peines esquissée mais pourtant perceptible, l'ébauche des chemins que son créateur empruntera ensuite, The Nash Ensembletandis que la Sonate pour violoncelle et piano sonne ici, dès ses premières mesures, comme un émouvant adieu au monde que la guerre est en train de réduire à néant. Les quatre pièces pour quatuor fondées sur des thèmes populaires, abordées avec un enthousiasme revigorant, sont à la fois pleines de fraîcheur, de rebond et d'esprit, la Sonate pour violon et piano trouvant ici une lecture à la fois sensible et un rien hautaine qui me semble rendre parfaitement justice à son caractère décanté comme à ses bouffées de lyrisme contenu. Outre une technique irréprochable, les interprètes font montre d'un investissement et d'une sensibilité de tous les instants et rendent, par là même, un fantastique service à ces pièces qui sont rarement apparues aussi proches, aussi vibrantes, tout en ne reniant rien de leur complexité et de leur profonde originalité.

The Nash Ensemble signe donc ici une parfaite réussite qui constitue, à mon avis, le disque idéal pour aborder la production chambriste de Bridge mais que je recommande également, au-delà de ceux du répertoire britannique, à tous les amateurs de musique de chambre qui ne regretteront pas d'avoir fait traverser la Manche à leur curiosité.

 

Frank Bridge Phantasy Quartet Sonatas Nash EnsembleFrank Bridge (1879-1941), Phantasy Piano Quartet en fa dièse mineur, Sonate pour violoncelle et piano, quatre pièces pour quatuor à cordes : An Irish Melody : The Londonderry Air, Cherry Ripe, Sally in our alley, Sir Roger de Coverley, Sonate pour violon et piano

 

The Nash Ensemble
Marianne Thorsen, violon (soliste dans la Sonate)
Laura Samuel, violon
Lawrence Power, alto
Paul Watkins, violoncelle
Ian Brown, piano

 

incontournable passee des arts1 CD [durée totale : 79'46"] Hyperion CDA68003. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com

 

Extrait proposé :

 

Sonate pour violoncelle et piano :
[II] Adagio ma non troppoMolto allegro e agitatoAdagio ma non troppoAllegro moderato 

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Crédits :

 

Photographie de Frank Bridge : © Edward Gooch/Hulton Archive

 

Photographie du Nash Ensemble : © Hanya Chlala/ArenaPAL

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Anglicismes
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commentaires

cathie 10/07/2014 12:31


Je me félicite d'avoir traversé la Manche pour venir à la rencontre de ce compositeur que je méconnaissais et fort bien servi par the Nash Ensemble que je suis avec un plaisir certain.
J'espère que d'autres ponts se construiront pour alimenter cette rubrique anglicisme que je salue avec une admiration certaine et te remercie une nouvelle fois du travail rigoureux que tu nous
offres. Merci aux musiciens et labels sans qui rien ne serait possible également. Beau jeudi et des bises en brassée 

Jean-Christophe Pucek 10/07/2014 20:01



On gagne souvent à s'extraire de son cadre pour aller humer ailleurs un peu d'air frais, Cathie, et certains salons virtuels, à force d'oublier d'ouvrir les fenêtres, finissent par sentir le
renfermé.


Il y aura encore plein de découvertes dans ces Anglicismes, y compris pour moi, car je ne cesse de rencontrer des musiques parfois incroyablement belles que j'ai envie de faire connaître. Je suis
ravi de penser que tu seras probablement au rendez-vous et je t'en remercie par avance, comme je te remercie aujourd'hui de ce commentaire.


Belle soirée à toi que j'embrasse.



Cristophe 03/07/2014 20:14


Je complète ce billet en précisant que Abeille Musique
solde et que ce CD y est à 10,79€.

Jean-Christophe Pucek 03/07/2014 20:28



Et même qu'en suivant le lien d'achat que je mets toujours à la fin de mes billets, on doit aussi tomber sur cette page, Cristophe 



Marie 03/07/2014 19:57


une œuvre complexe, souvent âpre et parfois déroutante ... et qui donne envie de pleurer - des dates, une
photographie (d'époque) c'est très troublant.

Jean-Christophe Pucek 03/07/2014 20:41



Je pense que, même si ça fait cliché de le dire, Bridge a dû écrire une partie de sa musique (et en particulier la Sonate pour violoncelle et piano) avec ses larmes, ma bien chère Marie. Je
confirme le côté troublant de telles œuvres.



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