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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 17:08

 

gian domenico tiepolo scene de carnaval menuet

Gian Domenico TIEPOLO (Venise, 1727-1804),
Scène de carnaval
, c.1755.
Huile sur toile, 112 x 80 cm, Paris, Musée du Louvre.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

Bertrand Cuiller est un soliste discret au disque. Il aura, en effet, fallu patienter presque quatre ans avant de découvrir le successeur de son premier récital, Pescodd Time, majoritairement consacré à des pièces pour clavier de William Byrd (Alpha 086) et accueilli très favorablement par la critique. Après l’Angleterre du début du XVIIe siècle, le nouvel opus de ce talentueux claveciniste, publié il y a quelques semaines chez Alpha sous le titre Sonatas per cimbalo & Fandango, nous entraîne dans l’Espagne du XVIIIe siècle, en compagnie de Domenico Scarlatti et d’Antonio Soler.

 

domenico scarlatti domingo antonio velascoLa vie de Domenico Scarlatti (peint, ci-contre, par Domingo Antonio Velasco vers 1738) est suffisamment connue pour ne rappeler que les grandes lignes d’un parcours scindé en deux parties bien distinctes. La première, italienne, est celle du fils d’Alessandro (1660-1725), père trop illustre pour ne pas faire d’ombre à sa progéniture ; de sa naissance à Naples en 1685, où il obtient, en 1701, son premier poste d’organiste et compositeur, à son départ de la péninsule en 1719, après des séjours à Venise (1705-1709) et à Rome (1709-1719), l’histoire de Domenico est, avant tout, celle de la lente libération d’une tutelle paternelle que l’on devine écrasante. Cette période est celle où il compose essentiellement pour la voix (musique sacrée et opéra), avec un talent prouvant qu’il a également assimilé l’héritage transmis par son père et les dernières innovations musicales, tant de Corelli que de Vivaldi. En 1719, Domenico part pour Lisbonne en qualité de maître de chapelle du roi João V, chargé, en outre, de l’éducation musicale de sa fille, Maria Barbara, princesse qu’il va suivre en Espagne lorsqu’elle épouse, en 1729, le futur Ferdinand VI. Il s’installe jusqu’en 1733 à Séville, puis, définitivement, à Madrid où il mourra en 1757. C’est probablement après avoir quitté l’Italie qu’il compose ses quelques 555 sonates pour clavier, dont la chronologie est obscure et qui survivent sous forme de manuscrits, quinze volumes copiés par un scribe espagnol, en 1742, 1749, puis entre 1752 et 1757. Trente seulement ont été publiées de son vivant sous le titre d’Essercizi per gravicembalo (Londres, 1738). Dans ces pièces en un seul « mouvement », Scarlatti développe progressivement un style éminemment personnel, où il intègre nombre d’éléments issus de la musique populaire dans un flux musical empli de ruptures, de silences, de trépignements, mais également d’une sensibilité qui est, bien souvent, déjà préromantique ; chacune de ses sonates peut se lire comme une suite de climats parfois fortement contrastés, tableaux d’un même lieu que de brusques variations de lumière font changer de visage.

gabriel de bourbon anton raphael mengsAntonio Soler, dont le nom a été avancé comme celui du copiste des sonates de son probable maître, est né à Olot (Catalogne) en 1729, d’un père musicien. En 1752, il est ordonné sous-diacre et devient l’organiste permanent de L’Escorial, poste qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1783, tout en assumant, dès 1766, celui de professeur de musique du fils du roi Carlos III, Gabriel (portrait ci-dessus par Anton Raphael Mengs, 1728-1779). Auteur prolifique de musique sacrée, il laisse également plus de 120 sonates pour clavier, ainsi qu’un ouvrage théorique qui fit polémique à sa parution, Llave de la modulación (Clé pour la modulation, Madrid, 1762), mais c’est principalement son Fandango, brillante élaboration sur une danse que sa basse extraction et ses connotations érotiques n’empêchèrent pas de se frayer un chemin jusqu’aux sphères les plus raffinées de la société, qui assure aujourd’hui sa renommée.

Le programme proposé aujourd’hui dans Sonatas per cimbalo & Fandango peut, au départ, faire froncer le sourcil au mélomane, en ce qu’il ne s’écarte pas radicalement du répertoire habituel des clavecinistes. Les sonates de Scarlatti ont, en effet, connu de nombreuses interprétations, certaines magistrales, comme l’intégrale de Scott Ross (1984-85, 34 CD, Erato) et l’anthologie de Pierre Hantaï (3 CD séparés, 2002, 2004 et 2005, Mirare), ou le remarquable disque d’Aline Zylberajch sur une copie de pianoforte d’après Cristofori (Ambronay, 2005), sans parler des réalisations sur piano moderne, en particulier celles de Vladimir Horowitz, qui ont leurs admirateurs en dépit de l’inadéquation de l’instrument utilisé avec le répertoire interprété.

bertrand cuillerFace à cette concurrence particulièrement relevée, Bertrand Cuiller (photo ci-contre) a choisi d’emprunter des chemins de traverse en sélectionnant quelques sonates moins connues (un doublon seulement avec l’anthologie d’Hantaï) sur lesquelles il jette un regard très personnel. Les moyens digitaux du claveciniste ne sont plus à démontrer, comme le rappelle sa vision du Fandango de Soler, tendue à craquer, bouillonnante, d’une charge érotique presque palpable. Mais il n’abuse pas de cette facilité technique dans Scarlatti, bien au contraire. Dans les sonates rapides, loin des coups d’estoc rageurs d’un Hantaï (qui constituent une proposition tout aussi valable), il se montre somme toute assez proche de l’équilibre à la fois brillant et « classique » obtenu par Ross (c’est particulièrement frappant dans la sonate Kk – Kirkpatrick – 420, qui sonne presque comme un hommage à la manière du maître), même s’il sait aussi laisser la musique s’ébrouer, comme dans la sonate Kk 475, dont la joie débridée rend justice à un tempo noté Allegrissimo. Mais c’est dans les pièces plus retenues, introspectives ou tendres, que Bertrand Cuiller offre, à mon avis, le meilleur terrain d’expression à son talent. En refusant de presser le pas, en abordant ces Andante ou ces Cantabile avec une large respiration plutôt que le souffle court, l’interprète leur permet de déployer le chant dont ils sont empreints et de faire sentir à l’auditeur les frissons préromantiques qu’ils contiennent. Cette relative lenteur aurait pu, sous d’autres doigts, tomber dans l’alanguissement voire l’ennui ; ici, l’intelligence et la maîtrise du musicien font toute la différence, car, si le discours s’attendrit, il est aussi superbement tenu par un claveciniste qui sait où il va et semble avoir longuement médité les pièces qu’il interprète avant de les confier au disque. La seule véritable réserve que je ferai concernant cet enregistrement viendra de la prise de son, dont la (trop) grande proximité prive l’instrument d’un épanouissement acoustique optimal et peut, à la longue, se révéler un peu agressive.

Il y a fort à parier que, contrairement à son premier disque, ce récital Scarlatti-Soler de Bertrand Cuiller ne fera pas l’unanimité et se heurtera aux sectateurs de telle ou telle « référence », qui le trouveront qui trop lent, qui trop heurté. Il me semble néanmoins que ses qualités d’équilibre, ainsi que la finesse de sa pensée musicale, en font une vision particulièrement intéressante, qui, en rendant justice à la dimension tendre et intime de sa production, offre un visage de Scarlatti que les interprètes n’explorent pas si souvent.

 

scarlatti soler sonates fandango bertrand cuillerDomenico SCARLATTI (1685-1757), Sonates pour clavier, Antonio SOLER (1729-1783), Fandango.

 

Bertrand Cuiller, clavecin de type italien (première moitié du XVIIIe siècle) de Philippe Humeau, 2002

 

1 CD [durée totale : 63’30”] Alpha 165. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Sonate en fa mineur, Kk 462 – Andante

2. Sonate en mi bémol majeur, Kk 475 – Allegrissimo

3. Sonate en sol mineur, Kk 30 – Moderato

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Marie 28/02/2013 16:52


Et un moderato qui nous transporte au cœur de l'instrument. Inlassablement j'écoute (c'est ce que je fais de mieux par ailleurs)

Jean-Christophe Pucek 01/03/2013 07:20



Ce disque a vraiment du cœur, très chère Marie, c'est pour ceci que je m'y étais arrêté. Et pour ce qui est d'écouter, je tente aussi de le faire au mieux



Henri-Pierre 28/07/2010 10:04



Sans toi je n'aurais pas connu Cuiller, là est le sens de mon commentaire.


Sais-tu qu'en Galice terre de Saint-Jacques, près de villes aussi émouvantes que Santillana del Mar le climat est toujours plutôt frais et les eaux qui les baignent aussi tropicales que celles de
la Bretagne ?



Jean-Christophe Pucek 28/07/2010 14:16



Il faut bien que je serve à quelque chose, mon ami  J'ignorais qu'un tel hâvre existât en Espagne, mais tu sais
à quel point, à ma grande honte, je connais mal ce pays et sa culture



Henri-Pierre 26/07/2010 15:02



Merci à Cuiller le faiseur, merci à Jean-X le passeur.
Belle promenade aux soleils d'un dix-huitième siècle qui d'Italie en Espagne  nous fait vibrer les chaudes lumières. D'autant plus méritoire que ledit passeur ne goûte guère de chaleur autre
que celle de l'esprit et de l'affection.
Heureusement Goya et son "quitasol" (ombrelle) était là pour atténuer les fulgurances et les dissoudre en ombres filtrées bienfaisantes.



Jean-Christophe Pucek 28/07/2010 08:00



C'est surtout Bertrand Cuiller qu'il convient de remercier, mon ami, lui qui a mis tout son talent au service de ces musiques de Scarlatti et Soler. Pour ma part, si je puis évoquer la touffeur
de l'Espagne, je serais effectivement bien incapable de l'affronter en réalité, tant la chaleur me pèse en ce moment.



Marie 18/07/2010 20:24



Allegrissimo, cet extrait est tonifiant. Quelle légèreté dans la vélocité ! Mes projets se résument à l'écoute et c'est déjà quelque chose qui m'appartient entièrement.



Jean-Christophe Pucek 18/07/2010 20:30



Oui, ça galope, ça vit, ça rit, c'est sans doute la pièce la plus insouciante du disque, chère Marie. Comme le rire des enfants qui courent se cacher dans un lieu connu d'eux seuls où ils savent
être libres.



Philippe Delaide 18/07/2010 00:25



Cher Jean-Christophe. Merci pour cette belle chronique. La version qu'a enregistré Bertrand Cuiller avec son père des concertos pour clavecin de JS Bach m'avait conquis. C'est une version sous le
signe de la danse, d'un certain naturel, d'une belle respiration. Je trouve, et votre note le révèle, que cet interprète est assez attachant car il s'attaque aux pièces qu'il interprète avec un
certain panache, une bonne dose d’audace, mais sans ostentation. Ce juste équilibre n'est pas évident, surtout, j'imagine, sur des sonates de Scarlatti qui peuvent être assez redoutables
techniquement. Interprète à suivre. Bien amicalement. Philippe.



Jean-Christophe Pucek 18/07/2010 20:42



Cher Philippe,


Je me souviens de la chronique très réussie que vous aviez consacrée à ce disque de concertos de Bach qui n'a pas, à mon avis, connu le succès auquel ses qualités le destinaient. Je partage
tout à fait ce que vous dîtes au sujet de Bertrand Cuiller, il me semble que c'est un musicien d'une grande humilité, qui réserve à son clavier une "folie" que sa réserve naturelle (du moins
c'était le cas à Sablé l'année dernière) ne permet pas forcément de deviner. Ce disque est, à mes yeux, une réussite assez incontestable, qui me fait espérer n'avoir pas à attendre encore quatre
ans pour découvrir le suivant.


Bien amicalement,


Jean-Christophe



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