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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 08:49

 

Annibale Carracci Paysage avec une rivière

Annibale Carrracci (Bologne, 1560-Rome, 1609),
Paysage avec une rivière
, c.1590

Huile sur toile, 88,3 x 148,1 cm, Washington, National Gallery of Art
(image en très haute définition ici)

 

Spuntavan già... Après un Sixième Livre de Madrigaux de Gesualdo que je n'aurai peut-être pas le temps de chroniquer, mais que je vous recommande comme un des meilleurs disques consacrés cette année au prince de Venosa, voici qu’éclot le deuxième enregistrement signé pour l'excellent label Glossa par La Compagnia del Madrigale, un ensemble qui est en train de s'affirmer comme le successeur naturel de La Venexiana.

Quelques années après s'être installé à Rome, Luca Marenzio fit paraître, en 1580 à Venise, son Primo Libro di Madrigali a cinque voci. Le jeune musicien, natif de Coccaglio, près de Brescia, après des années d'apprentissage fort mal documentées mais dont au moins une partie se déroula probablement auprès de Giovanni Contino, entra, peu avant ou juste après la mort de ce dernier en 1574, au service du cardinal Cristoforo Madruzzo où il ne demeura que quatre ans, rejoignant, à la disparition de son premier patron, la cour de Luigi d'Este, lui aussi cardinal et frère du duc de Ferrare. Les huit années qui s'ouvrirent alors allaient asseoir la réputation du jeune musicien, que les documents nous décrivent comme chanteur et surtout luthiste de grand talent, mais qui n'avait jusqu'alors publié qu'un madrigal, Donna bella e crudel, dans un recueil collectif intitulé Primo fiore della ghirlanda musicale (1577), une œuvre de jeunesse pleine de plaisantes promesses, judicieusement enregistrée à la fin du disque de La Compagnia del Madrigale et qui permet de mesurer les progrès effectués par le compositeur en l'espace des trois ans qui séparent cette pièce isolée de celles du Primo Libro. Ce recueil, premier d'une production de totale de 19 livres, dont un de madrigaux spirituels et un perdu, chiffre auquel il faut encore ajouter 5 livres de canzonette et villanelle, rencontra un succès immédiat et durable, essaimant jusque dans les anciens Pays-Bas, l'Allemagne et l'Angleterre. Marenzio, dans cet opus primum, sacrifie volontiers à l'inspiration pastorale qui était alors à la mode et cultive, tout au long des quatorze pièces, une légèreté et Annibale Carracci Paysage avec une rivière détailune transparence des textures qui leur permettent de n'être jamais pesantes, y compris lorsque s'invitent les teintes plus mélancoliques (Quando i vostri begl'occhi) appelées à se développer au fil des recueils, ou dans les plus forts moments de tension émotionnelle comme ce Dolorosi martir traversé de chromatismes. Il faut aller voir sous la surface de cette onde où tout paraît glisser avec tant d'aisance pour mesurer tout ce que cette fluidité doit à un métier très sûr qui organise le déroulement de chacune des pièces de façon à ce que jamais leur équilibre ne soit rompu par les différents incidents qui émaillent leur cours. Un des traits les plus frappants de l'art de Marenzio, qui ne fera que s'accentuer au fil du temps, demeure sans doute l'attention minutieuse portée à l'illustration des textes dont les ressorts expressifs sont exploités avec une rare finesse et les images suscitées d'une manière toute picturale ; écoutez, entre cent autres exemples, le début du madrigal Spuntavan già per far il mondo adorno vaghi fioretti et voyez comment le compositeur, avec des moyens très simples, donne à l'auditeur l'impression de voir les « fleurs gracieuses » mentionnées par le texte s'épanouir sous ses yeux. En complément de programme, sont donnés le sensuel madrigal In quel ben nato et la sextine Mentre ti fui sìgrato, tous deux extraits du recueil collectif Dolci affetti (1582). La sextine, qui est théoriquement un poème de six strophes de six vers et d'une strophe de trois vers, sur deux rimes, avec six mêmes mots revenant à la rime dans un ordre déterminé, ne répond pas aux canons du genre, mais elle permet de découvrir comment Marenzio et cinq de ses contemporains, certains connus tels Giovanni Maria Nanino (I) ou Giovanni de Macque (IV), d'autres plus obscurs comme Giovanni Battista Moscaglia (II), Francesco Soriano (V) ou Annibale Zoilo (VI), parviennent à tirer parti d'une forme contrainte, chacun devant composer sur une strophe de six vers. Sans entrer trop avant dans un jeu de comparaisons qui dépasserait largement le cadre d'une chronique, il est frappant de noter combien le musicien de Luigi d'Este sait instiller une profondeur parfois inquiète au cœur de ces récits amoureux dont ses collègues retiennent surtout, non sans talent pour certains, le charme et le caractère brillant.

Dès les premières mesures de l'enregistrement du Primo Libro par La Compagnia del Madrigale, on sent qu'il va se situer sur les mêmes cimes que celles où s'était hissé son Gesualdo, une impression qui ne va faire que se confirmer par la suite. Il y a, chez ces chanteurs, une capacité à établir, en quelques secondes, le climat idoine pour chaque pièce avec une facilité qui semble parfois tenir du sortilège, tant est évident le pouvoir qu'elle a de happer et de captiver durablement l'attention de l'auditeur. La Compagnia del MadrigaleSans en faire plus que le nécessaire, mais avec une suprême maîtrise de leurs effets, une mise en place millimétrée et une musicalité de tous les instants, ils font jaillir les images et la poésie qui abondent dans les madrigaux de Marenzio, et se montrent aussi convaincants aujourd'hui dans leurs miroitements arcadiens qu'ils avaient su traduire hier la tension haletante de l'univers du prince de Venosa. On sent également combien les musiciens ont manifestement pris le temps de s'imprégner des textes et de leurs exigences rhétoriques afin de les traduire, jusque dans leurs moindres nuances, avec le plus de justesse et de raffinement possible. Il faut également souligner que ce travail en profondeur est servi par une équipe d'interprètes tous excellents et rompus au répertoire madrigalesque qui mettent à son service des voix souples, bien timbrées et d'une grande justesse, osant chanter vraiment sans tomber dans des minauderies qui deviennent rapidement insupportables dans des œuvres qui exposent beaucoup les chanteurs. Avec intelligence et sensualité, La Compagnia del Madrigale, forte de son sens inné de la varietas et de son investissement permanent, nous offre une réalisation palpitante et dont les écoutes successives, loin de les épuiser, ne cessent de révéler de nouvelles beautés.

 

incontournable passee des artsJe vous recommande donc sans hésiter ce disque qui rend pleinement justice à la musique de Marenzio et se place sans rougir aux côtés du Sixième et du Neuvième Livre enregistrés respectivement en 2001 et 1999 par La Venexiana, également pour Glossa. Spuntavan già per far il mondo adorno vaghi fioretti... On ne se lasse pas d'admirer et de respirer ce bouquet de fleurs gracieuses qui s'épanouissent pour orner le monde que nous découvre La Compagnia del Madrigale et on a hâte de respirer les nouveaux et rares parfums que ces surdoués du madrigal sont sans doute déjà en train de composer pour nous.

 

Luca Marenzio Primo Libro di Madrigali La Compagnia del MadLuca Marenzio (c.1553-1599), Primo Libro di Madrigali a cinque voci, pièces extraites des recueils Dolci affetti et Primo fiore della ghirlanda musicale

 

La Compagnia del Madrigale

 

1 CD [durée totale : 67'38"] Glossa GCD 922802. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté, entre autres, sur le site de l'éditeur en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Spuntavan già per far il mondo adorno

 

2. Dolorosi martir, fieri tormenti

 

3. O tu che fra le selve oculta vivi, dialogo a otto in riposta d'eco

 

Un extrait de chaque plage peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustration complémentaire :

 

La photographie de La Compagnia del Madrigale est de Simone Bartoli (site Internet ici).

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Zacharie 20/11/2013 03:24


Je me fais tout discret pour faire remarquer que, tout Italien qu'il soit, Carr(r)aci se contenterait sans nul doute de deux "r". D'autant plus discret que je connais l'indulgence de mes yeux
envers ma propre frappe.


La Compagnia a certes une unité remarquable - mais partout à chante Rossana Bertini, je sens une présence nonpareille. Seuls quelques chanteurs ont ce don de me faire entendre leur personnalité.

Jean-Christophe Pucek 23/11/2013 07:56



Tu as tout à fait raison de me signaler cette coquille, Zacharie — quand je te dis qu'une des choses qui me fait le plus défaut est un œil extérieur pour relire ce que j'écris, tu vois que ce
n'est pas par coquetterie.


Je crois sincèrement que la Compagnia est partie pour nous faire vivre de très belles émotions musicales durant quelques années que je souhaite fort longues. On ne va pas s'en plaindre, n'est-ce
pas ?


Beau samedi à toi.


 



alba 06/11/2013 08:14


Que ce tableau est beau.


Dans toute sa splendeur, la nature et ces voix...


Merci Passée.

Jean-Christophe Pucek 07/11/2013 16:15



Je l'aime beaucoup moi aussi, Alba, et je suis heureux qu'il vous ait touchée, tout comme ces extraits.


Merci pour votre commentaire.



Marie-Reine 05/11/2013 14:53


On perçoit bien, cher Jean-Christophe, l'intense jubilation, faite du plaisir de chanter et du bonheur de partager, qui habite ces chanteurs excellents à l'œuvre dans des madrigaux dont je ne
connaissais rien et qui m'ont durablement touchée.


C'est que je fréquente un peu plus les motets sacrés de Marenzio, l'un d'eux était d'ailleurs au programme d'une Scola qui musardait en aval cet été. Je vous laisse imaginer ce que Marenzio a pu
faire, dans une antienne à Marie-Madeleine, avec ses larmes et sa longue chevelure. Vous soulignez avec raison, chez notre chantre-compositeur, son grand art de peindre le mot, source infinie de
voluptas aurium, dont vos trois extraits judicieusement choisis montrent les multiples facettes, servi par des chanteurs rompus à cette rhétorique-là et qui ne craignent pas les nuances
fortement contrastées. J'ai, pour ma part, été vraiment impressionnée aussi par Tirsi morir volea, la pièce la plus longue du programme, avec ses frémissants anch'io répétés et
ses saisissants unissons.


Je vous ai déjà dit ailleurs mon admiration pour votre tableau liminaire qu'on peut détailler au plus près : l'autre barque amarrée, le toit herbu, l'oiseau blanc, la ville blanche et grise au
loin, et j'attends patiemment le prochain coup de rame du batelier :)


Grand merci pour tout. Je vous embrasse bien affectueusement.

Jean-Christophe Pucek 07/11/2013 17:16



« Tirsis s’en alloit mourir d’aise
Sur le sein de Philis qu’il baise
Pour recompense de sa foy :
Mais sa Bergere qui l’adore,
Luy dit, Tirsis, non pas encore,
Je veux mourir avecque toy.

Le Berger retient cette envie,
Qu’il avoit de perdre la vie,
Mourant de ne pouvoir mourir ;
Et contre une mort si soudaine,
Les yeux de sa douce inhumaine
Furent prompts à le secourir.

Philis sentant venir l’extase
De ce plaisir qui nous embrase,
Et fait resoudre nos humeurs :
Les yeux tremblans, & le teint blesme,
Regardant le Berger qu’elle aime,
Meurs, dit-elle, Tirsis je meurs.

Le Berger serra la Bergere,
Et d’une secousse legere
Rendit l’ame dedans son sein :
Mais leur passion fut si forte,
Que pour remourir de la sorte,
Ils ressusciterent soudain. »


Je ne pouvais pas commencer cette réponse autrement qu'en citant ce poème attribué à Isaac de La Peyrère qui évoquera forcément le madrigal qui a tant su retenir votre attention (je partage
complètement l'inclination que vous nourrissez pour lui) et que j'ai souhaité laisser découvrir aux heureux acquéreurs du disque. Le choix des extraits n'a d'ailleurs pas été une sinécure,
j'aurais volontiers tout proposé tant ce disque regorge de merveilles — on a d'ailleurs du mal à se convaincre qu'un tel recueil n'ait pas connu plus tôt les honneurs de l'enregistrement.


J'imagine sans mal ce que peut donner Marenzio dépeignant Marie-Madeleine, je dirais même presque que je l'entends, tant sa manière est indentifiable. Il serait d'ailleurs sans doute intéressant
que des interprètes de cette qualité songent à se pencher sur ce répertoire-ci également, même s'il y a tant et tant à faire.


Je suis ravi que le tableau de Carracci vous ait plu, c'était une aubaine de le trouver en haute résolution et pouvoir observer de près la scène galante de la barque qui offre, du moins à mon
avis, un écho évident à l'univers développé dans les madrigaux.


Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vous embrasse bien affectueusement.



Marie 04/11/2013 20:07


Un bouquet de fleurs gracieuses qui ont aussi pour écoute tristesse et mélancolie de lendemain de Toussaint. C'est beau.

Jean-Christophe Pucek 07/11/2013 16:17



Tu verras, bien chère Marie, que ces fleurs peuvent aussi être souveraines contre la mélancolie quand on vient les respirer souvent



cyrille 04/11/2013 15:52


Bien que ce ne soit-là pas mon répertoire de prédilection, ainsi que tu le sais, voilà une intéressante découverte au-travers des extraits musicaux que tu proposes et par la lecture de tes
lignes.


Plus particulièrement, le Dolorosi martir, fieri tormenti m'a donné des frissons... Oui, effectivement "Il faut aller
voir sous la surface de cette onde où tout paraît glisser avec tant d'aisance" Quelle claque ! Une splendeur, que l'intelligence et la maîtrise du phrasé ne flêtri en rien l'émotion
ressenti...


Quant au tableau choisi, il me parle. Tout simplement. Aussi à l'instar de l'une de tes lectrices, avec ta permission, figurera-t-il en bonne place sur mon ordinateur et sans doute
ailleurs... 


Je t'embrasse.   



Jean-Christophe Pucek 07/11/2013 16:35



Même quand on connaît un peu ce répertoire, ce disque est une révélation, ami Cyrille, car ces œuvres étaient inédites jusqu'à sa parution — c'est encore assez largement le cas dans le domaine du
madrigal, qui reste une terre encore assez largement vierge.


Je salue ton absence de préjugés qui t'a permis d'aller voir sous la surface quand il aurait été si facile de passer son chemin. J'aimerais bien que tout le monde ait ta curiosité, certains
projets passionnants comme celui-ci s'en porteraient mieux et les vendeurs de soupe feraient moins d'affaires.


Merci pour ton mot, je t'embrasse.



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